Charles
Fontaine

SOMMAIRE

[p. 1]

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sensvyvent


LES RVIS-
seavx de font-
taine :

Oeuure contenant Epitres, Elegies, Chants
diuers, Epigrammes, Odes, & Estrenes
pour cette presente annee 1555.
Par Charles Fontaine,
Parisien.

Plus y a vn traité du passetemps des amis, auec
vn translat d’vn liure d’Ouide, & de 28
Enigmes de Symposius, traduits, par
ledict Fontaine.

[Figure]

À LYON,
PAR THIBAVLD PAYAN.
1555.

Auec priuilege du Roy.

[p. 2]

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2

Extraict du priuilege.

Par priuilege du Roy il est permis à maistre Char
les Fontaine, imprimer, ou faire imprimer,& met-
tre en vente les traitez qui s’ensuyuent : asauoir les
Ruisseaux de fontaine de sa cõposition, le passetemps
des amis cõtenant Epitres & Epigrammes dudit Fon
taine à ses amis, & de ses amis à luy : & la traduction
du premier liure du Remede d’amour d’Ouide, faite
par ledit Fontaine : Auec deffenses expresses faites à
tous autres imprimeurs & libraires sinon à celuy ou
ceux qui auront permission dudit Fontaine, d’impri-
mer, ou faire imprimer, vendre ny debiter lesdits li
ures, ny partie ou portion d’iceux, iusques à quatre
ans prochains ensuyuans à cõmencer du iour & date
que lesdites oeuures seront acheuees d’imprimer,
comme plus aplain est contenu es lettres sur ce don-
nees à Paris, le 16.iour de Ianuier, l’an 1552.

Et signees Coignet,

Par le Roy, à la relation du Conseil,&
scellees en cire iaulne sur le repli.

[p. 3]

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3

À la louenge de Poësie.

Les forts chateaux cherront :

L’argent s’enrouillera :

Mais les beaux vers luyront

Tant que le ciel luyra.


Autre.

Celuy dont les Muses feront

Festes & solennité, viura

Tant qu’au ciel estoilles seront,

Que terre boys, mer eau aura.


Autre.

Les durs cailloux, le coultre en la charue

S’vsent par temps : les vers demeurẽt sains :

Cedent les Roys, leurs triomphes, & trains,

(Qui en leur main ont la fortune drue)

5

Les mines d’or, apres qui tant on sue,

Cedent aux vers de loz immortel pleins


Autre, par vers Alexandrins.

Renom acquis par vers, sans perir de-
 mourra :

La Muse emporte vn loz qui iamais ne mourra.


a 2

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À Iean Brinon, seigneur de Villaynes,
Conseiller du Roy en sa Court de
Parlement à Paris, Charles
Fontaine S.

Comme en tes champs y a diuersité

De fruits & fleurs, que l’art & la
 nature

Y ont produit en grant fertilité

Durant le temps qui beau quelques moys dure :

5

Tu voys ici, par plus noble culture,

De mon esprit les fleurs & fruits diuers,

Qui dureront contre la saison dure,

Auec honneur portez pas l’vniuers.


Hante le Françoys.

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5

SENSVIVENT LES
epitres :

[1] et premierement,
Epistre au Roy, à qui l’Auteur adres-
soit vne sienne traduction.

Si vostre esprit autant hault en sa-
 gesse

Que vostre haulte, & eureuse no-
 blesse

Est éleuee en toute autorité,

(Roy admirable à la posterité)

5

Vient à penser qui auroit peu induire

Ma Muse basse à ce liure traduire

Plus tost que nul des autres de l’auteur,

Dond le renom croist en toute haulteur :

Secondement quelle chose soudaine

10

A fait changer la petite Fontaine,

Qui feit courir en fin de l’autre esté

Vers vostre grande, & haulte maiesté

Vn ruisselet de source encor plus nette :

a 3

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6

Souuerain Roy oyez ma raisonnette

15

Communement chascun sait tresbien dire.

Que qui choisit ne doit prendre le pire.

I’ay donc eleu ce liuret cy, pourtant

Que de santé l’Auteur y va traitant,

Et qu’il vault mieux estre sain que malade :

20

Cenonobstant assez me persuade

Qu’en autre endroit pourrois tãt bien, ou mieux

Qu’en ce labeur qui va souz voz clers yeux :

Lequel traitant des moyens de santé,

Par bons propos en a maints contenté :

25

Et tout esprit qui bon repos demande.

Y trouuera recreation grande.

Vous y verrez comme on doit s’occuper,

Pour toute oysiue occasion coupper,

Ou en l’amour de victoire par guerre,

30

Ou à chacer, ou cultiuer la terre :

Qui sont trois pointz de noblesse tenans,

Qui sont trois pointz à vous appartenans,

Ou l[’]on a veu tout le cours de vostre aage

Sur tous noz Roys emporter l’auantage :

35

Second Cyrus vous estes en culture :

Le chacer est vostre propre nature :

Mais

[p. 7]

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7

Mais en bataille, à la lance ou espee,

Vous resemblez vn Cesar ou Pompee.

Ce traité donc qui proficte, & ne nuit,

40

N’est sans plaisir, & si n’est pas sans fruict :

Vous presentant donques le contenu,

Comment pourrois-ie estre le mal venu ?

Mesme vers vous, Prince tant debonnaire,

Qui de bonté, & de grace ordinaire

45

Recueillez bien toutes gens de sauoir,

Puis les haulsez, comme chascun peut voir :

Qui ornez vostre vniuersité saincte

De gens lettrez, & de science mainte :

Qui long temps a, & de propos certain,

50

Auez conceu en vostre esprit haultain

D’edifier vn trilingue college,

Et l’enrichir de maint grand priuilege :

Mais ce pendant par vos raisons prudentes

Auez mis fin aux choses plus vrgentes.

55

Puis auez fait commandemens expres

Que les ouuriers d’y besoigner soyent prestz :

En quoy ne peult esprit, tant soit insigne,

Vous extoller par louange assez digne :

Que Dieu vous face auec son bon plaisir

a 4

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8

60

Mettre en effet ce tant noble desir,

Si qu’en voz iours pleins de fortune eureuse,

Et en santé de cent ans plantureuse

Vostre noble œil l’oeuure parfaite voye,

Et vostre esprit en ait le fruict, & ioye.

65

Or maintenant touchant le second point,

Tresnoble Roy, nier ie ne veulx point

Qu’il n’y ait bien assez grand’ difference

Aux deux traictez, de stile, & de sentence :

Mais tout esprit à l’estude arresté,

70

Est recreé [sic.] [sic pour recréé] par maint diuers traicté.

Vray est que l’vn à corriger s’applique

Vn vice ou deux souz stile Poëtique :

L’autre corrige, & maintz vices efface

Souz vn esprit plein de diuine grace.

75

Combien pourtant (sans que desplaise en riens

Au hault esprit rempli de si grans biens)

A bien parler qu’est-ce que Poësie

Fors vne ardante, & saincte phrenesie ?

Comme bien lire en nostre Ouide on peult,

80

Dieu est en nous, qui nous eschaufe, & meut.

Et de là vient cette fiction belle

Que de Bacchus font feste solennelle

Poëtes

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9

Poëtes saintz, & a obtenu lieu

D’estre appelé des Poëtes le dieu :

85

Pource que quand le sainct Nectar s’apreste

A leur monter en leur sacree teste :

Diuinement, & si bien les enyure

Qu’on les diroit ailleurs penser, & viure,

Tant sont hors soy eleuez & rauis.

90

Sur ce propos diray-ie point l’aduis

De quelques gens, dont l’ignorance blasme

En moy cet art, qui doit estre sans blasme :

Ou pour mieux dire, ilz me vont blasmãt, pource

Qu’il me garnit petitement la bource.

95

Ò quantesfoys ils m’ont crié, ta Muse

T’abuse trop, non seulement t’amuse :

Gens ignorans (car le meilleur tresor

Point ne consiste en argent, & en or)

Et non sentans le bien, & la richesse,

100

L’honneur, le fruict, la ioye, & la liesse,

Qui par le temps, glaiue, & feu ne perit,

Ains sans fin brule vn Poëtic esprit :

En ce disant ne blasme leurs personnes,

Lesquelles sont moins sauantes que bonnes :

105

Si croira bien vostre esprit tant sauant

a 5

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10

Que sans propos n’ay parlé si auant.

Si à cet art i’estoye destiné

Des que sur terre enfant petit fus né,

Pourrois ie bien de cœur trop endurci

110

Combatre Dieu, & la nature aussi ?

L[’]on dit tresbien, tout esprit d’autre estoffe,

Soit d’Orateur, ou soit de Philosophe

Se fait par art, sollicitude & cure,

Mais le Poëte est faict tel de nature.

115

Il est bien vray (Sire) que poureté

Maint hault esprit a tout court arresté :

Tel n’est le mien qui tous les iours aprend,

Mais tous les iours ie say comme il m’en prend.

Le riche auare est tout accoustumé,

120

Louer de bouche vn oeuure bien limé

Et puis c’est tout : l’autheur demeure là :

Et, tout comté, ce seul salaire il a.

Si Heroët est loué iusqu’au bout,

Et Sangelais, qu’est-ce si c’est le tout ?

125

Que si au moins en fin la recompense

Correspondoit au labeur, & despence,

Mille espritz bons, pour vn apparoistroient

En vostre France, & tous les iours croistroient :

Mais

[p. 11]

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11

Mais poureté qui les garde de croistre,

130

Pareillement les garde d’apparoistre.

Car poureté auec son obscur voile

Obscurciroit la plus luisante estoille.

Poësie est noblesse, & gayeté

D’esprit tranquille, & en grand liberté,

135

Lequel n’admet double sollicitude :

Tel noble esprit occupé à l’estude,

Pour vn chaslit ne se doit trauailler,

Ny pour auoir vn linge, ou oreiller.

Car si Vergile est en grande souffrette,

140

S’il n’a ne lict, ne tect, ne maisonnette,

Ne seruiteur, ne pecune moyenne,

Escrira il de la guerre Troyenne ?

Quand on est ieune en grand esbatement

Pour passetemps, & pour contentement

145

C’est vn plaisir de sonner la musette :

Mais puis apres quand l’aage, & la disette

Surprennent tost le Poëte estonné,

Alors s’en va son chant mal entonné,

Diminuant tout petit à petit,

150

Car de sonner il perd tout appetit :

Alors il hayt sa Musette, & sa Muse :

Si elle

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12

Si elle s’offre, il la iette, & refuse :

Le seul Poëte en ce point esperdu,

Demeure là esgaré, & perdu.

155

Mais maintenant Poëtes à merueille

Et en grand nombre, ont bien qui les reueille :

Car vn grand Roy le grand Dieu de là sus

Nous a donné, qui les a remis sus.

O Roy, franc Roy, le seul vray Roy vous
 estes,

160

Qui d[’]espoir grand, & de gages honnestes

Entretenez les Poëtes sans fin

De vostre temps, plus que l’or pur, & fin.

Parquoy souuent, contre fortune forte,

D’auoir tel Roy ma Muse se conforte,

165

Et de faueur d’vn tel Prince alaitee,

Ia par deux foys s’est à vous presentee.


Epitre

[p. 13]

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13

[2]EPITRE, PHILOSO-
phant sur la bonne amour :
à vne dame.

I’ay poursuiuy tousiours l’amour
 honneste,

Comme raison par honneur m’admo-
 neste :

Ie n’ay iamais aymé sinon pour bien :

Par cet escrit (dame) l’entendrez bien.

5

Que si l’amour est chose en moy fatale :

Ce n’est l’amour charnelle, ne brutale,

Ce n’est l’amour de beauté, qui empire,

Et qui tousiours à sa vieillesse tire :

Ce n’est l’amour qui donne passion

10

Pour les beaux traitz, ou la proportion :

Ce n’est l’amour ou de corps, ou de face :

Ce n’est l’amour qui auec temps s’efface :

Mais c’est l’amour, qui de bonne nature

En vertu croist, & prend sa nourriture,

15

Et qui mourroit, certes, & cesseroit

Quand la vertu subiette à mort seroit :

Mais la vertu comme elle est immortelle,

Confesser fault que son amour est telle.

Pre

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14

Premierement fault voir que c’est qu’amour :

20

Comme l’entens le diray sans seiour.

Amour, amye, est vne passion,

Qui de beauté quiert la fruition :

Et beauté est vn rayon cler, & digne,

Vne splendeur de l’essence diuine,

25

Que Dieu voulut à nostre ame, & à l’ange,

Communiquer, dont luy deuons louange :

En tous ces deux, comme en double miroir,

Dieu faict sa gloire, & lumiere apparoir :

En tous ces deux (di-ie) ce neantmoins

30

Entendre fault en l’vn plus, l’autre moins.

Car l’esprit d’ange empesché nullement

Du corps mortel, qui donne empeschement,

Se refleschit en soymesme, & contemple

Dedans son sein, comme en vn diuin temple,

35

De Dieu l’image, en contemplant, s’y mire :

En s’y mirant, luy adhere, & l’admire.

Telle splendeur de la diuinité,

En cet endroit nous l’appellons beauté :

Et telle ardeur de l’Ange y adherant,

40

Nous l’appellons amour. Ò corps mourant,

Ò pleust à Dieu que nostre ame iamais,

Ne tant

[p. 15]

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15

Ne tant, par toy fust empeschee ! mais

Peust contempler en soy de Dieu la face,

Et l’embrasser par amour, & par grace

45

Perfaictement, & qu’en ce peust ensuyure

L’ange diuin, qui est de corps deliure.

Ainsi beauté n’est chose corporelle,

Pareillement n’est chose temporelle.

Mais la beauté, qu[’]on dit communement

50

Beauté de corps, dont le liniament,

La quantité, couleur, proportion

Tire nostre œil en admiration,

Ce n’est sinon qu’ombre declaratiue

De la beauté eternelle, & naïve :

55

Et ce n’en est qu’vne image, ou peinture,

Pour paruenir (comme dit l’escriture)

Au hault degré des choses inuisibles :

Qui tousiours sont belles, & impassibles :

La grand’ beaulté desquelles, & la gloire

60

Le ciel racompte, & nous la fait notoire,

Comme aussi font la Lune, & le Souleil,

Et tout cela qu’au ciel voyons à l’oeil,

Si donc ie trouue, ou homme, ou femme belle,

En la beauté que l[’]on dit corporelle,

Cela

[p. 16]

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16

65

Cela me plaist, comme vn indice, & signe,

Que là dedans est l’image diuine,

Que veux aymer, pour sa grande beauté,

Perfection, infinie clarté.

Parquoy ne veux m’arrester au dehors,

70

Ny seulement considerer le corps :

Mais procedant plus oultre, veux congnoistre

Si au dedans l’image qui doit estre

Saine & entiere, & la beauté naiue,

Du tresparfaict, y est point morte, ou viue.

75

Et si aux faictz, aux dictz, à la pensee,

La viens trouuer là dedans effacee,

Incontinent de là ie me retire :

Et mon amour en vne autre part tire,

Disant ainsi : ce corps est seducteur,

80

Ce corps est sainct, ce corps est vn menteur :

Car de beauté a le signe, & indice,

Mais la dedans la corrompt par son vice.

Ce corps menteur sans effect, a le signe

De la beauté dont il se rend indigne.

85

Or ie ne veux la seule ombre poursuyure,

Et Narcissus en ce ie ne veux suyure :

Car comme luy en fin trompé serois,

Quand

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17

Quand trop en vain l’ombre i’embrasserois,

Pour le vray corps de la beauté extreme,

90

Qui est de Dieu l’image, mais Dieu mesme.

Dame, tu voys comme on doit estimer

La beauté vraye, & poursuiure, & aymer :

Et l[’]on ne doit, au contraire, auoir cure

De beauté faincte en couleur ou figure :

95

Et que l’amour est chose vertueuse,

Honneste, belle, & non voluptueuse :

Pareillement comment l’amour s’estend

Sur homme ou femme, & nul mal ne pretend.

Car aussi tost sur femme, que pucelle,

100

En qui de Dieu la clarté estincelle,

Et aussi tost sur homme que sur femme

Mon cueur d’amour vertueuse s’enflamme :

Ie ne m’arreste aux constellations,

A nourriture, & aux complexions.


[3]E. H. à C. Fontaine.

Il me desplaist que n’ay fait mon deuoir

En mon logis de te mieux receuoir :

Car vn ruisseau (c[’]est bien chose certaine)

N’est rien au pris d’vne viue fontaine :

b

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18

5

Le ruisseau suys limonneux, toutesfoys

Fauorisé ie coule quelquefoys :

Fontaine es tu en France renommee,

Mon nom n’a pas si bonne renommee,

A ton auis, ce n’est que bruit qui court

10

Legerement parmy les gens de court.

Certainement ie ne veux consentir

Te suader, ou te faire sentir

Chose de moy qui merite louange :

Te suppliant de ne trouuer estrange

15

Si humble suis par rencontre des loups,

Qui m’ont gardé de montrer mon veloux.

Ces loups ce n’est que fortune mauuaise,

Qui me met hors, quelque temps, de mon aise :

Ayant perdu six vingtz escuz en bourse,

20

Pour voir icy des imprimeurs la source :

Et sceu assez que tu es bien idoine

A son habit ne congnoistre le moyne.

Il m’est auis qu’il y a dans ton cueur

Quelque secret de ma veine moqueur :

25

S’il est ainsi, donc vn potier prouoque

L’autre potier, & de son art se moque.

S’il est ainsi, ie te laisse la gloire,

Voulant

[p. 19]

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19

Voulant tirer d’humilité victoire :

Bien esperant rencontrer imprimeurs,

30

Qui pour ce cas seront trampes, & meurs.

Si autrement de moy ton cueur en porte,

Pour banqueter vien frapper à ma porte.


[4]RESPONCE PAR
Charles Fontaine.

Hier au soir ta lettre ie receu

De l’imprimeur, par laquelle ie sceu

Que ton auis assez mal a visé,

Sur le propos qu’ay de toy deuisé :

5

Et pour tesmoings ie puis prendre tes gens,

Soient compaignons, ou amis diligens :

Deuant lesquelz, & autres, à voix pleine

I’ay souuent dit que tu as bonne veine :

Mais me contrains de te dire à cette heure,

10

Que par le monde y en a de meilleure.

Du iugement, & termes, m’en tairay,

Et aux sauans ie m’en rapporteray.

Ie te [respons] quant à ma renommee,

Si elle n’est en tant d’œuures semee

15

Comme la tienne, aussi ie n’attends pas

b 2

[p. 20]

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20

Si tost l’honneur que donne le trespas :

Moy vif ne veux à ce loz aspirer,

Lequel on peult de seule mort tirer

Ie ne quiers voir en ma vie ma gloire,

20

Ains la remetz au temps, & à memoire.

Perse a plus fait en vn sien petit liure,

De iugement, & bon sens non deliure,

Que n’a pas fait, par sa legere plume,

Marsus Poëte, auec son grand volume.

25

L’on sait assez comme Horace souhaitte

Du temps aux vers, pour vne [œuure] parfaicte :

En se plaignant de maint (non à bon heur)

Voulant gaigner deuant le temps l’honneur :

Et refuyant le labeur de la lime,

30

Qui le beau vers, par neuf ou dix ans, lime.

L’honneur de nous appeté, nous fuyra :

Non appeté, pour certain nous suyura :

Pource qu’il est d’vne nature telle

Que la vertu, & la science belle,

35

De modestie ayant tousiours le [mords,]

Il suit par tout, comme l’ombre le [corps.]

Si le pris est au plus grand escriuant,

Et qui par tout met ses vers en auant,

Iettez

[p. 21]

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21

Iettez assez legerement en moule,

40

L’honneur est tien, afin que ie te saoule,

Mais possible est, quant i’aurois entrepris,

Qu’en quantité, ny qualité, le pris

N’aurois sur moy : & cela i’ose dire,

Considerant ton audace d’escrire.

45

I’ay veu que ieune en chaleur ie rimoye,

Mais l’aage meur en mit tant bas la ioye,

Qu’il a beaucoup mes Muses refroidies,

Et par froideur rendues moins hardies :

Or ie retourne à mon commencement,

50

De ton auis, & de ton iugement

Conceu de moy : car aussi par tes uers

Tu en sens mal, mesme en lieux diuers.

Mais es tu Dieu, pour dedans mon cœur lire ?

Qui t’a donq fait si hardi que d’escrire

55

Qu’il t’est auis qu’il y a dans mon cœur

Quelque secret de ta veine moqueur ?

Cela est faux, i’ay honoré ta veine,

Et ne l’ay prinse en moquerie vaine :

Ie suis ami, & moqueur ne suis point,

60

Ny controlleur : ains quand il vient à point

A mes amis ie dy ouuertement,

b 3

[p. 22]

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22

(Quand on m’enquiert) tel est mon sentiment :

Parquoy te dy aussi qu’en cest endroit,

Comme en maint autre, est ton iugement droit.

65

Ie suis trop long : pour plus outre passer,

Ton vers te couppe, à bien le compasser :

Car tu as dit tout haut (s’il t’en souuient)

Que pour son faict ta Muse ici ne vient :

Et que tu as affaire plus vrgent,

70

Qu’à visiter l’imprimeur, ou la gent :

Et ores dis, en propos bien peu meurs,

Tant d’argent perds pour voir les imprimeurs.

Quelque propos aussi en apparence

Tu as laissé, sans bonne dependence.

75

Ce qu’a senti tost nostre ami Sabon,

Qui pour certain a le iugement bon :

Ie ne say pas comment tu l’as passé,

Si tu as rien d’auenture laissé.

Ie ne say pas aussi qui t’importune,

80

D’interpreter les loups pour la fortune :

Il semble à voir que tu vses de loups,

Pour rencontrer seulement sur, veloux :

Car autrement (qui bon sens veut prester)

Larrons sur loups vaut mieux interpreter.

Pareil

[p. 23]

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23

85

Pareillement sur, fortune, ie trouue

Qu’il viendroit mieux de l’interpreter, louue :

Mais d’auantage ou, ny quand, ny comment

La perte fut, nul mot aucunement.

Tu veux tirer d’humilité victoire :

90

Dieu sait comment elle est en toy notoire

L’humilité que par occasion

Te dis auoir, non par infusion.

Tu me prens mal, car i’ay par quelques ans

Assez, & trop congnu telz courtisans :

95

Dont ie ne veux, & ie n’entens mesdire,

Aymant trop mieux me taire que mal dire.

I’ay veu païs deça, dela les montz,

Dequoy souuent les gens nous estimons :

I’ay grace à Dieu auec quelque science

100

Conioint l’vsage, & longue experience.

Tu dois penser (si pensé tu ne l’as)

Que ie ne suis pour tost tomber es laz.

Auant iuger ie ly, ie voy, i’escoute :

L’experiment cinq cens escuz me coute :

105

Nouueau ne suis, tu dois estre asseuré

Que ie suis faict, & desia tout leurré.

I’ayme la Muse avecques modestie,

b 4

[p. 24]

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24

Et la personne a douceur conuertie :

Et n’ayme pas ny gens qui tant se vantent,

110

Par leurs propos, ny vers qui tant s’esuentent.

Neuf ans entiers, & plus, ie me suis teu :

Puis peu de gens de mes œuures ont eu :

Mais toutesfois i’ay regret bien souuent

De m’estre mis encor si tost au vent :

115

Car ne quiers voir mon nom tant exalté,

I’en laisse faire à la posterité :

Quant au veloux, i’en porte moins que toy.

A brief parler, apparence ne voy

En tes propos : dont des escuz six vingtz,

120

Que tu perdis (dis tu) quand ici vins,

Me fais doubter : toutesfoys, pour ta veine,

Ie te prometz iurant foy de Fontaine,

Que te dirois, si i’en auois les douze,

Ne tienne aux six que ton pied ne se houze.

125

Et nonobstant qu’as dit que trouueras

Vingt escus seurs quand t’en retourneras,

Des apresent tel offre te ferois :

Combien plus fort quand tu m’en requerrois ?


C. Fon

[p. 25]

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25

[5]C. FONTAINE,
A N. le Iouure.

Trois mois y a, tu m’escriuois en prose

Que m’escrirois dans briefz iours quel-
 que chose

En vers François, prenant quinze iours terme :

Mais ie t’en ay donné de propos ferme

5

Deux mois entiers plus que n’es attermé,

Et si n’as point ton escript confermé.

I’estimois bien au moins qu’à cette foire

Seroit l’effet de tes lettres notoires :

Et si n’eusse onq pensé que fust passee

10

Sans quelque Epistre en vers bien compassee.

Plus tost (i’ay dit) Loire ira contremont,

Deuiendra val de Sancerre le mont,

Bourges la belle en Touraine sera,

Et Tours tournant en Berry passera,

15

Que Iouure faille, & que son bon cœur cesse

En mon endroit, d’escript & de promesse :

Mais ie suis trop de mon espoir trompé.

Et si tu dis qu’ailleurs es occupé :

Que n’as-tu fait en tes lettres de Tours

20

La tiẽne excuse, en deux motz brief, & courtz ?

b5

[p. 26]

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26

Bourges or sus en la Touraine passe :

Tours vien, en droit de Bourges en la place :

Loire retourne, & contremont remonte :

Descens Sanserre en val soudaine, & prompte :

25

Le Iouure faut de promesse, & d’escript :

Et n’est pas tel comme il auoit escript.

O Iouure, amy, quoy qu’on y roigne, ou taille,

Tu n’y saurois mettre piece qui vaille.

Ny plus ny moins que le Poëte aussi,

30

Qui feit promesse en passant par ici.

Mais nonobstant resembler ne vous veux :

Bien qu’il y ayt cause dont ie me deux.

Et si plus tost n’ay eu de toy response,

Point n’a tenu à ma grande semonce.

35

Ie suis ioyeux qu’as si bien rencontré,

Qu’es en estat, grace, & promesse entré,

Enuers la Dame en cueur des plus entieres,

C’est à sauoir madame de Lynieres.

Que pleust à Dieu qu’en veissiõs maintes telles,

40

Ie n’aurois pas ainsi courtes les ailes,

Vn peu plus hault voleroit nostre stile :

Vn Mecenas fait bien vn bon Vergile.

Mais que veux tu ? il me fault prendre en gré,

Et

[p. 27]

Fac-simile de la page

27

Et demourer en ce mesme degré,

45

Quand n’est permis que plus outre ie passe

Que seulement en promesse, & en grace.

Car ie ne puis m’esuenter, ne vanter :

Et si ne puis ne presser, ne flater :

Mon naturel ne peult prendre acointance

50

Auec ces deux, flaterie, & vantance.

Voila que c’est, vertu, simplicité,

Pres flaterie, & importunité,

Entierement, & tout quicte le perd :

O bon amy, i’en parle comme expert.

55

Vertu pourtant s’elle est póure & deserte,

Ne laisse point d’estre noble & ouuerte :

Ne laisse point de luire, & esclerer :

Et ou elle est el’se vient declairer :

Pource que telle est tousiours sa nature

60

De se montrer de faict, ou d’escriture.

Malgré le temps, les gens, l’iniquité,

Malgré l’enuie, & la necessité.

Passons plus outre, & ce propos laissons,

Que nostre cœur plus auant ne blessons.

65

Tu dis (amy) pource qu’es peu habile

D’vn de tes piedz, par fortune debile,

Que chacun va tousiours plus tost que toy,

[p. 28]

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28

Et mesmement ou le Sauuage, ou moy.

Mais toutesfois le forgeron boiteux

70

Ne fut si mal habile, ne honteux

Qu’il ne passast par sa subtilité

Du grand Dieu Mars la force, & la santé,

Quand le rendit captif, lié, & pris :

Quand fut moqué de tous dieux dehault pris.

75

Puis n’a il fait de grand esprit les armes

D’Achilles preux, en combatz, & alarmes ?

Venus sa femme, & tant belle deesse,

Dame d’amour, & de toute liesse,

Nauree au pied, & laidement boiteuse,

80

Laisse elle (ami), d’estre forte, & eureuse ?

Et de passer auec son chaud flambeau

Par tout le monde ? & par feu, & par eau ?

Non, non : mais bien auec son chault brandon

Elle ne fait à nul viuant pardon.

85

Et dauantage il est bien tout notoire,

Que de la Troye aux Grecz causa victoire

Philoctetes que d’Hercules le dard

Naura au pied, dont fut gueri bien tard.

Ainsi les piedz, ni les iambes ne font

90

Tardifz de cœur, ceux qui telles les ont,

Et enc

[p. 29]

Fac-simile de la page

29

Et encor moins d’esprit les font tardifz :

Si pren-ie en ieu, & pour rire tes dictz.

En fin me viens de promesse semondre :

Sur quoy (ami) ie te veux bien respondre,

95

Que voirement i’auoye en fantaisie,

Mettre en lumiere aucune Poësie,

Ce que n’ay fait : mais ce n’est pas le tout

Que i’ay pensé, sans en venir à bout.

Puis en tel cas tu peux tresbien entendre

100

Qu’on ne sauroit iamais par trop attendre :

Le trop haster cause enuie, & malheurs :

Les fruitz tardifz sont tousiours les meilleurs :

Et maint Poëte ayant mal enfourné,

Comme Icarus est cheu trop fortuné.

105

Mains tu en says, comme les Sagouïns,

Les hobereaux & causars babouïns.

L’oyseau sans plume & foible, n’est si fol

De se ietter en l’air prenant son vol :

Nul ne se met à regir vn nauire,

110

Qui n’a aprins, & ne le sait conduire :

Qui n’est expert ne va sur mer ou terre,

Prendre l’estat de Capitaine en guerre :

Les medecins de medecine traitent :

[p. 30]

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30

Les charpentiers à charpenter s’arrestent :

115

Mais ignorans, & sauans, nous voulons

Escrire en vers, & sans ailes volons,

Trop plus enflez que Cyclicus en vers.

Ainsi qu’on fuit les gens qui sont couuertz

D’infection de roignes, & gratelles,

120

Ceux qui d’esprit ont viues estincelles,

Fuyent le fol Poëte, & glorieux :

Les autres folz, ignorans, & sans yeux,

Le vont loüant, l’estiment, & cherissent :

Mais en la fin tous ensemble perissent,

125

Et le Poëte, & ses admirateurs :

Bons yeux agus n’ont pas tous les lecteurs.

Il est bien vray, les Poëtes ardans

Ne vont sinon le commun regardans :

Mais gens d’esprit, & les Poëtes sages,

130

Craingnent de mettre en auant leurs ouurages :

Redoutans fort qu’il en peult auenir :

Car ilz ont l’œil sur le temps à venir.

Ilz ont en doute, & n’ont pas arresté

Le iugement de la posterité.

135

Estime tu (o ami) qu’il suffise

De faire vers en mesure comprise

Bien

[p. 31]

Fac-simile de la page

31

Bien iustement, si qu’on n’en puisse oster

De la mesure, ou aussi adiouster ?

Que soit assez d’auoir bon, & doux stile,

140

Termes communs, & langage facile :

Non, non, ami : il fault grand iugement,

Bon sens rassis, pesant soigneusement

Auec l’oreille, & sans legereté,

Le son des vers, la grace, & grauité,

145

Là sont plusieurs inuentions requises,

Dignes propos, & sentences exquises :

Si nous voulons qu’ils soient par cy apres

Escritz, gardés en cedre, & en cypres.

Celuy en qui nul sauoir ne deffault,

150

Qui a l’esprit bien diuinement hault,

La bouche d’or, & la plume diuine,

Luy seul du nom de Póete est bien digne.

Tout autre estat a mediocrité,

Mais cetuy-cy gist en infinité.

155

Brief, ce n’est rien si auec grand science

Ne ioint eureuse, & longue experience.

Et tout ainsi comme entre les repas

Chant de Musique on n’estimera pas

Quand il discorde en la moindre partie,

[p. 32]

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32

160

Ny vne sausse assez mal assortie,

Car on pouoit de cela se passer :

Pareillement, ami, tu dois penser

Que Poësie a l’esprit ordonnee

Pour recreer, à ce seulement nee,

165

S’elle deffaut, voire tant soit petit,

Descend trop bas, & pert tout appetit.

Pource l’on doit long temps ses vers garder,

Car il les faut mille foys amander,

Et chatier, si qu’ilz portent les marques,

170

Ou de Varus, ou bien des Aristarques.

Ce qui vaut mieux que de les mettres es dentz

Des enuieux, & detracteurs mordans.

Ouide dit, contre les enuieux,

Que les escritz apres mort plaisent mieux :

175

Car fausse enuie aux gens mortz ne s’attache :

Mais sur les vifz iette tousiours sa tache.

Elle se paist de cher viue, de sorte

Qu’elle ne suit, ne quiert point la cher morte.

Vergile, Homere, & autres, en leurs vie [sic.] [sic pour vies],

180

Ont bien senti la dent de fausse enuie.

Pareillement il est tout manifeste

Qu’Horace humain, en faits : & dits modeste,

Accusé

[p. 33]

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33

Accusé fut iadis de nouueauté,

Et de taxer en trop grand liberté.

185

Il est tout seur que ne peult le Poëte

Que quelquesfois ne picque la Chóete,

Le fin Regnard, le Sacre rauissant,

Le Pan pompeux, & le Chien blandissant :

Puis dentz, & becz soudain ces males bestes

190

Vont aguísant, & luy dressent leurs testes :

En telz dangers souuent on y demeure,

Ou bien nauré on en vient, ie t’asseure.

Ie t’en pourrois de tout temps, & tous regnes

Alleguer maintz, comme Iules de Senes :

195

Par auant luy Ouide, Claudian.

Auec Lucain, & maint autre ancien.

Mais de nostre aage, & de ce temps ici,

Le grand Robin, & Rocardot aussi.

Ouide escrit, & plainement declare,

200

Quand il estoit auec la gent barbare,

Loing de sa femme, & loing de tous amis,

Qu’en tel estat Poesie l’a mis :

En païs froid, plein de bize, & de guerre,

Au bout du monde, & en estrange terre.

205

Ostez (dit-il) Poësie, & l’estude,

c

[p. 34]

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34

Vous osterez de moy la solitude :

Ostez mes vers vous osterez mon crime.

Mesme en son cœur telle douleur s’imprime

Que quelquesfoys souhaitoit pour tout seur

210

N’auoir gouté des Muses la douceur :

Car luy estant ainsi banni par elle,

Ayme son mal de trop conuoiteux zele :

Et ne se peult d’escrire contenir,

En vers, qui l’ont en exil fait venir.

215

Mais y venant, au feu ietter il ose

Son plus d’honneur, c’est sa Metamorphose :

Qui s’est sauuee en despit de fortune,

Car de copie il s’en trouua plus d’vne.

Si noz vers sont comme noz enfans mesmes,

220

Nous les aymons d’affections extremes :

Et les aymant le cœur ne peult porter

De les voir batre à tort, & souffreter.

O bon amy, c’est chose trop amere

Quand tourmenter voit son enfant la mere,

225

Naurer, moquer : Il a la teste ague,

Les piedz tortus, & l’espaule bossue.

Sagement donc nous fault noz vers parer

De longue main, polir, & reparer :

A fin

[p. 35]

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35

A fin que quand on viendra à les voir,

230

Nous en puissions moins de reproche auoir.

Car ils ne sont comme enfants qui demeurent

Telz qu’il [sic.] [sic pour ils] sont faitz, iusques à ce qu’ilz meurent :

Noz enfans sont, quant à l’affection

Que leur portons, & grand dilection :

235

Quant au trauail, qu’ilz nous donnent, & cure :

Quant à l’honneur aussi qu’on leur procure :

Mais il nous fault prendre soing de tout point,

Si possible est, qu’il ne nous meurent point.

Et le moyen, c’est que quant ilz sont faicts,

240

Ne les laissons rudes, & imperfaicts.

Vn paintre est bien lõg tẽps sur vn tableau,

Quand il le veut rendre perfait, & beau :

Mille foys met la main sur vne image,

Souuent efface, ou y met dauantage,

245

Vn trait en haut, & puis vn trait en bas :

D’y aiouster iamais n’en seroit las :

Et quoy qu’auec grand labeur la decore,

Luy, ny autruy ne s’en contente encore :

Au membre droit y aiouste clarté :

250

Au membre courbe y met obscurité.

Brief, tant y veille, y aioute, ou efface,

c 2

[p. 36]

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36

Que plus perfaicte, & plus viue il la face.

Ainsi doit faire vn Poëte constant,

Ses œuures doit garder bien plus que tant :

255

Car elles sont trop plus que images paintes.

Garder les fault donques ces œuures saintes,

Reuoir, polir, veiller, les ongles mordre,

Et bien souuent cheueus, & barbe tordre.

Lisons nous pas que le Poëte alloit Vergile.

260

Forgeant ses vers mal poliz & faloit

Qu[’]il les leschast long temps pour rẽdre beaux,

Comme fait l’Ourse à ses petis Ourseaux ?

Horace dit que l’honneur des Romains,

Qu’ils ont acquis par sus tous les humains,

265

Au faict de guerre, onques n’eust esté moindre

Quant à leurs vers, s’ils eussent peu conioindre

Veilles, labeurs, reueües, & attendre

Que plus perfaicts ilz les eussent peu rendre :

Mais peu soigneux, en euxmesmes contens,

270

Vouloient gaingner l’honneur deuant le temps :

Faisans ainsi que feit le glorieux

Empedocles, d’honneur fol curieux,

Qui dans le feu du mont Gibel se iette,

Si qu’apres mort immortel on l’admette.

Mais

[p. 37]

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37

275

Mais au contraire il y est demouré

Mort, bruslé, ars, & tout deshonoré.

L’honneur qui est trop appeté, nous fuit,

Non appete, bon gré mal gré, nous suit :

Car la vertu l’honneur point ne demande,

280

Mais l’honneur suit tousiours la vertu grande.


[6]A VNE DAME POVR
la consoler sur la mort de
son mary.

Ces iours passez mon esprit a conceu,

Mais a gouté, consideré, & sceu

Le dueil qu’auez, au moins vne partie,

Pour le depart de la vostre partie,

5

Feu Monseigneur : Or combien que i’arriue

Pour le present en la saison tardiue,

Si ay-ie quis l’occasion expresse

Que par escrit ma plume à vous s’adresse.

I’escriray donc, voire cenonobstant

10

Que la vertu de vostre cueur constant

Laquelle luit en vostre face, & yeux,

En vostre port, & maintien gracieux,

Facilement pourroit estre maitresse

c 3

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38

D’vne infinie amertume, & detresse.

15

Premierement vous n’estes à sauoir

Que rien parfait au monde on ne peult voir :

Secondement que Dieu a ordonnez

Noz certains iours, si tost que sommes nez :

Et tiercement que meilleurs biens possede

20

Le bon cretien qui en la foy decede.

Ces trois pointz là bien imprimez en cueur,

De tout ennuy le font maistre, & vainqueur :

Ces trois poinct [sic.] [sic pour poincts] là, en vostre conscience

Engendreront confort, & patience.

25

Considerez donques en premier point,

Quand le remors de telle mort vous point,

Qu’il n’y a rien en ce monde durable,

Rien de parfait, rien de constant, ne stable :

Et si voulez es choses naturelles

30

Querez exemple, & les trouueres telles.

Ne voyez vous qu’apres le iour qui luit,

Incontinent nous prent la noire nuict :

Ne voyez vous comment ne nuictz, ne iours,

N’yuer, n’esté, ne durent à tousiours ?

35

Mais l’vn s’en va, puis apres l’autre vient,

Puis s’en reua, mais iamais ne reuient.

Ne

[p. 39]

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39

Ne voyez vous que la muable Lune

Durant le iour ne rend lumiere aucune ?

Ne voyez vous tout au contraire aussi,

40

Que le Souleil, tant beau, tant esclarci,

Apres qu’il a dessus nostre hemisphere

Rendu chaleur, & grand lumiere clere,

Faisant son tour, donne à la Lune place,

Qui vient de nuict auec sa brune face ?

45

L’yuer tant laid succede au bel esté :

Dieu a le tout en ce point arresté

Et a voulu toute chose en son ordre,

Dessus autruy n’entreprendre, ne mordre :

Ne pourroit pas le beau Souleil contendre

50

De quoy ne peult ses rays de nuict estendre ?

La Lune aussi repliquer à son tour,

A quoy tient il que ie ne luis de iour ?

Certainement ores que parler peussent,

Ne le diroient : & encor que dit l’eussent

55

Ia pour leur dit ainsi ne seroit fait :

Ains dureroit l’ordre en nature faict :

Car le seigneur, qui par tout seigneurise

Ia vne foys y a sa grand’ main mise.

Au second poinct, quand bien y penserez,

c 4

[p. 40]

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40

60

Plus au leger vostre dueil passerez :

Car Dieu n’a pas ordonné seulement

Vn certain ordre en chacun element,

Comme en la mer, qu[’]il a si bien bornee,

Qu’elle ne peult la terre bien ornee

65

D’arbres, & fleurs, iamais outrepasser :

Mais a voulu nostre aage compasser,

Et y a mis par science hautaine

Vn ordre tel, vne fin si certaine,

Que tout viuant en aucune manière

70

Ne peult aller ny auant, ny arriere.

Pource l[’]on dit, quand on veult excuser

La mort d’autruy, & en rien n’accuser

Du sort facheux quelque desconuenue,

Remede n’a, son heure estoit venue :

75

Pareillement on dit souuentesfois,

Va ou tu peux, & meurs là ou tu dois.

Iesuchrist dit, & bien nous admonneste,

Que ne peult cheoir vn poil de nostre teste

N’aussi de l’arbre vne fueille petite,

80

Sinon quand Dieu le permet, & l’incite.

Que veult-il donc par ces similitudes

Donner entendre aux gens simples, & rudes ?

Sinon

[p. 41]

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41

Sinon qu’en nous, soit de vie, ou de mort,

Dieu permet tout, & si n’a iamais tort ?

85

Et qu’en nous tous la mort eureuse, & bonne

Dieu la permet, Dieu l’enuoye, & la donne ?

S’il est ainsi mesmement qu’vn potier

Façonnera vn pot de son mestier

Pour durer peu, l’autre pour long espace,

90

Pourquoy ne peult le grand ouurier, qui passe

Les autres tous, en nous vie inspirer

Pour tost ou tard de nous la retirer ?

Ha, gardons nous que par nostre imprudence

N’entreprenons sur sa grand prouidence,

95

Contredisans à son autorité

Iob a escrit que Dieu a limité

Le temps de l’homme : & si tel le veult faire,

Qui est celuy qui dira du contraire ?

Ou est le cœur, tant soit triste, & marri,

100

Qui dit pourquoy m’ostes tu mon mari ?

Femme, tais-toy, & baisse les oreilles

Aux faitz de Dieu (choses tant nompareilles.)

Dy seulement, soit en terre, ou au ciel

Soit dessus moy, soit sur ieune, ou sur viel,

105

Le seigneur Dieu face son bon plaisir :

c 5

[p. 42]

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42

Dy seulement, quand dueil te vient saisir,

N’auois-ie pas espoux homme mortel ?

Non pas espoux plus qu’homme, ou immortel ?

Quant au tiers point fault que vostre esprit
 gouste

110

Que le Cretien qui est mort, somme toute,

Il est bien mieux qu’il n’estoit pas ça bas :

Et que pour vn, il a cent mille esbas :

Ie di pour vn, si au monde il s’en trouue,

Voire vn tout seul, que vray plaisir on prouue :

115

Car ie ne voy qu’on me puisse prouuer

Qu’au mõde on puisse vn parfaict bien trouuer,

Ioye n’y a tant soit elle acomplie,

Qu’elle ne soit de peine, & dueil remplie :

Il n’y a bien qu’on die tant parfaict,

120

Que quelque mal n’accompaigne en effect.

Et bien souuent ou plus grand eur abonde,

S’y vient ruer le malheur de ce monde.

Hannibal s’est tué par sa poyson :

Et Cesar fut occis en trahison.

125

Pareillement le grand, & fort Pompee,

Pour son refuge eut la teste coupee :

Iadis plusieurs en ont donc fait l’essay,

Et en noz iours monsieur de Samblançay,

[p. 43]

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43

Qui fut vn temps au plus hault de fortune,

130

Et maintenant au plus hault d’infortune.

Vn chancelier est mort par vn faux pas

De son mulet, qui est vn piteux cas :

Et l’autre cheut du hault d’vn tel office

En la prison, loing de grace, & seruice :

135

Et puis Ionas dans la mer englouti,

Dont il n’est point comme l’autre sorti :

Aioutez y le Gentil president,

Qui pres Paris feit le fault euident.

Les plus grãs vens les plus hautz arbres fachẽt :

140

Foudre & tempeste aux plus haultz mons s’at-
 tachent.

Mais le Cretien mort chez soy en honneur,

O qu’il est plein de grace & de bon heur !

Maintenant rit & fortune il despite :

Maintenant monde, & mort il suppedite :

145

Et maintenat il se trouue tresbien

Auecques Dieu, son tressouuerain bien.

Madame donc, estes vous enuieuse

De son grand bien : O espouse facheuse !

S’il n’est plus cy attendant ce moment,

150

S’il n’est plus cy tousiours en mouuement,

Comme tendant de fleur d’aage en vieillesse,

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44

De vie à mort, de force à la foiblesse,

Et toutesfoys en plaintz, en pleurs, & criz,

Le souhaittez encor en ces perilz,

155

Il m’est auis (dame ne vous desplaise)

Que vous montrez fachee de son aise.

Si à present il luy estoit permis

Qu’à vous parlast, & qu’il vous fust transmis,

Il vous diroit : bonne espouse, & amie,

160

Cesse vn petit, cesse d’estre ennemie

De mon grant bien, lequel si tu sauois,

Tant de souspirs, & gemissantes voix,

Tant de regretz cesseroient tout à l’heure :

Car ie ne puys estre en place meilleure.

165

De tous les biens du monde ne me chault :

Ie ne suys plus subiet à froit ne chault,

A faim, à soif, à manger, ny à boire :

Car maintenant suys en parfaicte gloire :

Me desirant en ce terrestre val,

170

N’y souspirant, tu desires mon mal :

Car tout l’honneur qui peult estre en ce monde,

Enuers le ciel ce n’est que chose immonde.

I’ay acompli, & fait vn grant voyage,

I’ay ia passé le dur, & grief passage,

M’y

[p. 45]

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45

175

M’y veux tu dont mettre à recommencer,

Par ton crier, ton pleurer, & penser ?

Non, non : en vain ton cueur en dueil seiourne

M’y regretant, iamais ie n’y retourne,

Car ie ne puys : & quand bien le pourrois :

180

Certes aussi retourner n’y voudrois

Tu es encor (grace à Dieu) ieune & saine,

Tu es encor de vie, & vigueur pleine

Pour contenter autre noble mari,

Dont ne seray, ne doy estre marri :

185

Car entre nous la mort interuenue

Fait qu’en ce cas n’es plus à moy tenue.

Mort rompt tousiours la loy de mariage :

Mais i’en remetz à ton cueur bon, & sage,

Lequel saura apres bien proposer,

190

Discretement de tout cas disposer.

Dido la royne extremement marrie

De son espoux Sycheus, se marie

Cenonobstant à Eneas Troyen,

Quand fort amour luy donna le moyen.

195

Voila comment vostre loyal espoux,

Vous consolant tiendroit propos à vous :

Voila comment feu monseigneur diroit :

Quan

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46

Quand à present à vous il parleroit :

Maintenant donc cette parolle bonne,

200

Si la prenez comme de sa personne,

Si l’estimez comme de luy parlant,

La sentirez vostre esprit consolant :

La sentirez chassant dueil sans seiour,

Comme souleil la nuict au point du iour.

205

Mais, dame, plaise à la prudence vostre

De prendre en gré ce petit labeur nostre.


[7]À MADAME RENEE
DE FRANCE, DV-
chesse de
ferrare.

Fille de Roy, & treshaute Duchesse,

Fleuron du Lys, fleur de toute noblesse,

Fille de Roy, diray-ie plus grand cas ?

Fille de Dieu, & tresbonne Dorcas :

5

Si ta bonté, par tout tant decoree,

Si ta vertu, des cieux mesme admiree,

A fait monter la Fontaine en maint mont,

Et

[p. 47]

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47

Et transuerser la France, & le Piedmont,

En querant droit de ton païs la riue

10

Ou à present grace à Dieu elle arriue,

Pour saluer ta hautesse tant pleine,

Au son tant bas de sa petite veine :

Tu dois penser que son petit pouoir

N’est sans auoir pour guyde grant espoir.

15

Plusieurs marchans, ayans ce monde cher,

Des perles vont jusqu’aux Indes chercher :

Autres vont loing pour voir bien peu de chose :

Mais ce bas monde (ainsi dire ie l’ose)

Bien grant besoing auroit en mainte terre

20

De telle perle, & precieuse pierre.

Le sage Roy Salomon renommé,

Bátit iadis vn beau temple estimé,

Plein de richesse, & de deuotion,

Qu’on alloit voir par admiration :

25

Mais Iesuchrist, vray Salomon le sage,

En a ici vn riche à l’auantage :

Edifié, d’industrie naïue,

Et si l’a fait de belle pierre viue,

Et consacré de son sang precieux,

Qui

[p. 48]

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48

30

Qui le fera eleuer iusqu’aux cieux.

Eureux donc l’oeil qui voit & qui contemple

Les dons de Dieu dedans ce sacré temple :

Et plus eureux qui par immortel nom

Luy en rendra grace, gloire, & renom.


fin des epistres.

S’ENSVIVENT LES
ELEGIES.

[p. 49]

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49

[1]ELEGIE SVR LE
trespas de Catherine Fontaine,
sœur de l’Autheur.

Las, elle est morte, elle est en terre mise

Celle que Dieu, voire seule, a permise

Viure auec moy, apres tout frere &
 sœur,

Et apres pere & mere : or est il seur.

5

Las, elle est morte, & en terre boutee.

Mercure auec sa verge redoutee

De tous esprits, Mercure aimé des Dieux

Son cler esprit a conduit es hauts cieux.

Arriere pleurs donques, Fontaine, arriere :

10

Pourquoy es tu conuertie en riuiere ?

Or say-ie bien que quand ie chanterois

Mieux qu’Orphëus, ne la retirerois

De la puissance & charge de Mercure,

Qui, en ce cas, de m’exausser n’a cure :

15

Et si say bien qu’elle a son mal vaincu,

Par qui elle a plus languy que vescu

Cinq ou six ans : mais l’amour fraternelle

Ne me sauroit deffaillir enuers elle.

d

[p. 50]

Fac-simile de la page

50

C’est ceste amour qui l’arrose en mes pleurs,

20

Et l’arrosant augmente mes douleurs.

C’est ceste amour, sur toutes principale,

Qui m’a rendu esplouré, triste, & palle.

C’est ceste amour que nature enracine,

Qui de mon poing fait batre ma poictrine,

25

Et qui me fait auec pleurs souspirer,

Tant que ne puis mon aleine tirer.

Si Aurora, & Tethys, grans Deesses,

Du ciel & mer regentes, & princesses

Ont tant pleuré Achilles, & Memnon,

30

Puis-ie ne pleindre, & ne pleurer ? ha non.

Et si encor du grand Souleil les filles

Ont eu les yeux à pleurer tant faciles

Dessus leur frere, abysmé sans secours,

Qu’en arbre humide, & qui pleure tousiours

35

Muees sont : qui me pourra deffendre

De ne pleurer ma sœur, ia terre, & cendre ?

Toy son espoux pleure sur ton espouse :

Et moy son frere, autant que dix ou douze

Dessus ma sœur ie pleureray sans cesse.

40

Or sus allons tous deux pleins de tristesse,

Vestuz, helas, de noirs habitz non ceinctz

Les

[p. 51]

Fac-simile de la page

51

Les yeux de pleurs, les cœurs de regretz pleins,

Chanter sus elle vn piteux requiem.

Allons offrir à Pluton l’ancien,

45

Vin auec laict, noirs moutons, & brebis.

Allons en dueil & de cœurs & d’habitz

Ses beaux os blancs recueillir tous ensemble.

Auec la main qui toute de dueil tremble :

Puis les mettans en beau coffre de marbre,

50

Pres d’vn cypres, qui est douloureux arbre,

Les baignerons en pleurs, en laict, & vin,

Entremeslans ce seruice diuin

De telz regretz : Or es tu trespassee,

Et comme fleur or es tu tost passee.

55

Encor n’auois ton cours demy parfaict,

Quand fauce mort ce meschant tour t’a fait :

Encor n’auoit la ride fait outrage

A ton bening, & ton tendre visage.

Cire n’auoit bordé tes yeux si bons,

60

Ny la blancheur gasté tes cheueux blonds.

Maudite mort, tousiours tes noires ailes

Abbatront ilz les choses les plus belles ?

Outre ceux là, tant de regretz diray

Qu’au tour de moy tout l’air i’en rempliray.

d 2

[p. 52]

Fac-simile de la page

52

65

Ma seule sœur, non plus sœur, car ie suis

Frere sans sœur, di pourquoy tant me fuis ?

Tu n’auois pas demi parfait ton aage

Quand Lachesis trop lasche de courage

Ne voulut plus desuuider le beau fil

70

Tant delié, tant blanc, & tant subtil,

Lors Atropos par trop pleine d’enuie

S’en vint couper ce beau fil de ta vie.

Pourquoy m’es tu tant contraire, ô fortune ?

Quand apres tout tu m’en as fait perdre vne,

75

Vne de corps qui valoit dix de cœur ?

Perdue l’ay suyuant vn belliqueur,

Loing de Paris, voire bien loing i’estois,

Entre les monts la mort ie ne doutois :

Et toy ma sœur qu’en la plaine laissoye

80

Dedans Paris trouuas de mort la voye.

Fontaine, helas, depuis que tu fus né

Or es-tu bien au monde fortuné.

Mais si i’ay veu quelque temps si prospere

Que frere estois, ores ne suis plus frere :

85

Car i’ay perdu le reste de mes sœurs,

Qui me sera commencement de pleurs.


Eleg

[p. 53]

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53

[2]ELEGIE SEVR LE
trespas de René, cinqiesme [sic.] [sic pour cinquiesme] en-
fant, & tiers filz de l’auteur.

Dieu te gard donc mon petit filz René,

A Dieu mon filz aussi tost mort que né :

Dieu gard mon filz venant sur terre ronde,

Adieu mon filz departant de ce monde.

5

Tu n’as encor le laict bien sauouré,

Tu n’as encor le tien pere honoré,

Ne seu que c’est de maux & de liesses,

Que loing de nous tu t’en vas, & nous laisses.

Tu n’as encor vne seule sepmaine,

10

Que tu depars de ceste vie humaine.

Pourquoy fais-tu ton dernier partement

Si tost apres le tien enfantement ?

Petit enfant qui t’a donné enuie

De si soudain aller en l’autre vie ?

15

Il semble à voir que tu congneusses bien

Qu’en ceste vie y a petit de bien,

Dont as choisi les grans ioyes celestes

Pour de ce monde euiter les molestes.

Petit enfant ie croy bien que tu as

20

Vn autre pere au ciel, là ou tu vas,

d 3

[p. 54]

Fac-simile de la page

54

Lequel a fait que ton cœur le desire,

Quand le charnel laisses pour l’autre elire.

Petit enfant qui n’as guerre teté,

Ie ne croy point que tu n’eusses gousté

25

Du laict celeste, au moins deux ou trois goutes,

Quand tu t’en vas à fin que plus en goustes.

Puis que tu veux l’eternel bien choisir,

Laissé m’en as vn merueilleux desir.

O mon enfant qui as vie tant brieue,

30

La mienne, estant moyenne, m’est ia grieue :

Et si te dy qu’à l’exemple de toy

Me tarde bien que mon Dieu ie ne voy.


fin des elegies.

[p. 55]

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55

SENSVYVENT LES
chantz divers.

[1]ET PREMIEREMENT,
Chant sur la naissance de Ian, second
filz de l’auteur.

Mon petit filz qui n’as encor rien veu

A ce matin ton pere te salue :

Vien t’en, vien voir ce monde bien
 pourueu

D’honneurs & biens, qui sont de grant value :

5

Vien voir la paix en France descendue :

Vien voir François, nostre Roy, & le tien,

Qui a la France ornee, & deffendue :

Vien voir le monde ou y a tant de bien.


Vien voir le monde, ou y a tant de maux,

10

Vien voir ton pere en proces, & en peine :

Vien voir ta mere en douleurs, & travaux,

Plus grands que quant elle estoit de toy pleine :

Vien voir ta mere, à qui n’as laissé veine

En bon repos : vien voir ton pere aussi,

d 4

[p. 56]

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56

15

Qui a passé sa ieunesse soudaine,

Et à trente est en peine & souci.


Ian, petit Ian, vien voir ce tant beau monde,

Ce ciel d’azur, ces estoilles luisantes,

Ce Soleil d’or, cette grand terre ronde,

20

Cette ample mer, ces riuieres bruyantes,

Ce bel air vague, & ces nues courantes,

Ces beaux oyseaux qui chantent à plaisir,

Ces poissons frais, & ces bestes paissantes :

Vien voir le tout à souhait, & desir.


25

Vien voir le tout sans desir, & souhait,

Vien voir le monde en diuers troublemens,

Vien voir le ciel, qui ia la terre hait,

Vien voir combat entre les elemens :

Vien voir l’air plein de rudes soufflemens,

30

De dure gresle & d’horribles tonnerres :

Vien voir la terre en peine & tremblemens :

Vien voir la mer noyant villes, & terres.


Enfant petit, petit & bel enfant,

Masle bien fait, chef d’œuure de ton pere,

Enfant

[p. 57]

Fac-simile de la page

57

35

Enfant petit en beauté triomphant,

La grand liesse, & ioye de ta mere,

Le ris, l’esbat de ma ieune commere,

Et de ton pere aussi certainement

Le grand espoir, & l’attente prospere,

40

Tu sois venu au monde eureusement.


Petit enfant peux-tu le bien venu

Estre sur terre, ou tu n’apportes rien ?

Mais ou tu viens comme vn petit ver nu ?

Tu n’as ne drap, ne linge qui soit tien,

45

Or, ny argent, n’aucun bien terrien :

A pere & mere apportes seulement

Peine & souci : & voila tout ton bien.

Petit enfant tu viens bien pourement.


De ton honneur ne vueil plus estre chiche,

50

Petit enfant de grand bien iouissant,

Tu viens au monde aussi grand, aussi riche

Comme le Roy, & aussi florissant.

Ton Tresorier c’est Dieu le tout puissant,

Grace diuine est ta mere nourrice :

55

Ton heritage est le ciel splendissant :

Tes seruiteurs sont les Anges sans vice.


d 5

[p. 58]

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58

[2]Chant nuptial allegorique.

Par vn matin que Phebus vit

Aurora la gente, & la belle,

Sa grace, & beauté naturelle

Si fort l’esprint, & le rauit,

5

Qu’apres l’aymer, la poursuyuit.

La poursuyuant demoura telle,

Sa constance n’en perdit elle,

Ains plus grant beauté s’ensuyuit,

Iuppiter de son trosne hault,

10

Dont la prouidence ne fault,

Voyant cette amour commencee

N’eut onques contraire pensee :

Transmit auec son brandon chault

Venus sa fille, qui tant vault,

15

Par qui l’amour fort auansee,

Feit qu’Aurora fut fiansee.

Dont la ioye au ciel ne deffault,

Car tous les dieux & les deesses

Menerent diuines liesses :

20

Hymen apres les fiansailles

Les va semondre aux espousailles :

Iuno, l’vne des grans princesses,

Y vint

[p. 59]

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59

Y vint couuerte de richesses :

Mars quicta ses dures batailles :

25

Vulcain en laissa ses ferrailles :

Tous dieux feirent feste & caresses

A Phebus, & à Aurora,

Et chacun d’eux les honora

Pour l’vnion de leurs haultesses.

30

Apollo auoit, encor a,

Sa harpe de fin or doree,

Sa harpe des dieux adoree,

Dont les nopces il decora,

En iouant matin, & seree.

35

Qui en la sorte le verra,

Et sa chanson diuine orra,

Sera bien personne honoree :

Et qui à sa note sacree

Vn seul tordion dansera,

40

En l’instant immortel sera.

Mercure, qui maint cœur recree,

Dont le chant mesme aux dieux agree,

Y deffailloit tant seulement :

Iuppiter en autre contree

45

L’enuoya de son firmament

Porter message promptement

[p. 60]

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60

Pour le Dieu Mars, qui au banquet

Alloit portant ioyeusement

Au bout de sa lance vn bouquet,

50

Qui se rioit au ferrement.


[3]LE DIEU GARD À
la ville de Lyon, faict l’an
1540.

Dieu gard Lyon, la clef de France,

Pleine de gens, & de cheuance :

Dieu gard Lyon, qu’en marchandise

Par-dessus toute autre l[’]on prise :

5

Dieu gard Lyon, dont m’esmerueille,

Apres Paris la nompareille :

Dieu gard Lyon bien decoree

De mainte deesse honoree.

Dieu gard les seigneurs, & les dames.

10

Dieu gard les corps, & plus les ames :

Dieu garde le Rosne auec la Saone :

Que fussiez vous vin blanc de beaune,

Ou encor meilleur, & plus doux,

Croyez que i’en beurois à vous.


L’adieu

[p. 61]

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61

[4]L’ADIEV À LADITE
ville, ou l’auteur auoit prins fem-
me, & pour vn sien proces
s’en alloit à Paris l’an
1547.

A Dieu Lyon la clef de France,

Abondant en toute plaisance :

Adieu Lyon, dont ie depars :

Adieu amis de toutes pars.

5

Adieu mon seul filz & sa mere :

Priez à Dieu qui gard le pere.

Adieu les dames de Lyon,

Et des atours vn milion :

Ie ne dy point adieu dorures,

10

Cheines, carquans, & garnitures,

En May, que fustes en esmoy,

Ilz vous dirent adieu sans moy.

Adieu comperes, & commeres :

Adieu les filles, & les meres :

15

Adieu les filles bien coiffees,

Doy-ie dire nymphes, ou fees ?

Adieu le Rosne, adieu la Saone,

Qu’eussiez vous le sable d’or iaune

Comme le beau fleuue Tagus.

[p. 62]

Fac-simile de la page

62

20

Adieu les yeux fins, & agus,

Adieu les beaux tetins ouuers,

Adieu les colz tous descouuers :

Adieu veloux, & fine soye,

Adieu iusques ie te reuoye.

25

Mais adieu ne diray-ie mye

A l’amy, qui de son amye

Quatre beaux cheueux m’apporta ?

Adieu le chef qui les porta :

Adieu le corps qui le chef porte :

30

Adieu celuy qui les apporte :

Que puissiez vous tous deux tousiours

Eureusement viure en amours.


[5]Le Dieu gard à la ville
de Paris.

Dieu gard Paris le chef de France,

Qui est le lieu de ma naissance :

Dieu gard Paris, puis que ma veuë

Depuis sept ans ne l’auoit veuë :

5

Dieu gard Paris creuë, & enflee,

De gens, & maisons redoublee,

Qu’on vit tresgrant croissance prendre

Du temps de la grant Salemandre :

Dieu

[p. 63]

Fac-simile de la page

63

Dieu gard Paris encor croissant

10

Du temps de ce noble Croissant.

Dieu gard Paris en communs dictz,

Des femmes le grant Paradis.

Dieu gard Paris, entre dix mille

La grande, longue, & large ville :

15

Dieu gard le plus hault Parlement,

Iugeant tant equitablement,

Qu’il est, par sus tout autre iuge,

Des oppressez le vray refuge.

Dieu gard la ville, & la cité,

20

Et la haulte vniuersité,

Vray mont d’Helicon, ou les Muses

Sont copieuses, & diffuses,

Ou maint bon esprit me semond :

Dieu gard donques, Dieu gard ce mont

25

Qui toute la ville decore.

Dieu gard les Pontz : Dieu gard encore

Les longs fauxbourgs, pres des villages :

Dieu gard les beaux grans heritages

Dieu gard sainct Denis, & Montmartre :

30

Et de sainct Valeri le tertre.

Dieu gard ma maison paternelle,

Au be

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Fac-simile de la page

64

Au beau milieu de l’Isle belle,

Maison assize vis à vis

De nostre dame, & du paruis,

35

Qui a la belle fleur de France

Pour son enseigne & demontrance.

Dieu gard mes parens, & amis :

Dieu me gard de mes ennemis :

(Si la fortune ennemis donne

40

A celuy qui ne hayt personne :

Et si l[’]on porte inimitié,

A cil qui ne quiert amitié.)

O quel desplaisir mon cœur sent,

Que ie ne puis dire à present,

45

Dieu gard mon pere auec ma mere,

Dieu gard ma sœur, dieu gard mon frere !

Dieu gard Clamart & Ian Ticier

Mon gentil pere nourricier :

Dieu gard sa femme sans malice,

50

Qui fut ma gentille nourrice :

Dieu gard la riuiere bien pleine,

C’est asauoir la belle Seine,

Dont i’ay veu de fresche memoire

Deux belles sœurs, la Saone, & Loire.

Dieu

[p. 65]

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65

55

Dieu gard de plus grande ruine

Le pont saint Michel, qui decline.

Dieu me gard de beaucoup troter,

Ie pourrois bien trop me croter :

Dieu me gard que mon long proces

60

Voye deux foys sol en Pisces.


[6]PETIT CHANT DE
lovange, à tresillvstre,
& tresuertueuse Princesse, Madame
Marguerite de France, Du-
chesse de Berri, fille
& sœur de Roy.

Fille de Roy perle vnique de France,

Et sœur de Roy d’inuincible puissance,

Seule Pallas dont l’oliue on espere,

Signifiant paix au monde prospere,

5

Vraye Pallas en science, & vertu,

En cœur, de force armé, & reuetu,

Des bons espritz le support & l’attente,

Comme ta noble, & vertueuse tante,

Qui t’a laissé (apres que par grand aage

10

Elle a vescu) cet office en partage,

Si que l’on dit qu’elle reuit en toy

e

[p. 66]

Fac-simile de la page

66

Par ton grand sens, & purité de foy :

O de tous biens la source & la Fontaine,

En qui la France a fiance certaine,

15

Ie di encor toute la Chrestienté,

De voir vn iour son repos & santé,

Si en mes vers tant bas, voulois coucher

Ton loz tant hault, ou ma plume aprocher

Tant seulement, à descrire en mon stile

20

De tes vertuz la moindre entre cent mille

(Combien qu’en toy n’y a don que bien grant)

Ie n’aurois pas Apollo pour garant.

Car ton illustre, & treshaute noblesse,

Ton cler esprit, ta diuine sagesse,

25

Ta modestie, & tant forte constance,

Ta iuste main, ta vraye temperance,

Puys ta beauté, & plus qu’humaine grace,

Brief, tout en toy toute Muse surpasse.

Fin des chantz divers,
des ruisseaux de Fontaine.


[p. 67]

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67

S[’]ENSVIT VN LIVRE
d’epigrammes, adressé par l’auteur,
à Monsieur le conseiller
Ian Brinon.

Apres lõgs traits des traitez precedẽs,

Pour le repos & d’esprit, & d’aleine,

Suyuez, Seigneur, lisant ici dedans

Ces petis vers en ma petite veine,

5

Dont la matiere est en partie pleine

D’honneste ioye, & recreation :

Et excusez ces ruisseaux de Fontaine

Sus mon vouloir, & bonne affection.


[2]L’auteur à sa Flora.

I’ay delaissé à Paris mes parens

Pour auec toy estre à Lyon lié :

I’ay laissé loing mes amis apparens,

I’ay mon païs, & mon bien oublié

5

Pour à toy seule estre seul desdié,

Tant qu’à Flora Zephyr loyal fut onque :

Puis qu’ainsi est, tu es, & seras donque

e 2

[p. 68]

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68

Ton seul Zephyr par grand amour suyuant :

Aussi tu fuys tout autre homme quelconque,

10

(Hors mis luy seul) tout autre homme viuant.


[3]L’AVTEVR À SES
amis, amateurs de Poësie.

Le trezieme du moys fus né

Qui de Iules porte le nom :

Iules fut à Mars adonné,

Et moy bien peu, ou du tout non.

5

Iules en triomphe eut renom :

Mais bien tost Phebus parfera,

Et les neuf sœurs dont suis mignon,

Que ma Muse triomphera.


[4]A Michel du Rochay.

Rochay, Rocher d’amitié ferme,

Par oui dire tu as seu

Mais par escrit te le conferme,

C’est qu’à Lyon i’ay liesse eu,

5

Et que tant bon eur i’ay receu

Que ie n’ay plus de moy pitié :

Parfait suis, & ne suis deceu,

Car i’ay recouuré ma moytié.

L’aut

[p. 69]

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69


[5]L’AVTEVR À SA
Flora.

Nous viuõs bien, sans tort faire à personne,

Et toy, & moy, & nos enfans aussi :

Le grand tresor de santé Dieu nous donne,

Que ie pry fort nous maintenir ainsi.

5

Des biens mondains auoir ne puis souci,

Mon esprit sent quelque cas de plus hault

Que s’abaisser à cette terre cy :

Du ciel il vient : là retourner luy fault.


[6]A MONSIEVR
Brinon.

Le ieu est faict pour la resiouissance

Autãt ou plus que pour perdre ou gaigner :

Mais resiouy pourrois ie estre en l’absence

De ma Flora qui me peult seule orner

5

De fleurs de ioye, & seule regaingner.

Seule elle m’a gaingné, & puis perdu,

Dont son esprit, dans le mien, esperdu,

Me regaingnant se perd, & se perdra,

Iusques à tant que son gaing, loyal deu,

10

Par sa presence esiouy me rendra.


e 3

[p. 70]

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70

[7]Dieu gard à la ville de Chartres.

Dieu gard Chartres, & les Chartrains,

Et toy mon grand amy d’elite,

Qui ma Muse à te voir contrains

Pour l’honneur plus grand que merite

5

La vertu qui dans toy habite :

Dieu gard ta nymphe & damoiselle,

Ta famille, & toute ta suite,

Et bon eur soit tousiours en elle.


[8]Au lecteur.

Si Martial est renommé

Epigrammataire gentil,

Pour auoir son temps consumé

Et maint epigramme subtil,

5

Pour quoy donc ne sera l’outil

De ma Françoise Muse aymee,

Renommé ? encores eust il

La pointe vn petit moins limee ?


A Iean

[p. 71]

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71

[9]À I. Gentil, & à son fils, menestriers de
Paris, & Musiciens du Roy.

Tv es Gentil, Gentil es tu

De cœur, de corps, de nom, de faict :

Et si vas gentiment vestu

Auec ton filz que tu as fait

5

Comme vn autre toy tout parfaict

A sonner les gentes aubades :

Qui fait gentilz saultz, & gambades

Que me montrastes gentement :

I’ay veu Phebus, & les Dryades

10

Ne baler pas plus brauement.


[10]L’auteur à ses Vers.

C’est vous, c’est vous mes petis metres

Qui me faites estre du nombre

De ceux lesquelz viuent en l’ombre,

En la peine, & plaisir des lettres.


[11]Dieu gard à la ville d’Oorleans [sic.] [sic pour Orleans],
en Nouembre. 1554

Dieu gard la ville d’Orleans,

Ville sus toute bien fournie

e 4

[p. 72]

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72

D’excellens vins qui sont leans

En grand quantité infinie :

5

Dieu gard mon alliance vnie,

Touchet, planté au territoire :

Son nom, que ma Muse n’oublie,

Sur le vieil temps aura victoire.


[12]À Monsieur le Baron de l’Espinasse.

Reuisitant vostre grand librairie

(Seigneur Barõ) mõ esprit eut grãd ioye :

Mais puis apres, entrant en facherie,

Il commença cheminer autre voye :

5

Et c’est pourtant que fortune conuoye

Mon esprit prompt d’vn regard de trauers :

Et que ne puis, par faulte de monnoye,

Liures auoir, soit en prose, ou en vers.


[13]À Monsieur Angelus.

I’ay bien deux ou trois cens amis,

Mais voire bien deux ou trois mille :

Si donc chacun d’eux auoit mis

Pour petite estreine gentille

5

Vn bel escu d’or, croix & pille,

En ma bourse, voire & non plus,

Lors

[p. 73]

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73

Lors par leur amitié vtile

I’aurois deux ou trois mille escus.


[14]À Monsieur Saliat.

Ie ne suis pas vn importun,

N’y ne seray, ny n’ay esté :

Mais trouuant le temps opportun

Vers quelque homme d’autorité,

5

Lors sans grande solennité

(Et sans trop me recommander,

Sous espoir d’en tirer du bien)

I’ay demandé sans demander,

Ou n’ay demandé du tout rien.


[15]À Monsieur le Conseiller
Ian Brinon.

Sous vn climat tous deux nous sommes nez,

Tous deux d’vn cuir, & quasi d’vn pelage :

Sous mesme guide, & de feruent courage

Nous poursuyuions de science estre ornez :

5

Et puis encor ces trois nous sont donnez,

Vn parler cler, & quasi vn mesme aage,

Vne amitié de bien ferme alliance :

e 5

[p. 74]

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74

Puis qu’ainsi est, di moy en conscience,

Comment se fait qu’as si grand auantage

10

Par dessus moy, en biens, & en science ?


[16]Apostrophe à la riuiere de Saone :
quand l’Auteur faisoit sa
prouision en Bour-
goigne.

De toy me plaings, Saone sourde, & fa-
 cheuse,

Et m’en plaignant, ie ne fay que deuoir :

A m’exauser tu es trop paresseuse,

Ne t’abaissant pour me porter reuoir

5

Flora ma Nymphe : & sans moy la vas voir

Dedans Lyon, ou i’aspire, & i’espere :

S’il ne te plaist m’y donner cours prospere

Dedans briefs iours, vers mon cœur, & mõ biẽ,

Ie le diray au Rosne ton grand frere,

10

Rosne le fort qui te menera bien.


[17]À sa Flora.

Ie suis bien sain, & si vis à regret

En mon seiour, de mon destin permis :

Ie ri aux gens, & souspire en secret

Qui ay plus mis que ne t’auois promis,

Voire

[p. 75]

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75

5

Voire de temps i’en ay doublement mis.

En deuisant, mesme à table, il m’ennuye :

Et si me fasche entre mes grans amis,

Loing de Flora, ma seule & grande amie.


[18]Autre à elle mesme.

La Saone va sur les prez, & buyssons

Lauer les piedz des arbres esbahis,

Qui vont tremblans auec leurs chefs grisons,

Et pensent estre en vn nouueau païs,

5

Car de voir l’eau ilz sont tous esblouys.

Tout ainsi est la Fontaine esblouye,

Tout ainsi est la Fontaine esbahie

De ne plus voir Flora qui tant merite :

Et voudroit bien, pour estre resiouye,

10

Courir au pied de cette fleur d’elite.


[19]À vn glorieux importun, qui s’en-
queroit tousiours, & trop, de
l’auteur, que c’est qu’il
faisoit.

C’est raison que ie remercie

Cil qui tant de moy se soucie

Que s’enquerir tant que ie fais,

Sans que i’enquiere de ses faits :

Ie

[p. 76]

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76

5

Ie luy respons par raison viue,

Que ie songe, à fin que ie viue.


[20]Autre, audict importun.

Te rencontrant, ce m’est vn faix,

Qui t’enquiers tant de mon affaire :

Mais quand tu quiers tant que ie fais,

Ie croy bien que tu n’as que faire.


[21]À sa Flora.

Nul chantz y a aux champs,

Nul oyseau y iargonne :

Mais les vents y couchans

Meinent si rudes chants

5

Que la teste m’estonne.

Tout arbre aux champs grisonne :

Et ie y grisonne aussi,

Par ennuy & souci

Qui mon cœur enuironne :

10

Si de là iusque ici

Ton amour sans nul si

Lyesse ne me donne.


A l’a

[p. 77]

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77

[22]À l’ami qui ne prestoit que sur bon
gage, ou sur bon hypothecque,
mesme à ses plus grans
amis.

Qvand Guy demande argent pour prest,

Tu dis, que sa vigne en responde :

S’elle en respond, tu es bien prest

De luy prester la somme ronde.

5

Ton espoir donc se fie, & fonde,

Et ton amour prent son appuy

Plus sur sa vigne que sur luy.

Or maladie non petite

Te tient au lict, & en ennuy,

10

Dy que sa vigne te visite.


[23]À vn ami.

I’ay presté deux où trois cens francs,

Sous sedules, & sans sedules :

Ainsi que les bons amis francs

N’ont particularitez nulles,

5

Lisans es cœurs trop mieux qu’es bulles.

Tu dis que c’est argent perdu :

Ie di que c’est argent rendu :

Dieu me le prestoit pour luy rendre :

Quand

[p. 78]

Fac-simile de la page

78

Quand tout sera bien entendu

10

I’ay semé mon grain en temps deu,

Plus ne le puis perdre, ou despendre.


[24]À E. M.

Tv crains que ta femme & enfans

Ne tombent en necessité,

Toy qui de sept ou huit cent francs

Es à quatorze cens monté :

5

C[’]est a dire (à la verité,

Et à le prendre en son bon sens)

Que tu cains que la poureté

Ne t’arreste à quatorze cens.


[25]Au Seigneur I. de Cambray Chancelier
de Bourges, estant à Constantino-
ple, & tenant le lieu de mon-
sieur d’Aramon.

Depuis quatre ans de pardeça

L[’]on vous disoit surprins de mort :

Mais depuis quatre moys en ça

I’ay seu que ce bruit vous feit tort :

5

Car il n’est rien de ce cas là.

Or, bon ami, i’ayme plus fort

Qu’en santé soyez par dela

Que par deça malade ou mort.


A son

[p. 79]

Fac-simile de la page

79

[26]À son ami-ennemi.

Ce que le ciel a ordonné

Tu veux donc m’empecher d’auoir ?

Mais en fin il le m’a donné

Malgré toy à male heure né,

5

Auec tout ton damnable auoir.

Du bien que m’as veu receuoir,

Qui fut à moy seul destiné,

Tu peus (miserable) ia voir,

(Sans mon attente deceuoir)

10

Le beau fruict de graces orné,

Fruict durable, & non terminé :

Mais le ciel fait en toy deuoir,

Quand il te fait aperceuoir

Ton blé en herbe ruiné.


[27]À sa Flora.

La viue odeur de ta vertu aymable,

Par vn destin à t’aymer m’a raui :

Et puis sentant vne mort transformable,

Ores en toy, non plus en moy ie vi.


A sa

[p. 80]

Fac-simile de la page

80

[28]À sa Flora : sur ce que le temps, & le
ciel, guident & fauorisent
leur amour.

Faisant chemin deuers ma Fleur d’elite,

I’ay temps à gré : mais partant d’auec elle,

Le ciel se trouble, & le temps se despite,

Le vent me poulse, & m’est par trop rebelle :

5

C’est vn grand cas, mais la chose est bien telle.

Certes le ciel, & chacun element

Ne peult souffrir nostre departement,

Mais nous fait voye, & nous rit au retour :

La raison est, ie le croy fermement,

10

Car du ciel vient nostre loyale amour.


[29]L’auteur à son detra-
cteur.

Tv dis ma Muse sans esprit

Puis que ne s’est peu faire riche :

Mon bien paternel elle prit,

Qu’elle mit en partie en friche :

5

Et d’autre part ie ne fus chiche

Ny a parens, ny a amis,

Ny mesme à mes ennemis :

I’ay toutesfois, & sauf ta grace,

Plus

[p. 81]

Fac-simile de la page

81

Plus que toy, ny toute ta race

10

Obscure, incongnue à tousiours,

I’ay vn bien qui tous les biens passe,

Et qui croistra apres mes iours.


[30]Autre, audit Zoïle detracteur.

Si i’ay eu l’esprit de dresser,

De grace, & audace non molle,

Batiment plus hault qu’vn Mausole

Que l[’]on vit au ciel se haulser :

5

N’eusse-ie pas peu amasser,

D’vne inuention non friuole,

Le tresor mondain qui s’enuole

Auec noz ans qu’on voit passer ?

Ie pouois tant te surpasser

10

En cette terrienne escole,

Que toute en fin or mon idole

T’eust peu par son lustre effacer,

Et par sa pesanteur presser.


[31]L’auteur escrit de sa naissance, & sous
quelz Roys il a vescu.

Au beau milieu de la grand ville

Sans per, & au milieu d’vne isle

Entre le Nort & l’Occident,

f

[p. 82]

Fac-simile de la page

82

Deuant le grand temple euident

5

(Dont le hault front bien atourné

De deux grans cornes est orné)

Fontaine a pris sa source & course,

Quand le Roy-Pere, tresprudent,

Au Fleuue Styx alloit tendant,

10

Sans ruisseaux masles de sa source.

Puis le Roy Franc, qui tint la bourse

Ouuerte aux Muses & aux ars,

Leua son beau grand chef, & pource,

Se feit paroistre en toutes pars.

15

Apres luy vn Croissant de Mars

Nous montre ores sa face ouuerte

(Comme Sol, en lumiere aperte,

Plus cler que l’Astre des Cesars)

Compensant des premiers la perte.


[32]À Clement Marot, quand l’auteur
alloit disner auec luy.

Ie n’ay veu ton pareil encor

En douceur de rime Françoise :

Car, ami Marot, autant qu’or

Plus qu’autre metal luit, & poise.

5

Tes vers François en douce noise

Vont

[p. 83]

Fac-simile de la page

83

Vont surpassant le stile antique.

Et croy qu’en ton art Poëtique

Le temps à peine amenera

Vn Poëte si doux-vnique

10

Qui plus doucement sonnera.


[33]L’auteur à sa Flora.

Le vieil Poëte Ascree (né

En petit lieu, hault, infertile)

Son nom iusqu’à nous a mené

De ses vers vetu, & orné :

5

Moy (d’vn grand lieu, bas, & fertile)

Ailé de ma Muse gentille,

Ton nom, & le mien porteray,

Et bien loing ie le planteray,

L’arrosant de l’eau de mon stile

10

Pour reuerdir au diuin pré,

Vainqueur de l’antique faucille.


[34]À Monsieur du Parcq.

Ie n’escri pas pour deux, ne trois, ne quatre,

Ie n’escri pas pour cinq, ne six, ne sept,

I’escri pour moy : puis apres pour esbatre

Cent mil esprits : ainsi comme l[’]on scet

f 2

[p. 84]

Fac-simile de la page

84

5

Que mes vers sont comme grans prez ouuerts

Ou cent mille fleurs de cent mille personnes

Cueillies sont, & Estez, & Yuers,

Fleurs ne craignans ny Yuers, ny Autonnes.


[35]A vn sien amy qui portoit ceste deuise,
Tousiours ioyeux, &
leger d’argent.

Tv vis, tu ris, & fays grand chere,

Et fy d’argent, qui n’en as guere :

Si tu en auois trop aussi,

Tu serois en peine & souci,

5

Ou d’en acquerir dauantage,

Contrefaisant du riche & sage :

Lors tu n’y oserois toucher

De peur du poure argent fascher.

Ou bien tu prendrois autre charge

10

De te montrer prodigue, & large,

Et ne cesserois de penser

Sinon les moyens d’auanser

Ce bel argent, & le despendre.

Par ainsi donc, à tout comprendre,

15

Vault il pas mieux en heur prospere

Estre ioyeux, & n’auoir guerre ?


Au

[p. 85]

Fac-simile de la page

85

[36]Au lecteur.

Que nul ne se vienne vanter

D’auoir mis la main sus mes vers

Que ma Muse voulut enter

Au tronc qui les fait reietter :

5

Et tousiours florissans, & verds,

Tout à plain, & tout descouuers,

En public les vient presenter

Pour dix mil autres contenter.


[37]L’auteur, à sa Flora.

Ton port droit, & ta belle allure

Auec naturelle allegresse,

Ton corps, qui de taille, & mesure

Se iette en moyenne hautesse,

5

Qui me passe ou qui me mesure,

Ton maintien qui me sent son bien,

Sont tes dons que chacun voit bien :

Mais ton bon sens, ioint à l’vsage,

Mais ton peu de parolle sage

10

Qui s’egale auec ta prudence,

Ton preuoir, & ton hault courage

Ne sont à tous en euidence.


[38]À elle mesme.

Tes grandes singularitez,

f 3

[p. 86]

Fac-simile de la page

86

Tes vertus, & tes raritez,

Muettes s’en alloyent mourir,

Sans moy qui les vien secourir.

5

Car mes vers par toy excitez,

Rendent tes dons resuscitez,

Les font parler, & reflorir.


[39]Autre, à elle mesme.

Le renom encores volant,

Bruit que Sapho fut accolant

Son doux luc, bien qu’elle soit morte,

Et que de luy nul chant ne sorte,

5

Abbatu de sort violant :

Et ie prophetise en la sorte

Qu’apres ta mort, ô ma Flora,

Encor de toy l[’]on parlera,

Et dira l[’]on à ta loüange

10

Qu’as de mon luc les nerfs tendus,

Dont les chants sont loing entendus.

En la France, & en terre estrange,

Depuis le Gade iusqu’au Gange.


[40]À sa femme & enfans, pa-
rens & amis.

Vous mes amis, & vous tous mes parens,

Et vous ma femme & mes enfans aussi,

Ne

[p. 87]

Fac-simile de la page

87

Ne menez dueil, ny regretz apparens

Ny en secret, quand de ce monde cy

5

Ie partiray, alaigre, & sans souci :

Car soyez seurs quand ce mien corps mourra,

Que mon meilleur, immortel demourra.

Ne pensez pas que vous & moy i’abuse :

Mon plus d’honneur mieux que iamais viura,

10

C’est a sauoir mon esprit, & ma Muse.


[41]L’auteur, à son Zoïle detracteur.

Ce qui te fait si maigre, & palle,

C’est vne auarice, & enuie,

C’est vne furie infernale

Qui ronge ton ame, & ta vie,

5

Trop miserable & asseruie :

C’est vne furie qui torche,

A grans coups d’vn baton de torche,

Ton cœur, de rage espoinsonné :

Et qui ton corps tout vif ecorche

10

D’vn rasoir de [Eac] ordonné.


[42]De sa Flora.

Le petit Prince des oyseaux

Ne chante qu’en vne saison,

f 4

[p. 88]

Fac-simile de la page

88

Et en ces chants, sur tous tresbeaux

Se complaint d’vne desraison :

5

Moy, aux champs & en la maison

Content, ie vois chantant sans cesse

Les loüanges de ma princesse,

De ma Flora, qui fait florir

Ces miens vers, dont elle est maitresse,

10

Vers verdissans pour ne mourir.


[43]Autre, à l’honneur de ses vers,
& de sa Flora.

Le viel faucheur, dont la grand faux

Fauche tout, onc ne fauchera

Mes vers, lesquelz n’ont rien de faux,

Vers (bien qu’ils ne soyent des plus haults)

5

Dont l’honneur iamais ne cherra,

Comme inspirez par ma Flora.


[44]L’auteur escrit ce Dizain à l’hon-
neur de ses vers.

Xerxes monté dessus vne montaigne

Pleura, voyant son cãp par la cãpaigne

(Camp qui n’a eu pareil, ny depuis l’heure,

Ny parauant) disant que fault que meure

5

Dedans cent ans telle gloire bellique,

Sans

[p. 89]

Fac-simile de la page

89

Sans que de tous vn tout seul en demeure :

Mais moy monté sus le mont Thessalique

Certainement tant s’en fault que ie pleure,

Voyant marcher l’escadron de mes vers

10

Pres les ruisseaux de ma Fontaine ouuers,

Qu’en moy ie ri : ioye mon cœur époint,

Car tousiours vers iamais ne mourront point.


[45]L’auteur, en la ferueur, & faueur
de sa Muse.

Ie deuanceray la carriere

Sur ceux qui vont courant plus vitte,

Ie mettray leur course en arriere

Par la mienne encor plus subite.

5

Autre esprit que le mien, m’enflame

D’vne diuine ardent flame :

Ma Muse (Madame) m’incite

De voler, pour rauir le pris :

La victoire mesme i’excite,

10

Quand telle course, & cœur i’ay pris.


f 5

[p. 90]

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90

[46]À tresnoble, & tresflorissante Princesse,
Madame la Princesse de Ferrare, du
temps de sa venue en France, & de ses
nopces auec Monsieur d’Aumale, à
present duc de Guise.

Pvis que tu es ô illustre princesse,

De France issue à cause de ta mere,

(La vertueuse, & tresnoble Duchesse,

Ornee en biens de la double richesse)

5

Bien fois venue en la France prospere,

Ou ton cœur noble en peu de iours espere

Se ioindre auec son desir ou il tend,

Le filz du Duc, qui t’ayme, & qui t’attend :

A celle fin qu’en iouissance entiere

10

Par amour soit l’vn, & l’autre content.


[47]Autre, à elle mesme, & audit temps.

Le mesme point qui ta mere Duchesse

Feit vingt ans a, en l’Itale passer,

Te fait aussi, ô Duchesse & Princesse

Cet an present en la France adresser :

5

Dont ie conclu, apres bien y penser,

Qu’à toutes deux vne chose fatale,

A fait à mere, & à fille laisser,

A l’vne France, & à l’autre Itale,


Autre

[p. 91]

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91

[48]Autre, à ladicte Dame arri-
uant à Lyon.

Qvand tu partis du lieu de ta naissance

I’ay seu que tout estoit en troublement,

Les gens pleuroient, & le grand Element :

Et maintenant arriuant en la France

5

Vers ton espoux, qui t’ayme fermement,

As le temps beau, & à commandement,

Et des François grand recueil, & caresse :

Il appert donq, florissante Princesse,

Que ta venue eureuse, est de grand fruict :

10

Et floriront en tout honneur, & bruit

Cete alliance, & cette bien venue,

Des gens aymee, & du temps bien congneue,

A qui la France, & aussi le ciel rit.


[49]Autre à elle mesme.

Grande beauté, grande race, & richesse,

Princesse, sont en toy abondamment :

Douceur, honneur, de vertu l’ornement :

Sauoir, sagesse, & santé, & ieunesse,

5

Noblesse aussi y est treshautement,

Brief, tous biens sont en toy parfaitement,

Et toutefoys tu n’es encor parfaite :

Si à

[p. 92]

Fac-simile de la page

92

Si à Platon fault croire aucunement,

Tu n’as sinon ta moitié seulement,

10

Par ton espoux entiere seras faicte.


[50]L’auteur à sa Flora.

Tv dis souuent, mon Zephyr n’appert rien,

A tout le moins mõ Zephyr n’apert guere :

Cela disant, tu ne dis pas trop bien,

Flora ma Nymphe, en fleur, & fruict prospere :

5

Ains c’est parlé en trop basse maniere,

Dont ie t’excuse, & si tu me fais tort :

Haulse vn petit ton bas esprit plus fort,

Lors de moy mieux viẽdras dire, & cõgnoitre :

Car peu de gens ont l’honneur apres mort

10

Que tu me vois durant mes iours acroistre.


[51]À Françoyse Fontaine, petite
fille de l’Auteur.

Parisienne, & Lyonnoise,

Denom, & nation Françoise,

Ma seule fillette en ce monde,

Dont la charge tant peu me poise,

5

Quand tu te ris, ie me dégoise,

Quand tu gasoilles, ie me fonde

Rentrer en ieunesse profonde :

Dieu

[p. 93]

Fac-simile de la page

93

Dieu te doint bon esprit sans noise,

Comme on lit en ta face blonde

10

Douceur, bon eur, grace, & faconde,

Autant qu’en Dame, ou en bourgeoïse.


[52]À monsieur Saliat.

Resiouy toy ainsi que Iuuenal,

Voyant Catulle au retour du naurage [sic.] [sic pour naufrage] :

I’ay presque veu sur mer mon iour final,

Quand comme luy i’ay passé dur passage.

5

À la minuict tous les ventz de grant rage,

Le Nort, le Sud, l’Est, l’Oest se leuerent,

Et dessus moy de tous cotez ruerent :

Mais Eolus, & le puissant Neptune

Fontaine triste en la mer escouterent,

10

La preseruant de mal, & de fortune,


[53]Audit Saliat.

Voyager loing belle chose est ce,

Quand on reuient tel comme on part,

Mais vn grant argent s’y depart :

Puis i’y ay laissé ma ieunesse,

5

Et de mes œuures vne part.


L’aut

[54]L’auteur à ses amis.

[p. 94]

Fac-simile de la page

94

Ie say tresbien ce qu’a escrit Ouide,

Que les escrits plaisent apres la mort :

Car faulse enuie apres mort tourne bride,

Et la chair viue elle picote, & mord :

5

Mais d’imprimer mon œuure ie n’ay tort,

Pour obuier, en le vous presentant,

A maintz bauars qui vont tout éuentant,

Et puis apres, & aux prests, & aux pertes

De maints traitez que ie vois regrétant :

10

Ne sont ce point trois raisons bien apertes ?


[55]L’auteur, à vn sien ami.

Tv dis tousiours qu’honneur on ne fait pas

Aux vifs, mais bien aux Poëtes passez,

Et que i’auray apres le mien trespas

Plus grand renom auec les trespassez :

5

Or m’en contente, & i’en ay bien assez

(Grace à Phebus qui m’a voulu nourrir)

Mais quand i’ay bien tes propos compassez,

Tu me veux faire enuie de mourir.


D’vn

[p. 95]

Fac-simile de la page

95

[56]D’vn brodeur, grand ouurier, mais
qui auoit laissé son manteau
à la tauerne, pour gage.

Ce brodeur qui me prie tant

Que quelque cas de luy i’escriue,

Sait bien de broderie autant,

Mais beaucoup plus, qu’homme qui viue :

5

Tantost brode vne image viue

Sur vne chappe bien en point,

Tantost vn ciel fort braue, & coint :

Puis vn colet, puis vn carreau :

Il brode tout, cape & pourpoint,

10

Mais ne peult broder son manteau.


[57]À Damoiselle Catherine Morelet,
fille de Monsieur de la Mar-
cheferriere.

Belle, tu peux voir hardiment

Mon liuret de la Contr’amie

Car elle louë honnestement

La bonne amour, blasmant l’amie

5

Trop enchantee, & endormie

Aux honneurs, & biens de ce monde,

Ou

[p. 96]

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96

Ou ton ieune esprit ne se fonde,

Par pere & mere bien instruit :

Car ie sçay que tout à la ronde

10

Le Souleil y chace la nuict.


[58]À l’Escuyer Catherin Ian.

Voz cheuaux vous font grant despense

Qui voz courriers, & pacquets portent :

Mais i’en sçay d’autres, quand j’y pense,

Qui plus alaigres se comportent,

5

Et qui du bout du monde sortent

Portans par la machine ronde

En poste le tresor du monde

Le long de l’an, sans perdre aleine,

Et marchent sus maint monstre immonde,

10

Et ne mangent foin ny aueine.


[59]À treshaute, & tresexcellente Princesse,
Madame la Duchesse de Vendosme,
fille vnique du Roy & Royne
de Nauarre.

La maiesté, & doux port de ta grace,

Perle perfaite en grace, & en beauté,

Meritent trop que ma Muse te face

Tousiours honneur : Cela fut arresté

Des-lors

[p. 97]

Fac-simile de la page

97

5

Des-lors qu’à Tours fus à toy presenté

Auec vn liure en prose pour present,

Qui le receus de grand humanité

Comme feras cette Muse à present.


[60]Apostrophe, au Pau, riuiere d’Italie,
sus laquelle l’auteur alla de
Turin à Venise.

O Pau qui as sus tout Fleuues l’honneur,

Puis qu’à bon port as porté la Fontaine,

Et que ce tour luy as fait, & bon eur,

D’oresnauant en sa petite veine

5

Ira bruyant ta loüange certaine.

O Pau qui es de tous fleuues le Roy,

Ton Royal sceptre, & puissance hautaine

Face sans fin trembler fleuues sous toy.


[61]L’auteur saluoit ainsi l’Ambassadeur
du Roy à Venise.

Salut te dit, Ambassadeur du Roy,

Second Phebus en douceur d’eloquence,

Second Phebus (comme on dit, & le croy)

En tout sauoir d’esprit & d’excellence,

5

Second Phebus en vraye intelligence

De la vertu d’herbes, d’arbres, & fruits :

g

[p. 98]

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98

Salut te dit donc la Fontaine, puis

Qu’auec le Pau qui doucement se meult,

Qui l’a portee, & reporter la veult,

10

Est cy venue en la belle Venise :

Salut te dit autant comme elle peult,

Mais ne le peult autant qu’elle te prise.


[62]Remontrance aux detracteurs de
de [sic.] Poësie Françoise.

Si l’Hebreu a rime pour Poësie,

L’Italien, le François mesmement,

Ie m’esbay qu’aucuns ont fantasie

A depriser assez legerement

5

Rime, qu’on dit Poësie autrement :

La desprisant, Poësie ils desprisent,

Et trop ingrats, leur langue bien peu prisent

En reprouuant ses Poëtiques vers :

Ainsi donc ceux qui de rime mesdisent

10

Sont d’ignorance ou malice couuers.


[63]Autre, sur ce mesme
propos.

I’ay congnu des gens de sauoir

Qui estimoyent en leur langage

Les vers rimez, c’est a sauoir

Tant

[p. 99]

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99

Tant que Latins, ou dauantage :

5

Car (sans au Latin faire outrage)

La rime auec son harmonie

Donne à l’oreille vne infinie

Volupté, par voix concurrente :

Aussi nul bon esprit ne nie

10

Que la rime riche, & fluente,

(Mais de bon sens, sus tout, fournie)

L’oreille & le cœur ne contente.


[64]À vn Stoic, ennemi des Muses, &
de toute science liberale.

Par mes vers ie t’honorerois,

Et t’ecrirois communement :

Bon iour, bon soir te donnerois

D’vn petit quatrain gentement,

5

Ou d’vn huitain fait brauement,

Mais à ta lourde fantaisie

Ne peult conuenir nullement

La braueté de Poësie.


[65]L’auteur inuitoit six de ses amis Lyon-
nois à ses premieres nopces.

Venez tous six, venez voir la Fontaine

Qui veult saillir de sa roche petite,

g 2

[p. 100]

Fac-simile de la page

100

Pour saluer en sa petite veine,

Et s’allier auec la Marguerite

5

Que luy auoit ce beau champ cy produite :

Venez tous six, qui en valez bien douze,

Pour voir lier par amour bien conduite

Fontaine espoux, & Marguerite espouse.


[66]Du Roy François, premier de ce nom
Dizain presenté, & leur deuant
luy, par l’auteur.

François est Roy si Royal, & si franc,

France si franche, & si obeissante,

François humain, & de si noble sang,

France courtoise, en biens si florissante,

5

François si fort, & France si puissante,

France croissant, François en tout bien creu

Que ie ne say (consideré & veu

Qu’entre ces deux a si grand conuenance)

Ie ne say point lequel estoit mieux deu,

10

France à François, ou bien François à France.


[67]À M. Annemond Polier.

Pvis qu’ainsi est que ce gentil Mercure

T’ameine voir l’equipage de Mars,

Ou

[p. 101]

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101

Ou le Lyon se delecte, & prend cure,

N’y espargnant d’argent cent mille marcs,

5

Dessus ce mont qui ne craint les Cesars

Bien venu sois, ou Pallas la deesse

A double honneur, d’armes, & de sagesse,

A adrecé la petite Fontaine

Que tu congnois, dont tu auras sans cesse

10

A ton command, & son cours, & sa veine.


[68]À vn amy.

Comme à ton amy singulier

Tu m’as declaré ton affaire,

Ou l[’]on peult gaingner vn milier

De bons escus (c’est profit faire :)

5

Mais aussi tu n’as voulu taire

Qu’il se faudroit trouuer en place,

Armé de ruse, & de fallace,

Et d’escus en bource à largesse :

Que dyable veux-tu que i’y face ?

10

Ie n’ay finance, ne finesse.


[69]Aux detracteurs de Poësie
Françoise.

Si chacun n’a ce beau don de nature,

Si chacun n’a du ciel cette influence,

g 3

[p. 102]

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102

De composer en beaux vers par mesure

(Vray art diuin, & celeste science)

5

Respondez moy vn peu en conscience :

Fault il que ceux qui n’ont pas ce beau don

Laissent aller leur langue à l’abandon,

Pour detracter Poësie en tout lieu ?

(Grand Dame elle est, requerez luy pardon)

10

Chacun n’a pas telle grace de Dieu.


[70]L’auteur fait mention de ses
secondes nopces.

L’an mil cinq cens quarante quatre,

Au court moys (qui or’ long sera,

Et sa rigueur delaissera)

Fut pour en bonne amour s’ebatre

5

Lié Fontaine auec Flora :

Car trop fletrissant demoura

Sa marguerite (amour premiere :)

Donc au printemps s’enamoura

De Flora, florissant, non fiere.


[71]À S. Va’lambert, Poëte Latin
& François.

Horace vn iour son Vergile attendoit,

Et ne l’eut pas apres le long attendre :

Mais

[p. 103]

Fac-simile de la page

103

Mais auiourd’huy vn Vallambert, qu’on doit

Bien estimer (puis qu’à luy se vint rendre

5

Clio la Muse, en sa ieunesse tendre)

N’attendoit pas le sien ami Fontaine,

Toutesfois vient Fontaine son cours prendre

Pour saluer Vallambert en sa veine.


[72]Au iuge de Tournus, auquel l’auteur
remetoit sa reueuë, & visitation,
de moissons en vendanges.

Mon brief retour ne me veult pas permet-
 tre

Te visiter, selon ta grand semonse,

Mais de ma Muse auras ce petit mettre

Seruant ici d’excuse, & de response :

5

Car cet escript te declare, & annonce

(O iuste iuge autant comme Eacus)

Que ma personne, à toy deux moys absconse,

Dame Ceres la remet à Bacchus.


[73]L’auteur à sa Flora enceinte pour
la premiere foys.

Svr tous plaisirs qu’onc tu me fiz,

Si tu veux que soit cette anne

Ma personne bien estrenee,

Ma Fleurie, fay moy vn filz

g 4


[p. 104]

Fac-simile de la page

104

[74]L’auteur, encor à sa Flora, lors qu’il
estoit sus les champs.

Le blond Phebus a prins sa robbe d’or

A ce matin, & son cler diademe,

Bien estoffé d’vn infini tresor

De pierrerie ayant splendeur extreme :

5

Ses grans coursiers qui sont bardez de mesme,

Courent grand trot par le ciel pur, & munde :

Les grans souffleurs laissans en paix le monde

Ont ce iourd’huy replié leurs grans ailes

Qui parmi l’air trop se batoyent entre elles :

10

En cœur d’yuer vn iour d’esté ie voy,

Cette iournee est la belle des belles,

Mais laide elle est quand ne suis auec toy.


[75]À vn mesdisant.

Toy qui ne fais d’vn Poëte grand compte,

Mesdis de moy, qui mesdire ne puis,

Disant par tout, que c’est à moy grand honte

Que Medecin ou Aduocat ne suis :

5

Ce nonobstant vn peu plus hault ie monte,

Et pour raison, malgré tout blasonneur :

Car de la France, à qui Dieu doint bon eur,

Vault

[p. 105]

Fac-simile de la page

105

Vault il pas mieux le Poëte cinqieme

Estre en degré, en eur, & en honneur,

10

Que Medecin, ou Aduocat centieme ?


[76]L’auteur, à sa Flora.

Des Aduocats les consultations,

Des Medecins les recipez aussi

N’ont point acquis tresors, possessions

(Qu’on va gardant auec peine & souci)

5

A toy n’à moy : mais ceste Muse cy,

Muse qui est ma ioye, & ma cheuance,

Nous donnera honneur à suffisance.

O que plusieurs haultes dames de nom

Voudroyent auoir mari qui eust puissance

10

De leur donner par ses euures renom.


[77]Au President de Gouy.

Si l’equité est la fille de Dieu,

Et l’equité en ma cause est aperte,

Dieu est pour moy en ce temps, & ce lieu :

S’il est pour moy, ie ne viendray à perte :

5

Car ta science à iuger bien experte,

Et conscience au droit point immobile,

Voyant ma cause en l’equité ouuerte,

N’iroyent iamais contre Dieu & sa fille.


g 5

[p. 106]

Fac-simile de la page

106

[78]À Monsieur de Chantecler, Conseiller
au parlement de Paris.

Pvis qu’ainsi est que ta docte Minerue

Pour vn des fils d’Apollo a prins peine

Et qu’il te pleut en memoire, & reserue

Mettre son faict, voire en memoire saine,

5

Et y donner aide opportune, & plaine,

C’est bien raison qu’iceluy par ses vers,

Lesquels ira bruyant en chants diuers,

Te rende grace, & louange immortelle,

Quand ses esprits s’en vont clers, & ouuers,

10

Loing de proces, & de toute querelle.


[79]Des amis, non des personnes, mais
seulement de leurs bonnes
fortunes.

Qvand on est en autorité

Rempli d’honneur, & de richesse,

Tant d’amis de prosperité

Nous font compaignie, & caresse :

5

Mais si tost que richesse cesse,

Et que fortune nous ameine

Prison

[p. 107]

Fac-simile de la page

107

Prison, proces, poureté peine,

Et tous maux sus nous manifeste,

O que c’est tresmauuaise alaine !

10

Chacun nous fuit comme la peste.


[80]L’auteur, à soymesme, de sa trop
grande & prompte faci-
lité à faire plaisir.

Qvand il aduient communement

Que l[’]on me trompe, & l[’]on m’abuse,

Cela n’est pas que nullement

Ie n’entende des gens la ruse,

5

Et que ne puisse prendre excuse

De prester mon temps ou mon bien :

Mais c’est que l’homme ayant maintien

De bonne foy (qui est tant beau)

L’homme rond, & l’homme de bien

10

C’est tousiours vn homme nouueau.


[81]L’auteur à sa Flora Lyonnoise,
lors qu’il estoit en
Bourgoingne.

Ce moys tout plein de vertes cottes,

Fleurie en qui sont mes amours,

Craindre ne dois les Bourguignotes

En

[p. 108]

Fac-simile de la page

108

En villes, villages, ne bourgs,

5

Car sans toy mes plaisirs sont courts :

Garde n’ay de changer Fleurie,

Fleurie est en regne, & en cours

Ainsi que la saison fleurie.


[82]L’auteur à son amy M. P. Coritain.

Pour recreer les clers esprits

De ta ieunesse eureuse, & belle,

Ami, qui tant lis, ou escris

Mainte oeuure ou antique, ou nouuelle,

5

Reçoy de ma Muse le zelle,

Mes vers ioyeux, & non chargeans,

Par ce moys d’origine telle

Qu’il prent son nom des ieunes géns.


[83]L’auteur donne conseil selon le
temps, par ironie tou-
tesfois.

En tout honneur, & excellence

Quiconque veult aller auant,

Quiere l’argent, non la science,

Les lettres n’aille poursuyuant,

5

Mais l’argent noble aille suyuant :

L’argent fait les gens sauants, pource

Qu’au

[p. 109]

Fac-simile de la page

109

Qu’auiourdhuy l’homme est fort sauant

Qui fait force escus en sa bourse.


[84]Epigramme, pour recreation, à l’escuyer
Caterin Iean, lors que ses gens deman-
doient les estreines à l’auteur, pour leur
maistre, comme la raison, & l’honneste
coustume le requiert.

Pour vostre grace, & pour voz peines,

Moy qui ne fus iamais ingrat,

Ie vous donnerois voz estreines

Sans Procureur, ny Aduocat :

5

Mais gens qui sont d’vn mesme estat

Ne s’estreinent pas, ce me semble.

Or sommes nous tous deux ensemble

D’estat mesme, ou qui correspond :

Que si quelcun tost me respond,

10

Et dit que non, ie dy que si :

Car voz courriers en poste vont,

Mes deniers vont en poste aussi.


[p. 110]

Fac-simile de la page

110

[85]De quel temps L’auteur a le
plus escrit.

Ie pouois bien hausser ma Muse,

Et mon stile enfler grauement,

Chantant des vers plus hautement :

Car mon Apollon me refuse

5

A m’inspirer diuinement

Non plus qu’vn autre entendement :

Mais du temps du grant Roy François,

Que l’autre entonnoit doucement,

Ie chantois ainsi bassement

10

Que vous oyez, mes vers François.


[86]L’auteur escrit de l’alliance de
luy & de sa Flora.

Dame Iuno demontra sa puissance

Quand el’ioignit Fontaine auec Flora :

En peu de temps eurent la iouissance

Du bien, à eux promis des leur naissance,

5

Qui apres eux vn long fruit tirera :

(Bien qu’on [cuidoit] rompre cette alliance

Laquelle au ciel écrite on trouuera.)

Mainte autre fleur autour de la Fontaine

Panchoit la teste, en vous la regardant,

Mais

[p. 111]

Fac-simile de la page

111

10

Mais la Fontaine en son destin certaine,

Prenant visee, alloit son cours dardant

Vers sa Flora, seule fleur souueraine,


[87]L’auteur adresse ce huitain
à sa Flora.

Ta vertu & honnesteté,

T’ont fait de fille, estre ma femme,

Et l’espoir de ta chasteté,

Qui l’honeur iamais ne diffame,

5

Fait que ie t’ayme corps & ame

Plus cher que mon œil, & ma vie :

Aymant l’honneur, tu fuis le blasme,

Car la vertu tu as suyuie.


[88]À vn beau parleur : sur ce que bien
escrire, ou composer liures,
est beaucoup plus que
bien parler.

Tv as vne belle parole,

Dont ie m’esmerueille souuent,

Ce nonobstant elle s’en vole

Tout aussi tost auec le vent,

5

Et meurt, les oreilles seruant :

Mais vne œuure escrite, & bien meure,

Depuis

[p. 112]

Fac-simile de la page

112

Depuis qu’elle est mise en auant,

A tout-iamais elle demeure.


[89]L’auteur, à sa Flora.

Estant au port trois fois prest à partir,

Trois fois i’ay eu la fortune contraire :

Les basteliers deux fois i’ay veu mentir :

Vne autre fois (qui plus me vint desplaire)

5

Vagues, & vens menassoyent de me faire

Boire de l’eau en la Saone parfonde.

O ma Flora, o Fleur en qui me fonde,

Les gens, & vens, quand ne suis auec toy,

Communement sont contraires à moy :

10

Mais tout bon eur me suit tout à la ronde,

Tout aussi tost que de loing ie te voy.


[90]À Lyon Iamet, seigneur de Chambrun,
secretaire de Madame Renee de Fran-
ce, Duchesse de Ferrare.

Qvand la bourse me presentas,

Et vuidant d’escus vn grand tas,

Tu me dis qu’à mon gré i’en prinsse,

Foy d’homme, c’estoit fait en Prince :

5

Mais quand alors ie n’en prins point,

Ie te

[p. 113]

Fac-simile de la page

113

Ie te pry respond moy d’vn point,

Ami, exemple de tout aage,

Fus-ie sot, ou si ie fus sage ?


[91]Autre, à luymesme.

C’est peu de cas d’auoir promis,

L[’]on n’en trouue que trop, d’amis

De la parole, & du visage :

Mais qui soyent à tel faict venus

5

Comme toy,

Et qui soyent de prendre abstenus

Comme moy,

L[’]on n’en trouue point en vsage.


[92]Autre sur ce, qu’il se trouue peu de bons
& vrays amis à faire plaisir, encor que
Dieu commande de ce faire.

Ce qui est à l’ami donné,

Est hors des mains de la fortune,

Perdu ne peult estre, ou miné

Par roille, ny en sorte aucune :

5

Hazart de ieu ne l’importune :

La mer ne le sauroit noyer :

Larron ne le peult desployer :

h

[p. 114]

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114

Cenonobstant (& ne fault taire

Que Dieu commande plaisir faire)

10

L[’]on ne s’y veult point employer.


[93]À la faueur, & honneur des nopces de Ian
Girard de Bourges, Seigneur des Ber-
geries, & de Marguerite son espouse,
Lyonnoise.

Chantez, mes vers, vn petit chant ioyeux

A la faueur de ces nouueaux espoux.

Vous ieunes gens qui auez voz clers yeux

Estincelans l’vn sus l’autre à tous coups,

5

Auec regars tant amoureux, & doux,

Mais tant subtils qu’ilz perseroyent les cieux,

Entretenez voz souzris gracieux,

Sous bons propos qui le pain n’encherissent,

Car bon eur vient à ceux qui se cherissent

10

En bonne amour selon Dieu ordonnee :

Caressez vous tant que vous soit donnee

Dedans quatre ans vne lignee belle :

Soyez coniointz d’amour non terminee

Comme vn coulon auec sa colombelle.


A son

[p. 115]

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115

[94]À son compere Ian Vasis, dict
Ian de Paris.

Ian de Paris, peintre d’vn Roy de France,

Ne peignoit point les gens si bien au vif,

Qu’à noz neueuz ie feray demonstrance

De ton pourtraict entierement naif :

5

I’animeray par mon art sensitif

De toy ami, & compere, l’image

Au doux pinceau que i’ay eu en partage,

Mieux que ne fit Apelles sa Venus,

De qui les traitz iusqu’au iour de nostre aage

10

(O trop foible art) ne sont ia paruenus.


[95]À Monsieur de la Saulx, Secretaire
du Cardinal de Chastillon.

Il fault que ma Muse cherisse

Vn ami que Dieu m’a donné,

Lequel a eu pour sa nourrice

La terre mesme ou ie fus né :

5

Et lequel fut ieune mené

En la montaigne renommee,

De nous deux hantee, & aymee,

h 2

[p. 116]

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116

Ou les Muses l’ont adressé,

Et là, sa ieunesse ont formee :

10

Depuis l’ont tousiours caressé.


[96]L’auteur, à quelques siens amis.

Vous vous ebahissez comment

I’escri tant en langue Françoise :

Ce n’est faulte de iugement,

Que i’ay petit, dont [ce] me poise,

5

Mais vn seul mot, sans bruit, & noise,

Renuerse toutes raisons vostres,

C’est qu’vne langue si courtoise

Est nostre, & si fait fruit aux nostres.


[97]Au sire Pierre Seue,
Lyonnois.

Si ma Muse vers vous s’adresse,

Elle fait raison & deuoir,

Car quoy que vostre faict se dresse

En marchandise, l[’]on peult voir

5

Qu’aussi vous aymez le sauoir :

Et de ce foy m’ont voulu faire

Des gens de bien (que ie veux taire,

Pour n’estre long, & ennuyeux)

Mesme

[p. 117]

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117

Mesme Chailart, Royal notaire,

10

Dont le tesmoignage en vault deux.


[98]À vn riche glorieux, qui preposoit
l’auoir au sauoir.

Tv as argent, & heritage,

Certes par trop au pris de moy,

En cela tu as l’auantage,

Ie le confesse, & si le voy,

5

Et si n’ay enuie sus toy :

Mais ce que suis tu ne peux estre :

Et chacun peult tresbien congnoistre

Que le plus poure qui n’a rien,

Peult comme toy en grans biens croistre,

10

Si la fortune luy dit bien.


[99]L’auteur, à sa Flora.

Dedans Paris six moys tardant

Ie suis sans toy, & auec moy :

Dedans Lyon en m’attendant,

Tu es sans moy, & auec toy :

5

Mais l’amour en toy me perdant,

Et qui toy dedans moy attire,

Me dit qu’il fault autrement dire,

Et que parler ainsi ie doy :

h 3

[p. 118]

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118

Dedans Paris six moys tardant,

10

Ie suis sans moy, & auec toy :

Dedans Lyon en m’attendant,

Tu es sans toy, & auec moy.


[100]Au President de Gouy, Placet,
pour auoir audience.

Vostre bonté de grand renom

Me fera elle resiouy ?

Doubte souuent me dit que non,

Mais vostre nom me dit qu’ouy.


[101]Au Seigneur Ian Brinon.

Si mes amours que i’ay chantees

En nostre langage François,

Ne t’ont pas esté presentees

Si tost comme ie le pensois,

5

Quand deuers toy les auansois,

Afin que premier tu les prinsses,

De moindre cœur vers moy ne sois :

L[’]on fault souuent, & mesme aux Princes.


[102]À Charles Girard, la premier annee
que luy, & l’auteur furent mariez.

Double estreine ici tu peux lire :

Car à ta femme ie desire

Vn

[p. 119]

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119

Vn beau fils, & deux à la mienne :

Elle m’est plus pres que la tienne.


[103]À Eustace de la porte, Conseiller au Parle
ment de Paris, quand le proces de l’au-
teur luy fut distribué pour rapporter.

Comme la nef apres long nauigage

Ioyeuse arriue à son port en seurté,

Ainsi mon sac, apres bien long voyage,

Fut ioyeux d’estre en voz mains arresté.

5

Or ie vous pry par celle integrité

Grace, & sauoir, qui en vous font demeure,

Que mon proces par vous soit visité,

Et rapporté ces iours à la bonne heure.


[104]Autre audit Conseiller, &
rapporteur.

Ie suis fondé en droit, & equité

Par texte, & glose, ainsi qu’il est notoire :

Mais on m’allegue vne formalité

Que ie suis mal fondé au possessoire :

5

Qu’il soit ainsi ie ne le puis pas croire

h 4

[p. 120]

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120

Pour grand raison : mais encor qu’ainsi soit,

Le possessoire, ou bien le petitoire,

Me feront ils auoir tort, si i’ay droit ?


[105]Autre, aussi audit Conseiller
E.de la Porte.

Ie suis entré dedans vn labirynte

Long & facheux, dont ie ne puis sortir :

L’enfant qui est dedans sa mere enceinte

N’est que neuf moys iusques au departir :

5

Et en neuf ans onq ie n’ay peu partir

Du labirynte obscur, & difficile :

Mais ie commence estre en voye facile,

Et voir le iour que l’Aurore m’apporte

Espoir me dit que point ie ne vacile,

10

Car tost, & bien sortiray Porte.


[106]À Monsieur Tignac, Lieutenent gene-
ral, & President à Lyon.

L’autorité, & le sauoir

Quand ils sont en vne personne,

Telle personne doit auoir

Honneur de tous, que le deuoir

5

Pour l’heur, & pour la vertu donne :

Mais d’abondant la grace est bonne

Qui

[p. 121]

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121

Qui en toute humanité sonne,

Ne peult que les cœurs ne retienne :

Ce triple bien veult, & ordonne

10

Qu’vn Tignac en honneur on tienne.


[107]À Monsieur Brinon, fils vnique du
premier President de Rouen.

Grec, & Hebreu en ton ieune aage

Tu as apris, ami Brinon :

C’est bien pour acquerir renom

Comme ton pere docte, & sage,

5

Et pour tousiours haulser le nom

Qui en renom eut l’auantage.


[108]De la mort de Monsieur
de Langey.

Phebus & Mars, l’vn beau, l’autre puissant,

Auoyent laissé & la harpe, & la lance,

Voyans Langey, helas, trop languissant

En son corps plein de grace, & d’excellence :

5

Puis quand la mort le mit en deffaillance,

Incontinent harpe & lance ont reprins,

Non pour iouer, & vser de vaillance,

Mais pour les rompre en tresgrãd desplaisance,

D’aspre regret surmontez, & surprins.


h 5

[p. 122]

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122

[109]À son ami, Monsieur de la Saulx,
Secretaire de Monsieur le Car-
dinal de Chastillon.

Veu ton sçauoir tu n’eusses seu

Meilleur parti prendre, ou elire,

Quand pour ton Seigneur tu as eu

Ce Mecenas, qui ayme à lire,

5

Et ouir ce qui peult instruire

En tout bien & toute vertu :

Qui maint sauant haulse, & attire

Quand fortune l’a abbatu.


[110]À Monsieur de Cremieu,
Lyonnois.

Fermant à ma Muse la porte

Ocieuse, negocieuse,

Morphee apres me la rapporte

Transformee, & toute monstreuse :

5

Sa face vierge & gracieuse

Print forme d’vn, & d’vn autre homme,

Que Mars, & que Mercure on nomme,

Pour voler iusque es loingtains lieux

Faisant que Fontaine on renomme,

10

Et pour combatre l’enuieux.


Au

[p. 123]

Fac-simile de la page

123

[111]Au Roy, Henri second du nom : sur
son Treseureux aduenement
à la Couronne de
France.

Cet eureux, & digne aduevement

Du Roy Henri, Roy fils du Roy Frãçois,

Ie voy triomphe en France abondamment,

Et loz au Roy, quelque part que ie sois :

5

Renouueler les beaux espris François :

Aux estrangers liesse, & alliance :

Cela voyant, i’ay dit plus de cent fois,

Henri, grand Roy, doit grand eur à sa France.


[112]À Monsieur de Saint Antost, premier
President de Rouen.

Pour tirer droit deuers toy son passage.

Ma Muse n’a grand moyen, ny adresse,

Fors par son ieune-antique ami Sauuage

De tes vertus admirant la haultesse.

5

Mais que fault il tant de solennitez ?

Ma Muse droit aux vertueux s’adresse

(Et mesmement aux gens d’authoritez)

Et les sauans elle honore sans cesse.

Or

[p. 124]

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124

Or derechef pensant à toy, si est-ce

10

Qu’ay vn ami ton parent Desautels,

Qui à ton loz, & au sien, tousiours dresse

(Par sa Clio) des immortels Autels,


[113]À Monsieur Saliat, à qui l’Auteur
donnoit son pourtraict.

Si le peintre n’a prins grant soing

A tirer au vif mon image,

Que ie t’apporte de bien loing,

Pour te donner vn tesmoignage,

5

Et de nostre amour certain gage,

Ne t’en esbahi nullement :

Car il croyoit tout seurement

Qu’en ton cœur, qui m’a tant aymé,

Et qui m’ayme parfaitement,

10

I’estois pourtraict plus viuement

Qu’onques son art n’eust exprimé.


[114]À vn ami, & Poëte, retournant d’Ale-
maigne, auec l’Ambassadeur
du Roy.

Pvis que tu fais si bon retour

De ce païs des Alemaignes,

Plein de discord, & de destour,

Plein

[p. 125]

Fac-simile de la page

125

Plein de guerres, & de montaignes,

5

Il ne fault pas que tu te plaignes

De faire le present, & l’offre,

De nous enuoyer, si tu daignes,

Quelque epigramme en lifrelofre.


[115]Diuersité, du temps passé, & du
temps present.

Le temps passé l[’]on souloit recongnoistre,

Et honorer ceux qui par leurs escrits

Faisoyent le bruit, & l’hõneur des gens croistre,

Et occupoyent leur Muse, & leurs esprits

5

Pour à vertu donner son loz & pris :

Mais à present que nous courons apres

L’or & l’argent, pour qui, soit loing, soit pres,

A tous trauaux nous sommes trop vouez,

Laissans pour l’or les faits de loz expres,

10

Ne tenons compte aussi d’estre louez.


FIN DES EPIGRAMMES
des ruisseaux de Fontaine.

SEN

[p. 126]

Fac-simile de la page

[116]L’auteur au Seigneur Iean
Brinon

Ce liure d’Odes ie t’adresse,

Pourtant qu’en tes graces infuses

Tu te montres Prince des Muses,

Et que suis homme de promesses.


[p. 127]

Fac-simile de la page

127

SENSVIT LE
LIVRE DES
odes.

[1]et premierement
À Iean Brinon.

Pour louer le mignon des Muses,

Des Muses le premier mignon,

Vien, espans tes graces diffuses,

Apollo, c’est pour ton Brinon :


5

Aymé-aymant toute la troupe

Des Poëtes saintz & sacrez :

Et qui boit souuent en leur couppe

Du saint nectar de leur secretz.


C’est celuy qui tant les recree

10

Et de son œil, & de son bien :

C’est celuy qui sur tous agree

Au sainct couppeau Thessalien :


Qui sur le poinct de sa naissance

(Pour demontrer vn plus grand eur)

Repr

[p. 128]

Fac-simile de la page

128

15

Reprint la face, & accroissance

D’vne plus diuine verdeur.


Dequoy les Muses estonnees

Ont vn tel propos demené,

Sachons par quelles destinees

20

Tel nouueau bien nous est donné ?


Lors Phebus respond, par Oracle,

Que pour le nouueau né Brinon

Aduient vn tel diuin miracle,

Miracle digne de renom.


25

Car luy (dit il) tiendra ma place

Dessus le mont Parisien,

Luy qui a la grace, & la face

De moy Phebus Thessalien.


Et, par le fil des destinees

30

Quand au ciel seray rappelé,

Vous, Muses, luy serez donnees

En garde. Des qu[’]il eut parlé,


Tou

[p. 129]

Fac-simile de la page

129

Toutes les Muses de Thessale

Demenans ioye, & nouueau ris,

35

D’vn pas, & d’vne marche egale

Vont droit au nompareil Paris.


Là ce Brinon nouueau-né trouuent,

Et comme leur vray nourrisson,

L’embrassent, l’alaictent, le couuent,

40

Par vne admirable façon.


Depuis luy deuenu en aage,

Ce bien a si bien recongnu,

Qui leur donne en propre heritage

Son propre bien, & reuenu.


45

Elles n’ont plus prins leur adresse

Deuers le mont Thessalien :

Ains delaissans du tout la Grace,

Viuent au mont Parisien.


[2]Ode ij.
L’auteur à sa Flora.

I’ay la main blanche, escriuant lettre noire

Que ne pourra nulle pluye effacer,

i

[p. 130]

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130

Non toute l’eau, soit de Seine, ou de Loire

Qu’ Orleãs voit passer sans trespasser.


5

I’ay l[’]arc bandé dont les traits ne deffaillent,

Corde ne rompt, ny l’hébéne vouté,

Qui pour Phebus incessament bataillent,

Car il n’a point Fontaine debouté


Du nombre eureux de sa gent belliqueuse,

10

Tuant tousiours le monstre renaissant :

Et dont la fleche, estant victorieuse,

Va d’vne mer à l’autre outrepassant.


Ie tien mon luc dont la corde tendue

Ne rompt, ainsi que corde d’artisans,

15

Et dont la voix est bien loing entendue

Par l’air François depuis deux foys dix ans.


I’ay le pinceau du doux art Poëtique

Dont ie pourtrais ma Flora florissant :

I’ay le liuret de diuine musique,

20

Là ou ie chante vn chant non perissant.

O ma

[p. 131]

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131

O ma Flora, bien que ton seul corps meure,

Le mien aussi, pourtant point ne mourrons :

Car mon doux chant à ton honneur demeure

Mille foys plus que viure ne pourrons.


[3]Ode iij.
À Monsieur le Cardinal
de Chastillon.

Les cieux ne sont point tant semez

De ces beaux clers feux alumez

Quand la nuict se monstre si clere

Qu’elle doit peu au iour, son frere,


5

Que les beaux champ, de tes vertus

Sont ores couuertz, & batus,

De tes vertus grandement grandes

Marchans par troupes & grans bandes,


Que tu fais bien paroistre au iour

10

Durant ton naturel seiour :

Mais tes vertus enseuelies,

Apres ta fin seroient faillies,

[p. 132]

Fac-simile de la page

132

Si vn Mercure, ou vn Phebus

Ne les tiroit de l’Herebus,

15

Du Stix d’oubli, pour les faire estre

Encores viues, & renaistre.


Ie m’ose promettre, & vanter

Par ma Muse, de te chanter,

Si que tes vertus, & louanges

20

Verront les païs plus étranges :


Et faisans leur tour & retour,

Cerneront le monde alentour,

D’vn cerne qui ne se termine,

Et que le long oubli ne mine.


25

Ainsi sus l’aile de mes Vers

Les reportant par l’vnivers,

Ie feray qu’elles seront, telles

Qu’elles meritent, immortelles.


Alors, qui ton Phebus seray,

30

Du sepulchre t’arracheray,

Et te feray si bien reuiuvre

Que reuiuras pour tousiours viure.


Od

[p. 133]

Fac-simile de la page

133

[4]Ode iiij.
L’auteur à sa Muse.

Mvse, ma deesse honoree,

De qui ma plume est la mignonne,

Par elle seras reueree

Ainsi qu’vne sacree Nonne :


5

Par toy, i’ay vn nom qui s’abille

Tout de plumes, pour son vol prendre,

Et s’en va leger, & habile

Loing se faire voir, & entendre.


Par toy mes petis vers verdissent,

10

Et, tousiours verds, tu les fais croistre

Aux beaux champs qui tousiours florissent

Benistz par ta sainte main dextre.


Mieux que Medee, & que la Circe

Tu raieunis, & tu transmues :

15

Comme le hault Poëte Dirce

Qu’en vn aigle, ains Phenix, tu mues.


Encor, pour vn euident signe,

i 3

[p. 134]

Fac-simile de la page

134

Tu me transmue en Aloëte,

En Rossignol, en vn blanc Cigne,

20

Qui a la voix d’vn doux Poëte.


[5]Ode v.
À sa Flora.

Mais dy moy donc, ô ma Flora,

Pourquoy on t’a veu si fort plaindre ?

Et pourquoy ton œil tant plora

Et qui le peut à ce contraindre ?


5

Ha, ie le deuine, & l’entens :

Ha, ie l’entens, & le deuine :

C’est que tu fus par trop long tẽps

Sans ta moitié la plus diuine.


Mais comment sans elle estois tu ?

10

Mais comment estois-tu sans elle ?

Veu que par diuine vertu

Tousiours as sa Muse, & son zelle ?


Sa Muse, qui en son François

Chanta si cler des son enfance :

Sa

[p. 135]

Fac-simile de la page

135

15

Sa Muse, qui ou que tu sois

T’honnore de son creu de France :


Que si pour ta terrestre part

Eloignee, tant te tourmentes,

Ton cœur n’a donc faict tel rempart

20

Que mille payenne amantes.


Car si leurs lettres & escritz

Tu veulx pour ton soulas elire,

Tu verras quelques plaints & cris,

Mais nõ pas tant que tu veulx dire.


25

Tu y verras Penelopé

Regretter son mary Vlisse,

Qu’en vingt ans elle n’a trompé,

Ains les braues pleins de malice :


Qui trop audacieusement

30

Luy faisoiẽt la court, & grãd chere :

Mais son cœur chaste sagement

Les abusoit sous toile chere.

i 4

[p. 136]

Fac-simile de la page

136

Que si vingt ans elle attendit

Constamment sa chere partie,

35

Pourquoy n’aurois ie le credit

De six moys vers toy, ie t’en prie ?


Voire à vn besoing de six ans ?

Comme encore auiourd’huy s’en treuue

De seules en veuf lict gisans,

40

Mais Dieu te gard d’en faire epreuue.


[6]Ode vj.
À Monsieur de Querinec, & de Coad-
iunal, gentilshommes de
Bretaigne.

Il n’est si bonne compaignie

Qui ne se doiue separer,

Tant soit de bonne amour garnie,

Et tant s’en puisse elle parer.


5

De Capricorne en Capricore

Phebus est presque retourné,

Eschau

[p. 137]

Fac-simile de la page

137

Eschaufant vne fois la corne

Du Taureau de fleurs atourné,


Depuis que la nostre alliance

10

Que le ciel dans Lyon lia,

Print sa racine, & accroissance

Qui dans Paris se publia :


Et si se publira encore

Par mes Muses qui voleront

15

Depuis le soir iusque à l’Aurore,

Deux bouts du ferme element rond.


Car ceux que mon vers veult elire

Pour leur vertu, ou leur sauoir,

Immortalizez par ma lyre

20

Leur nom hault voler pourront voir.


Ie n’ay pas petite puissance,

Ny d’Apollo peu de faueur,

Ie sens en moy des ma naissance

Vne Poëtique ferueur :

i 5

[p. 138]

Fac-simile de la page

138

25

Ferueur qui me donne des æsles

Pour voler par tout l’vniuers :

Aesles qui seront immortelles

Comme immortelz seront mes vers.


Aussi d’estre né ie me vante

30

Au pied du Parnasse François,

Là ou ma Fontaine coulante

Ne meurt, bien que mortel ie sois.


Là i’ay veu des ma grand ieunesse

Phebus auec les neuf sœurs,

35

Par vne fatale caresse

Me repaistre de leurs douceurs.


Quand donc de noz Muses Françoises

Suis le destiné nourrisson,

Mes vers coulans en douces noises

40

Chanteront de vous en tel son,


Que l’ame de la compaignie

Departant, ne departira,

Ains d’immortelle amour vnie

Par mes vers iusqu’au ciel ira.


Ode

[p. 139]

Fac-simile de la page

139

[7]Ode vij.
A vn Gentilhomme, son hoste & son
ami, allant vers le Roy au Camp,
en Iuillet 1554.

Le plus brief que ie pourray,

Ie diray

Adieu à ta compaignie :

A toy ne le diray point,

5

Pour le poinct

De la longue amour vnie.


Ta vertu & ton sauoir

Me font voir

Ie ne say quoy de si rare,

10

Que dire adieu ie me deulx,

Et ne veulx

A qui de moy ne separe.


Mais pourrois-ie dire adieu

En ce lieu

15

Ou à Mars, ou à Minerue ?

Tous deux reluisent en toy :

Nostre Roy

Fault qu’ores de Mars se serue.

[p. 140]

Fac-simile de la page

140

Là tu verras les assaults,

20

Les tours caults,

Surprises, & stratagemes :

Là tu verras les combats,

Les esbats

Que ie say bien que tu aymes.


25

Ton cœur Martial bien-né,

Estrené

Soit il d’vne bonne estreine,

Par laquelle tu sois bien,

Et en bien

30

Et en honneur pour ta peine.


La Grece qui t’a congnu

Bien-venu

Dedans ses terres baignees,

Et l’Italie ou maints faits

35

Tu as fais

Pleins de tes graces ornees :


Puis le faiz que tu soustins,

(Et retins

Con

[p. 141]

Fac-simile de la page

141

Contre fortune constance)

40

Dans le Haynault : tout cela

Te doit là

De loz & biens iouyssance.


Mais des biens n’as grand souci,

Et aussi

45

Ta vertu ne les pourchace :

Ta vertu que ie congnois

En harnois,

En estude, en faict, en face.


En toy Vlysses reluit,

50

Qui conduit

Tout par sagesse & par grace :

Nestor & Achilles sont

En ton front,

En ton cœur, ton corps, & trace.


55

Adieu donc point ne diray,

Ny pourray

A ta prouesse, & prudence :

Mais ie diray bien Dieu gard

Toute

[p. 142]

Fac-simile de la page

142

Toute part

60

A ta vertu, & vaillance.


[8]Ode viij.
Par apostrophe, à la Saone,
& au Rosne.

Douce Saone, qui danse aux sons,

Et qui entens bien la cadance

De mes Muses, & des chansons

Auxquelles aussi à plaisance

5

Le Rosne roulant, souuent danse,


Si à vostre honneur i’ay chanté

Et si encores ie y compose,

Mon nom soit donc par vous porté

Iusques à la porte desclose,

10

Ou vous courez sans faire pose.


Là vous rebruirez en mourant

Entre les bras de vostre mere,

Que ie suis vostre eur, & garant,

Et que ma Muse est coustumiere

15

De vostre louange premiere :

Muse

[p. 143]

Fac-simile de la page

143

Muse, vous gardant de mourir

Apres vostre course derniere :

Et qui fait voz beaux noms courir

Par la Poëtique carriere,

20

Seul honneur de toute riuiere.


[9]Ode ix.
L’auteur escrit de son alliance
auec Flora.

Cette Fontaine

Venant de Seine,

De la ville au siege prudent,

Bruit en sa veine,

5

Qui n’est pas veine,

Vn doux son d’vn cours euident,


Iusques au Rosne,

Et sa sœur Saone,

Qui l’ont bien voulu caresser :

10

Et leur hault trosne

De drap d’or iaune

Pour Flora ont fait tapisser :

Qui

[p. 144]

Fac-simile de la page

144

Qui l’a receuë

A pleine veuë

15

Des montaignes & des coutaux :

La cóte drue

De ioye esmeuë

Sur la riue en a fait maints sauts.


Le mont Foruiere

20

Pres la riuiere,

De cette alliance est tant fier.

Qu’en face fiere

Saute en arriere

Pour monts d’Auuergne deffier.


[10]Ode x.
À Françoys l’Archer : que la puis-
sance d’amitié, & les biens qui
en procedent, sont in-
estimables.

Ie tien la clef qui ouure

Le tresor d’amitié :

Le grand tresor du Louure

N’en vault pas la moitié.


Tout

[p. 145]

Fac-simile de la page

145

5

Tout ce que l’ami touche,

Se conuuertit en or,

Voire en fin or de touche,

Et en plus fin encor.


C’est vn Mydas antique

10

L’ami certainement :

La science & pratique

Il a diuinement,


Et la puissance egale

A la pierre au grand cout,

15

Pierre Philosophale

Qui transmue en or tout.


D’amitié le plus proche,

Ami, bende ton arc,

Et ta fleche descoche

20

Au milieu de ce parc,


Lionnoys Chersonese

Chersonese demi,

Là ou chante à son aise

La Muse à ton ami.


k

[p. 146]

Fac-simile de la page

146

[11]Ode xj.
À sa Muse, & en faueur de
sa Flora.

Chante vn chant qui l’air couppe,

L’air ami de ta voix,

O Muse, & prens ta coupe

Deuant la docte troupe

5

Des Nymphes que tu vois,


Cette coupe luysante

En pierrerie, & or,

Tel’ splendeur produisante

Qu’auoir fait el’ se vante

10

Ialoux le cler tresor,


Qui en sa pierrerie

Va le monde éclerant,

Montrant face marrie

Et dardant ses trais crie,

15

Si grand mal endurant :


Cette coupe tant riche,

Couronne en ce ruisseau

Que

[p. 147]

Fac-simile de la page

147

Que le saint troupeau liche,

Puis d’vne main non chiche

20

Vien espandre cette eau,


Sur la fleur que tu oses

Vanter sur toutes fleurs,

Sur lys, oeillets, & roses,

Au plus vert moys decloses,

25

Par les Zephyrs soufleurs.


[12]Ode xij.
À sa Flora.

Qvand ie chante de vous

En mon bas stile doux

La louange certaine,

Vous dites tous les coups

5

Que mon sens & ma veine

Pour vous ont trop de peine :


Mais ne scet l[’]on pas bien

Que plus d’honneur, & bien

La grand’ vertu merite,

10

Qu’à vostre seul maintien

k 2

[p. 148]

Fac-simile de la page

148

L[’]on ne iuge petite,

Aiguille qui m’incite :


Toutesfois, si ne suis

De ce loz que poursuis

15

Poëte & chantre digne,

Pensez que sous les nuictz

De long silence indigne,

Est mainte Dame insigne :


Qui n’a pas eu moyen

20

De rencontrer ce bien

D’auoir telle trompette,

Qui face l’honneur sien

Sonner loing en voix nette,

Encor qu’elle l’appette.


25

Ma Flora, seule fleur

Qui embasme mon cœur

En la part plus secrette,

De ton renom l’odeur

Des-ia bien loin se iette

30

Au son de ma musette.


Ie

[p. 149]

Fac-simile de la page

149

Ie trouue qu’il y a

Nemesis cynthia,

Puis aussi la Corinne,

Puis encor Lesbia

35

Dont maint Poëte insigne

A chanté maint bel hymne.


Ie trouue tout ainsi

Lalage, & Cloe aussi

Auoir esté chantees :

40

L’espoir & le souci

Sous qui sont inuentees

Mille chansons notees.


On en voit mainte bulle

Chez Properse & Tibulle :

45

Puis Ouide en douceur

N’y a fait faute nulle,

N’Horace le harpeur

Ore en ris, ore en pleur.


Tels sonneurs ont sonné,

50

Et quelquesfoys tonné

k 3

[p. 150]

Fac-simile de la page

150

Les honneurs de leurs dames,

Qui auoient moyssonné

Leurs corps, leurs cœurs & ames,

Et mis en dures fiames.


55

Et encor auiourd[’]huy

N’y a presque celuy

Qui sa Dame ne chante,

Et en trouble & ennuy

Estre heureux ne se vante,

60

Tant ce charmeur l’enchante.


Vne si claire loy

Ne les tient comme moy,

Ni amour tant honneste :

La nuict noircit leur foy,

65

Et leur bande la teste

D’ignorance inhonneste.


Des vieux siecles passez,

Ia long temps trespassez,

Ilz rameinent la feste,

70

Ilz sont sauans assez,

Mais

[p. 151]

Fac-simile de la page

151

Mais fuit les admonneste

L’idole deshonneste.


S’ilz eussent lors esté

Que le siecle auorté

75

Fut libre en torte chante,

En la nuict arresté,

Chacun d’eux à plaisance

Eust peu suyure l’vsance.


Mais au iour & clarté

80

Qu’a Phebus rapporté,

Phebus nostre lumiere,

Chacun est enhorté

Suyure en autre maniere

Nostre clere banniere.


85

Or donques, ma Flora,

Mon vers qui t’honora

Leue au beau iour la creste,

Il marche, & marchera

En plain champ, hault la teste,

90

Sans craindre la tempeste.


k 4

[p. 152]

Fac-simile de la page

152

Puis ces boutons ornez

Que tu m’as boutonnez

Au beau champ de ton estre,

Ont mes vers façonnez

95

Pour plus clers apparoistre

A toy qui les feis naistre.


En écriuant de toy,

Tant doux couler ie voy

Les ruisseaux de ma veine,

100

Que ie sens dedans moy,

Au cœur de la Fontaine,

Tout plaisir, & non peine.


Mon luc te sonnera,

Tant qu’on s’estonnera

105

De te voir louangee :

Ma Muse te fera,

Es champ eureux logee,

Du long oubli vengee.


Phebus a ordonné

110

Que ie sois coronné

Par

[p. 153]

Fac-simile de la page

153

Par Flora ma mignonne :

Vien donc, cœur floronné,

Et mon chef enuironne

De la verte couronne.


[13]Ode xiij.
À Monsieur le Cardinal
de Chastillon.
L’auteur presagit, & quasi pre-
voit son immortalité,
par sa Muse.

Dieu qu’est ce-cy ?

Ie sens icy

Hors & dans moy

Vn grand esmoy :


5

Vne mutation étrange

Entierement tout mon corps change.


Chantant mes vers

En tons diuers,

Suis mué tout,

10

De bout en bout.


Ma teste haulte, s’appetisse

Et mon poil par tout se herisse :

k 5

[p. 154]

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154


Qui plume est fait

Par vn grand faict,

15

Et en blancheur

Rend grand lueur.


Mes deux bras emplumez s’estendent,

Et à voler desia pretendent.


Iambes, & piedz

20

Me sont liez

De rude peau

Trempee en l’eau :


Tout au bout des doigts y sont iointes

Des griffes, & picquantes pointes


25

Mon nez pointu

Plat rabbatu,

Et faict brun-sec,

Me sert de bec,


Desia bien hault par l’air ie vole,

30

Couuert de plume blanche & molle.

Puis

[p. 155]

Fac-simile de la page

155

Puis fendant l’air,

Vien bas voler,

Pres les ruisseaux

De douces eaux :


35

Là planté sur l’herbage tendre,

Loing ma voix douce fay entendre.


Aupres d’Ainé,

Mon chant est né,

Et non en vain

40

S’espand au sein.


De Loire longue, & Seine saine,

Iusqu’à Tethys leur mere pleine.


Parmi les champs

Semant mes chants,

45

Iusques aux cieux

En plusieurs lieux,


Cigne faict ie vole, & me plante :

La terre, l’air, & l’eau ie hante.


Bien

[p. 156]

Fac-simile de la page

156

Bien que sur tous

50

Oyseaux sois doux,

Si l’Aigle fort

Me fait effort,


De grant cœur me deffens, de sorte

Que la victoire i’en rapporte.


55

Des œufs ie ponds

Polis, blancs, ronds,

Que bien souuent

Ie vois couuant :


Attendant que bien tost ie vole

60

Depuis l’vn iusqu’à l’autre Pole.


[14]Ode xiiij.
À sa Flora.

I’ay affaire à vn Achilles,

Ie me puis bien nommer Hector :

Et voudrois mieux estre Hercules

Qu’vn ancien sage Nestor :


5

Car science, & sagesse ici

Sont

[p. 157]

Fac-simile de la page

157

Sont estimez mais c’est tant peu

Que le moindre de leur souci

Fait à ces deux adresse & vœu.


Or si me puis nommer Hector,

10

Andromache te puis nommer :

Andromache qui vit encor

Pour son Hector tresbien aymer :


Et pour conduire par la main

Son petit fils Astianax

15

Qu’Hector verra quelque demain

Comme grant desir tu en as.


[15]Ode xv.
À P. de la Saulx, Secretaire du
Cardinal de Chastillon.

Qvi a veu Zephyr, & sa Flore,

N’a pas veu Phebus & Daphné,

N’a pas veu Cephal & l’Aurore,

N’y Paris auec Enoné :


5

N’a pas veu Iason & Medee,

Ny

[p. 158]

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158

Ny Pyrrhe auec Hermioné,

Par Orestes redemandee,

Qui auec elle est retourné


Ains a veu Hector, Andromache,

10

Andromache en pudicité :

Mais non Hector lequel s’attache

Encontre Achilles irrité :


Ains Hector de Francique Troye,

Encontre l’ignorance armé,

15

Auquel Phebus puissance ottroye

Que soit par son arc assommé


Ce monstre ennemi de la Muse,

Et de toute douceur de vers,

Que desia le combat refuse,

20

Et gaingne les champs à trauers.


Mon arc que i’enfonce, & ie bande.

Ou qu’il fuye, l’attaindra bien :

Et mettra en route sa bande,

Pour faire aux Muses vn grand biẽ.


Ode

[p. 159]

Fac-simile de la page

159

[16]Ode xvj.
À sa Muse de sa Fora [sic.].

Chante ma Muse, chante ici

La plus douce fleur qui fut onques :

O ma Muse, mon doux souci,

Chante la, rechante la donques.


5

Phebe ne se contente point

De montrer vne foys sa face,

Souuent se montre en diuers point,

Et dix mille clers feux efface :


Ainsi parmi les champs diuers

10

Ma fleur, tu montres & remontres,

Recoulouree de mes vers

Bigarrez à toutes rencontres.


Et la montrant, elle destaint

Auecques sa naiue grace,

15

Des autres fleurs tout le beau taint,

Leuant hault sa teste, & sa face.


Parmi la France on la voit bien,

Tu

[p. 160]

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160

Tu la fais à tout oeil congnoistre :

Sa grant vertu (seul riche bien

20

Vainqueur du temps) tu fais paroistre.


[17]Odelette à sa Flora.

Ie t’ay donné de ma richesse,

Richesse qui ne se consume :

Ce sont les tresors de ma plume,

Pleins de bon eur, & de liesse.


5

Mais pense tu, ô ma Fleurie,

Quand te donrois cent mil escus

Que ie te donrois encor plus ?

Somme d’argent est tost perie.


Cent mille escus n’ont la duree

10

Que ce chant que ie voys chantant

Pour ta vertu que i’ayme tant,

Vertu non iamais mesuree.


[18]Odelette, à la Mort, que l’Auteur,
armé de sa Poësie, va deffiant.

Vien sur moy, Mort, quand tu voudras,

Pren moy au lict entre les draps,

Ou

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161

Ou aux champs, ou en mon estude,

Onc à ton honneur n’en viendras :


5

Pour repoulser ton dur effort

Mon vers est suffisant & fort.


Ie te presente sans esmoy

Le combat, car mon vers & moy

Ferons reboucher ton dard rude :

10

Mon vers me vengera de toy :


Mon vers qui la Mort picque, & mord,

Fait trembler, & mourir la Mort.


l

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162

[19]L’auteur au Lecteur.

Si Phebus dit prophetie certaine,

Phebus mon Prince, & qui de grace pleine

M’a inspiré, & si m’inspirera


Tant que ce corps mon ame animera,

5

Enten, Lecteur, que l’eau de ma fontaine,

De source viue, & naturelle veine,


Au champ Françoys viuement coulera

Tant que Françoys en France on parlera.


Fin des Odes.

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163

SENSVIT VN LI-
vre d’epigrammes,
pour estreines de ceste
annee 1555.

[1] et premierement,
Au Roy treschrestien, Henri second
du nom.

Mon Apollo qui m’inspire,

Me rauit, & me fait dire

Qu’vn grand Croissant clerparois-
 sant,

Ira ses deux cornes pressant,

5

Pour clorre en sa circonference

Le reste du monde, auec France.


[2]Autre.

De Cesar l’heur, & diligence,

De Pompee l’esprit, sans l’agge,

De Fabius la grand prudence,

Et d’Annibal le hault courage,

5

De Fabricius fort, & sage,

L’honneur la foy, & la fiance,

Tous ces grans dons, & d’auantage,

Sont en Henri, grand Roy de France.


l 2

[p. 164]

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164

[3]À la Royne.

Iadis Iuno estoit vne Deesse :

Iadis Pallas en estoit vne aussi :

De toutes deux l’antiquité ne cesse

De hault louër la vertu & haultesse :

5

Mais toutes deux ne sont en ce temps cy

Qu’vne parfaite, & qui les deux resemble :

France & Itale aprouuent trop cecy,

Tu es Iuno & Pallas tout ensemble.


[4]A madame Marguerite de France,
Duchesse de Berri.

L[’] on disputoit de la vertu

Si elle est au ciel, ou en terre :

Vn grand Sophiste bien testu

Dist qu’au plus hault des cieux se serre :

5

Le chemin en est tout batu

Des sauans qui courent apres :

Mais auiourd[’]huy l[’]on determine

Qu’elle se tient tout ici pres :

Car ou tu vas elle chemine,

10

Et demeure là ou tu es.


A ma

[p. 165]

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165

[5]A Madame la Duchesse de Vendosme.

Le lustre grand de ta vertu premiere,

Dont Apollo fut ialoux, & marri,

Ioinct aux vertus de la Royne ta mere,

Feit ton nom cler (qui ne sera peri,

5

Ains splendira sur Phebus à iamais,

Perdant pres toy sa lueur coutumiere,

Chef-d’œuure illustre, & en tout bien flori)

Qu’elle es tu donc, & seras desormais

Que tu y iointz cette grande lumiere

10

Des grans vertus du grand Duc ton mari ?


[6]A Madame la Princesse de Ferrare,
& Duchesse de Guise.

Princesse illustre, à toute vertu nee,

D’esprit trescler, & tresbelle de corps :

Princesse ieune, & de science ornee,

De Duc espouse, & de Duc fille aisnee,

5

Tant de vertus, & dons en grands accords

Estans en toy bien vniz, & concords,

Par merueilleuse, & haulte destinee,

Ne me font point trop esbahy, alors

Qu’en t’admirant, soudain ie suis records

10

Que tu es fille à Madame Renee.


l 3

[p. 166]

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166

[7]A ladicte Duchesse de Guise.

Viue la race bien ornee

De l’heureux nom de la deesse,

De la Duchesse deux foys nee,

De la deux foys nee Duchesse.


A Monsi

[p. 167]

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167

[8]A Monsieur de l’Estoille, President,
au Parlement de Paris.

Voici l’Estoille nette & clere,

Petite, & luisante sus toute,

Qui en son doux aspect eclere,

Suyuant du cler Phebus la route.


[9]A Monsieur Tiraqueau, Conseiller
audict Parlement.

Que fault il que de toy ie die ?

Tu es en tout art si parfaict

Qu’il semble à voir que tu sois faict

Pour clorre vne encyclopedie.


[10]A Eustace de la Porte, aussi Conseiller
audict Parlement.

Tu as tant fait pour le droit, & pour moy,

Que quand ma Muse y vient souuent penser,

Te veult louer : puis tombe en tel esmoy

Qu’elle n’y scet par quel bout commencer.


[11]A Monsieur du Lyon, aussi pareille-
ment Conseiller.

Le Lyon est fort & puissant :

En cœur & en corps tu es fort.

Le Lyon ne se va baissant

l 4

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168

Pour aux plus petis faire effort :

5

Ny toy aussi, ie le croy fort :

Mais le lyon est inhumain,

Mouuant aux grans guerre, & discord,

Et toy tu es à tous humain.


[12]A Monsieur Seneton, Conseillier au
Parlement de Paris.

Ton bon sauoir, & grace exquise,

Qu’il n’est possible qu’on ne prise,

Ton recueil, tes propos ouuers

A ceux qu’Apollo fauorise,

5

Ont ma petite Muse esprise

De te donner ce petit vers.


[13]A Monsieur d’Epesse, Conseillier
du Roy au Parlement
de Paris.

Ie ne puis, ny ne veulx t’omettre

En Poësie ny en prose,

Pour les graces que voulut mettre

Le ciel en ton corps qu’il compose.


A monsi

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169

[14]A Monsieur de Viole, seigneur d’Aigre-
mont, aussi Conseillier audict
Parlement.

Ma Muse maintient vn tel cas,

Et si ne s’abbuse orendroit :

C’est que ne se mesprendroit pas

Qui pour vn Phebus te prendroit.


[15]A Monsieur, Ian Brinon, Conseillier
audict Parlement.

Muse, dy moy, que pourrois-ie donner

A ce Brinon pour bonne & longue estreine ?

Fors par mes vers immortelz couronner

Son amitié immortellement saine,

5

Que l[’]on entend sans fin bruire & sonner

Par le reflot & de Saone, & de Seine.


[16]A Monsieur Vaillant, aussi Conseillier
audict Parlement.

Ie voudrois bien pouoir desduyre

En beaux vers de pareille grace,

Cette vertu que ie voy luyre

En ta parolle, & en ta face.


l 5

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170

[17]A Monsieur de Marmaigne, maistre
des Requestes.

Science auec experience,

Estat auec humanité,

Vertu egale à la science,

Accroissent ton autorité.


[18]A Monsieur d’Yuor, Secretaire
du Roy.

Ce bon œil, & bonne parolle

Que de bon cœur tu me demonstres

Quand quelquesfoys tu me rencontres,

Fait que vers toy ma Muse vole.


[19]A Monsieur le Senechal de Lyon,
Guillaume Gazaigne.

Dedans Lyon ton nom tant exalté

Voit dessous soy d’autres vn million,

Qui ce dicton pour deuise ont porté,

Tel Seneschal doit bon eur à Lyon.


[20]A Monsieur de Tignac, Lieutenant gene-
ral, & President à Lyon.

Di moy, Lyon, en verité,

Qui plus grand loz merite auoir

Ou de Tignac le grand sauoir,

Ou bien la grande humanité ?


A mons

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171

[21]A Monsieur du Puy, Lieutenant parti-
culier en ladicte ville.

La Fontaine ne doit pas taire

Vn Puy si grand, & de renom,

Qui s’est monstré en son affaire

Ami de faict, parent de nom.


[22]A Monsieur de Vauzelle, Aduocat du
Roy à Lyon.

Le grand sauoir, & le grand zelle

De Iustice, & d’integrité,

Attrempee d’vne equité,

Ou sont ilz sinon en Vauzelle ?


[23]A Monsieur Billoud, Procureur du
Roy en ladicte ville.

Maiesté d’esprit & de corps,

Science & grande humanité,

Grans biens, & grand benignité

Ont fait en vous leurs grans accords.


[24]A Monsieur Bryaud, Conseillier au
siege Presidial de Lyon.

Auec sauoir, santé, ieunesse,

Honorable office, & richesse,

Pour le vray comble d’amitié

Vous fault encor votre moitié.


A mons

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172

[25]A Monsieur de Villas Iuge ordinaire
de ladicte ville.

Humilité auec science,

Science auec humilité,

Syncerité, autorité

Trouuent en vous leur alliance.


[26]A Monsieur l’Aduocat Athiaud.

Tu as grace, & facilité,

Bon conseil à la verité,

Mis au poix de iuste balance,

Et au droit poinct vne constance.


[27]A Monsieur l’Aduocat Laurens.

Des grandes loix le grand sauoir,

Promptitude, & viuacité,

Inuention, dexterité

En toy se font clerement voir.


[28]A Monsieur l’Aduocat Thomas.

De bonnes lois, vn grant amas,

Le stile, & l’obseruation,

Iugement, & discretion

Sont en la teste de Thomas.


A Mon

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173

[29]A Monsieur Lymandas, Conseil-
lier au siege presidial de
Lyon.

Prestance de corps, & de voix,

En Lymandas se fait notoire :

Puis grande science de loix,

Et la couronne de memoire.


[30]Aux deux Melliers, Aduocatz.

Les deux Melliers ont alliance

De nom, & consanguinité :

C’est la double perle en science

Soit de loix, soit d’humanité.


[31]A Monsieur Gyrinet Aduocat.

Tu donnes telle experience

De ta vertu, & ta science,

Que bien aueugle se feroit

Que si luysant ne te verroit.


[32]A Monsieur le Seneschal Guillau-
me Gazaigne, & à Monsieur
de Beau regard son frere.

Vous estes deux, & n’estes qu’vn

Car tout entre vous est commun,

Science, vertu, & ieunesse

Ornee

[p. 174]

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174

Ornee de grande richesse.

5

Si que comparer vous peult on

A deux pierres en vn chaton,

Orientales, precieuses,

L’vne pres l’autre, radieuses,

Iointes en œuure haultement,

10

Auec grace & contentement.


[33]Pour excuse du petit epigramme
precedent.

Par ces ans prochains à venir,

Ma Muse aura en souuenir

De grater tant vostre eur prospere,

Qu’encor croistra comme elle espere.


[34]Ausdits seigneurs, Gazaignes freres.

Si permetez (par ce bon œil

Qui aux bons arts fait bon recueil)

Que de vous ma Muse s’accoste,

Ie corneray de poste en poste

5

Voz louanges (car ie le puis)

Et les feray bruire depuis,

Ou le braue Phebus grimpant,

Par sa voute va galopant,

Iusques où, parfaisant sa táche,

Ses

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175

10

Ses grans coursiers las, il attache :

Et dans la grant mer se plongeant,

Du soir au matin va nageant,

Tout enamouré de l’Aurore

Qu[’]il la suit, & poursuit encore :

15

Et en nageant prent son deduit

A se lauer toute la nuict,

Pour montrer sa face plus belle

Quand le matin il vient vers elle.


[35]Au Seigneur de Riuerie, le Baron
Laurencin.

Astree, la vertu ancienne

Descendant du plus hault des cieux,

Feit Laurencin la maison sienne

(Laurencin le premier des vieux

5

Bien renommé en tous les lieux)

Ou qu’elle voyse, ou qu’elle vienne,

Elle ne pouoit loger mieux.


[36]Au Tresorier Martin de Troye.

Priam, Seigneur de la grant Troye,

De grans biens & vertus doué,

A peine fut autant loué

Qu’est auiourdhuy Martin de Troye.


Au

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176

[37]Au Tresorier Artus Prunier, & Rece-
ueur du Dauphiné.

Tu mets contraires en accords,

Car tu es petit quant au corps :

Mais d’esprit, & d’experience

Es bien plus grant qu’en corporance.


[38]A Ieã Prunier, receueur de Forest.

Tu mets contraires en accords,

Car tu es grant d’esprit & corps :

Mais en grace & ciuilité

Tu as cœur plein d’humanité.


[39]Au Capitaine Ceruieres, Capitai-
ne des enfans de Lyon.

Ie ne say par quelles manieres

Ie puisse extoller dignement

Le vertueux-heureux Ceruieres,

Qui se maintient si dextrement.


[40]Au Capitaine George Regnart.

Tu as vertu, & grace humaine,

Que ie tesmoigne en ma science :

La verité à ce me meine,

Qui en ay veu l’experience.


Aux

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177

[41]Aux Enfans de la ville de
Lyon.

On veit, quand nostre noble Roy

Entra en triomphant arroy,

Voz vertueuses alegresses,

Voz brauetez, & voz richesses.


[42]A Nicolas Henry, seigneur de
Cremieu, Lyonnois.

Ieunesse, science, & sagesse,

Eureusement en toy se montrent :

Aussi les grans biens s’y rencontrent :

Et qui voudroit plus grant richesse ?


[43]Au secretaire Iean Grauier.

Si i’oubliois Grauier qui m’ayme,

Grauier qu’aussi i’ayme, & ie prise,

Grauier qui mes vers fauorise,

Ie m’oublirois quasi moy-mesme.


[44]Au Chanoine Charton,
Lyonnois.

Si ta grande science pleine

Tu ioints à ma petite veine,

m

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178

A mon art, & basse science :

Ie t’asseure que telle estreine

5

Ie prendray bien en patience.


[45]À P. Sceue.

La bonté, la vertu, la grace

Qui en tes faicts, & en ta face

Reluysent tant apertement,

Meritent honneur doublement.


[46]A Maistre Mathieu Michel.

Bien doict vers toy ma Muse aller,

Pour ta vertu, & ta science :

Puis d’amitié la longue vsance

Ne se pourroit iamais celer.


[47]A Maistre Antoine Virieu, En-
questeur en la Senechaucé
de Lyon.

Qui plaisir fait, il vient les cœurs lier

D’vne amitié qui s’entrelasse entre-eulx :

Vn plaisir faict ne se doit oublier :

Et autresfoys m’en as fait plus de deux.


Au Gr

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179

[48]Au Grefier Vidilli.

Ie say que tu aymes la Muse :

Et ie l’ayme, & poursuis aussi,

Et comme à celuy qui en vse

Te dedie ce quatrain cy.


[49]A Ennemond Polier.

Polier ami tant acompli,

Et en amitié tant poli,

L’esprit poli, dont ton sens vse,

Pourroit polir ma rude Muse.


[50]Au Lieutant de la ville de
Chartres.

Entrez en ce rang maintenant

Vincent que vingt cent fois i’admire,

Vertueux Chartrain Lieutenant,

Ou la vertu mesme se mire.


[51]Au Seigneur Ian Antoi-
ne Gros.

Ie te lourois plus grandement

Que par vn quatrain seulement,

Qui t’ay congnu ces ans passez :

Mais ta vertu te loue assez.


m 2

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180

[52]Pour excuse, si aucuns ne sont pas
bien mis en leur ordre, & se
lon leurs qualitez.

Si ie n’ay bien obserué l’ordre

De voz estatz, & qualitez,

Nul detracteur me vienne mordre,

Qui n’entends ces solennitez.


[53]Au Lecteur.

Au lieu de ris, ioyez, esbatz,

Qu’aucuns prennent en passant tẽps,

Auec ma Muse ie m’esbas :

Ma Muse c’est mon passetemps,

5

De qui vn peu plus ie pretends

Que de perdre le temps à rire.

Si tu ne m’entends, ie m’entends :

Car non en vain sonne ma Lyre.


[54]A Françoys Santien, Seigneur
de Villette.

Le sens meur, & non ancien

L’heur, & la valeur (sans mentir)

Ne me sauroient de Santien

Sinon tout bien faire sentir.


A Noé

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181

[55]A Noé Neyret, & Marie
Briande sa femme.

Ce moys nouueau, & enioué

Vous doint vn beau fils pour estreines :

Et que voz personnes bien saines

Viuent les ans du vieux Noé.


[56]A Iean de Rochefort.

Bien que ie ne sois ton parent,

Toutesfoys i’ay de toy pitié

Quand ie te voy si beau, si grant :

Ou trouueras tu ta moitié ?


[57]Aux deux freres Prunas,
Lyonnois.

Tous deux de ma Muse, & de moy

Amis, tous deux freres aussi,

Verrez voz noms tous deux ici,

Noms qu’oublier ne veux, ne doy.


[58]Aux deux freres Taillemont.

Tous deux freres, tous deux amis,

Tous deux aymez autant que trois,

Voyez voz deux noms que i’ay mis

Au front du plus renommé moys.


m 3

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182

[59]Au premier moys de l’an.

Moys à deux testes, & bonnetz,

Puis qu’à ton loz ma Muse forge,

Porte aux amis mes vers clers-nets,

Et tous frais sortant de ma forge.


[60]Au Seigneur Leonard Spine.

Dedans Lyon, eureux, tu tiens

L’extremité de deux grans biens :

C’est vn beau petit innocent,

Et vn grant batiment recent.


[61]A Alexis Iure, de Quiers.

Puis que Marot t’aymoit, & t’escriuoit

En vers François, comme en son œuvre on voit,

Ma Muse veult sonner dessus sa lyre,

Qu’elle peult bien & t’aymer, & t’escrire.


[62]Au seigneur Sebastian
Sommage.

A ce tant vertueux Seigneur

Ma Muse doit porter honneur :

La vertu mesme fait hommage

A vn Sebastian Sommage.


A Mon

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183

[63]A Monsieur Clepier, Aduocat.

Ta grand constance, & grand science

Qu’on ne peult louer dignement,

Me font passer dessous silence

Ce que tu as diuinement.


[64]L’auteur, à son compere Seba-
stien Gryphius.

Si vostre art, comme l[’]on scet bien,

Vous rend de l’honneur & du bien :

Vigilance & viuacité

Dient que l’auez merité.


[65]A son compere, Guillaume Ro-
uille, Libraire.

Diligence, & dexterité

Amitié aux gens de sauoir,

Vous deuoient la prosperité

Qu’on peult chez vous aperceuoir.


[66]A Benoist Montaudouyn,
Bateur d’or.

Quand i’ay de l’or ie le caresse :

Et nonobstant tost il me laisse :

Et toy qui de grans coups luy donne,

Il te suit & ne t’abandonne.


m 4

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184

[67]A son compere Thibault Payen,
Libraire, chez qui se vend le
present liure.

Vends mes vers, possible immortelz,

Payen de nom, Chrestien de faict :

Et pleust or à Dieu en effect

Que tous les Payens fussent telz.


[68]A son compere Iean de Tour-
nes, maistre Im-
primeur.

Ton nom par tout si fort congnu

Aura bien petit auantage

D’estre dans mes vers recongnu,

Qui seront d’amitié le gage.


[69]A Philibert Rollet, lors qu’il
imprimoit le pre-
sent liure.

Puis qu’en ton art prens tant de peine

De mettre mon liure en lumiere :

Reçoy ce quatrain de ma veine,

L’ouant ta vertu singuliere.


A Guil

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185

[70]A Guillaume Phylledier
Imprimeur.

En ton estat, & en ta charge

Si tu as eu peine & affaire,

Aussi ta patience large

S’y est monstree necessaire.


[71]L’auteur à sa commere, la dame
Clemence de Rochefort.

Pour vne estreine à rebours faite,

Le mal des yeux ie vous souhaite,

Et à voz gens : en somme toute,

Que chez vous nul n’y voye goutte.


[72]A Anne de Rochefort.

Comme le beau Souleil efface

Des estoilles vn million,

Ainsi la beauté de ta face

Enrichie de bonne grace,

5

Passe les beautez de Lyon.


[73]A Sibylle de la Porte.

Quand aux autres noms ie compare

Le tien beau, & qui tant bien sonne

Ie di qu’il est tant beau, & rare,

Qu’il conuient bien à ta personne.


m 5

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186

[74]Au premier moys de l’an.

Ò Ianuier des Moys le premier,

Et qui accostes le dernier,

Ianuier ioyeux pour tes estreines,

Si tu viens vers moy les mains pleines,

5

Ie ne te veux pas renier,

Ains veux armer mes Muses saines

Pour te deffendre de Feburier.


[75]A Madamoyselle Lallier.

Et en la France, & en l’Itale

I’ay ton espoux veu, & congnu,

Qui, en louange principale,

Est pour second Phebus tenu :

5

Mais ton pere onques n’est venu

En congnoissance, & veue mienne,

(Au moins pourueu qu’il m’en souuiẽne)

Et si ie m’ose bien vanter

Le congnoistre (sans attenter

10

Par sus ma Muse, du vray serue)

Ton pere c’estoit Iuppiter,

Car il a engendré Minerue.


A mada

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187

[76]A Madamoyselle de la Foy.

La vertu, la beauté, la grace,

De grand pris, chacune endroit soy,

N’ont point choisi meilleure place

Qu’en Damoyselle de la Foy.


[77]L’auteur, à sa Flora.

Tant que la mer sera salee,

Et la terre en May verdira,

Tant que montaigne aura vallee,

Fleurie en mes vers fleurira.


[78]A la bourgade de Chaponnot au
Lyonnois, lieu natal de sa
Fleurie, ou Flora.

Chaponnot, lieu hault & non maigre,

Ou ma Flora fut verdissant,

Tu sois tousiours sain & allaigre,

Et mieux que Tempé florissant.


[79]A son filz aisné, Iean Fontaine.

Sers bien Dieu, li bien, escri bien,

Honore pere, mere, & maistre :

En ce faisant tu pourras estre

Vn iour en honneur, & en bien.


A sa

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188

[80]A sa fille Françoise Fontaine.

Ton corps a beauté suffisante :

Ton esprit a viuacité :

Fay que tu sois à Dieu plaisante,

En douceur & humilité.


[81]A son filz Charles Fontaine.

A trois ans assez bien tu parles,

Dans autres trois tu viendras lire

Les beaux vers que ton pere Charles

Pour son filz Charles veult elire.


[82]A son petit filz Sebastien
Fontaine.

I’ay beau parler, tu ne m’entends,

Tu es trop petit pour m’entendre :

Mais, à voir ce tien minois tendre,

Semble qu’à respondre pretends.


[83]Autre.

Mon petit masle singulier

En beaux petis membres vnis,

Venus te prent pour Adonis,

Mais garde toy du faux Sanglier.


A mon

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189

[84]A Monsieur Auberi, Lieute-
nant Ciuil à Paris.

Science, & conscience bonne,

Grauité & facilité,

Iointes à ton autorité,

Illustrent beaucoup ta personne.


[85]A Monsieur Braillon, Conseil-
lier au siege Presidial
de Lyon.

Le nom & renom de ton pere,

Des Roys & Muses honoré,

(Et qui durant son cours prospere

Fut de la France reueré

5

Mesme en Paris presque adoré

Comme vn Phebus seul en son art)

M’incite de te faire part

De mes Muses : mais d’auantage

Ta propre vertu m’encourage,

10

Ton sauoir, & ta grace : & puis

Ne fault oublier ce passage,

Que tous deux sommes d’vn pays.


A mon

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190

[86]A Monsieur Pasquier, aduocat
au Parlement de Paris.

Quand ma Fontaine veult transmettre

Deuers toy quelque siens ruisseaux,

Incontinent, en prose ou metre,

Ie luy responds que seroit mettre

5

Dedans la grand mer, des eaux.


[87]A Monsieur Duarenus, Do-
cteur, Regent à Bourges.

Vers les sauans tousiours tu vses

De faueur, & d’humanité,

Qui m’as semonds, & inuité,

Honorant mes petites Muses.


[88]L’auteur à son cousin Monsieur
le coigneux, Aduocat au
Parlement de Paris.

Ta personne tant docte-humaine,

Que la deesse docte meine

Aux champs des loix des fruitz cueillir,

Poulse ma Muse à ne faillir

5

T’offrir la veine, & la Fontaine

Que tu voulus bien recueillir.


A son

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191

[89]A son cousin Antoine du gué.

Mais qui me pourroit diuertir

D’aymer ta science & vertu

Dont ton esprit est reuetu ?

Puis le bon sang ne peult mentir.


[90]A Monsieur le Baron de l’Espinasse.

L’amour que tõ cœur porte aux lettres,

Tesmoing ta librairie grande,

Fait voir ton nom en cette bande

Des amis de mes petis mettres.


[91]A I. de Cãbray, Chancelier de Bour-
ges, Ambassadeur du Roy.

Tu scez parler maint beau langage,

Tu as acquis mainte science,

A qui as ioint experience,

Grace, & grans amis d’auantage :

5

Et tout cela en moyen aage.


[92]A Monsieur Touchet, Lieute-
nant à Orleans.

L[’]on prise sur tous vn Touchet,

Sa science est pour or de touche :

Et quand sa main par escrit couche,

Le poinct y gist, sans qui tout chet.


A Iac

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192

[93]A Iacques Ioubert, Lieutenant Crimi
nel à Bourges, que l’Auteur auoit
veu malade puis peu de temps.

Pour t’estrener, auoir voudrois

L’art de Phebus, & de Circé :

Lors la santé ie te rendrois :

Puis en ton pere remettrois

5

La ieunesse du temps passé.


[94]A Françoys l’Archer, Procureur
des Comptes à Paris.

Phebus fait son tour & retour

De iour en iour continuel,

Par son Zodiaque annuel :

Ainsi ma Muse, sans seiour

5

Vole & reuole tout au tour

D’vn Archer amy solennel,

Et en amitié eternel.


[95]A Monsieur Fournier, Poëte,
& à Iean Garnier.

I’adrmire la Muse à Fournier,

Sonnant bien en Sonnet & stance :

I’ayme l’amitié d’vn Garnier

Dont dans Tournus ie eu cõgnoissance.


A Capi

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[96]Au Capitaine Pierre Bon.

Au faict conuient tresbien ton nom :

Car soit en mœurs, dont nul te charge,

Soit en ton estat, & grand charge,

(Ou tu as acquis bon renom,

5

Auec honneur bien ample, & large)

Vn chacun dit que tu es bon.


[97]Au Contreroleur, Philippe
Coulom.

Coulom de nom, Coulom de mœurs t’es fait,

Coulom qui n’est bigarré, ne diuers,

Ains d’vn blanc doux, plumage tant parfaict

Qu’il peult blanchir, & adoucir mes vers.


[98]A Monsieur de belle Isle.

Si i’estoye belle riuiere,

Ne faudrois d’estrener belle Isle,

Et l’estrenerois la premiere :

De mes poissons auroit dix mille :

5

Puis l’accolant sans fin ne cesse,

Bruirois en signe de caresse :

Mais tresbien me contenterois

D’estre auiourdhuy belle Fontaine,

Car auec le temps ie ferois

10

De mes ruisseaux riuiere pleine.


n

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194

[99]A Guillaume du Louët, seigneur
de Querinec.

Ie congnois bien, & ne puis ne congnoistre

Comment tu prens par vertueux desir

Plaisir & peine à me faire plaisir,

Que veulx & doy par mes vers recongnoistre.


[100]A Monsieur Syluius, Mede-
cin à Paris.

Vn Syluius en medecine

Doublement estimer on doit :

Car de tous maux scet la racine,

Et par sa science diuine

5

En guerit l’homme s’il le voit.


[101]A Monsieur Fernel, aussi Me-
decin à Paris.

Vn Fernel, Phebus en son art,

Porte en son chef la Theorïque :

Puis se fait voir en toute part

Expert-eureux en sa pratique.


[102]A Geofroy Granger Mede-
cin à Paris.

Pour estreine ie te donrois

Vne Muse mieux accomplie,

Et de haulteur passant les trois,

Et de

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195

Et de termes trop mieux polie

5

Et d’inuention mieux remplie,

Si i’estois par grace diuine

Tel Apollo en Poësie

Comme tu es en medecine.


[103]A Guillaume Plantius, aussi
Medecin à Paris.

Les Aphorismes bien tournez

Par toy ami plein de science,

Nous font voir par experience

Vne part des grans dons ornez

5

Que le hault ciel t’a destinez.


[104]A Claude Millet, Mede-
cin à Lyon.

Ie te puis dire vn Esculape,

Qui fais les gens resusciter,

Puis souuent les laz euiter,

Par lesquelz la Mort nous attrape.


[105]A Simon Guy, maistre Chi-
rurgien à Lyon.

Ton art vtile, & necessaire

Tu le scez tant seurement faire,

Que ce qui est plus difficile

T’est naturel, & tout facile.


n 2

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196

[106]A Marie Buzelin.

Le ciel se courbe, admirant ta constance

Contre l’effort d’vn destin, ou fortune :

Puis sus ton chef vne fleur d’excellence

Reluire fait, qui n’a pareille aucune.

5

Comme l[’]on voit luire vne belle Lune,

Entre maint astre apparente en clarté

Durãt la nuict qui est obscure & brune :

Ainsi le pur de ton integrité,

Durant l’orage, & en l’obscurité,

10

Fait qu’en vertu es entre dix mille vne.


[107]A Marie Crabe.

Comme en loix, en vertueux zelle

Ton espoux maintz Aduocatz passe,

Ainsi en taille, en grace, en face

Tu passes mainte femme belle.


[108]De son petit filz Polycarpe.

Ton Polycarpe ie n’oublie,

Ton petit filz tant esueillé :

Filz de face & grace anoblie,

Filz à tout bien appareillé.


A P. de

[p. 197]

Fac-simile de la page

197

[109]A P. de la Saulx, Secretaire du
Cardinal de Chastillon.

Comme la Saule, arbre vtile & plaisant,

Se resiouyt aux ruisseaux de Fon-
 taine :

Ainsi la Saulx, ami plaisir faisant,

Se resiouyt au doux bruit de ma
 veine.


[110]A Charles Seuin, Chanoine
d’Agen, en Agenois.

L’honneur, & renom que merite

Ta vertu, ta grace, & sauoir,

Aussi ton bon recueil, m’excite

Ne passer sans faire deuoir

5

De te faire ici ton nom voir,

Mon Parrin, & ami d’eslite.


[111]A maistre Iehan Ferrand,
de Clamart.

Il ne fut onc acier si fort

Que la nostre amitié est forte,

Et qui, en despit de la mort,

Onque en mes vers ne sera morte.


n 3

[p. 198]

Fac-simile de la page

198

[112]A Monsieur de Sangelais.

Pour bien te louer par escrit,

Ie voudrois de toy emprunter

Ton cler, & ton diuin esprit,

Si tu me le voulois prester.


[113]A Maurice Sceue, Lyonnois.

Ces quatre vers que tu lis & tu tiens

(Ce dit Ianus) sont les estrenes tiẽnes,

A celle fin que dix braues des tiens,

A cent pour cent, soyent les estreines
 miennes.


[114]A Monsieur du Parc, Cham-
penois.

Que veulx tu ami que te donne ?

Tu metz assez en euidence

Et ta science, & ta prudence,

Qui vont illustrant ta personne.


[115]A P.de Ronsard.

I’entonnerois plus hautement,

Ie chanterois plus amplement,

Si la Musette en moy infuse

Estoit digne de ta grand Muse.


A Ioac

[p. 199]

Fac-simile de la page

199

[116]A Ioachin du Bellay, Seigneur
de Gonnor.

Pour escrire vers de hault pris

Tu entens mieulx que moy le poinct :

Si t’escri-ie, & tu ne m’escris :

Mais tu escris, ie n’escri point.


[117]A E. Iodelle Parisien.

Ta Tragedie, Cleopatre,

Que le Roy voulut voir iouer,

Dont il feit dresser le Theatre,

Te feit en Court beaucoup louer :

5

Mais ie t’ose bien aduouer

De plus, si plus tu veux promettre,

Et à ton Apollo vouer

Nous mettre au iour tout ton beau met-
 tre.


[118]A G. deshautelz.

Si comme toy Poëte estoye,

A toy comme toy i’escriroye :

Mais i’escri à toy comme moy :

Escri donc à moy comme toy.


n 4

[p. 200]

Fac-simile de la page

200

[119]A Monsieur de Sainct Romat.

Viue la Muse docte-humaine

Qu’en nostre Athene ie congnu,

Sur ce beau mont qui nous rameine

Tout l’honneur du Grec mont cornu.


[120]A E. Forcadel.

Ta Muse, amie de la mienne,

Bien amplement vault le louer :

Ma Muse, amie de la tienne,

En telle mer n’ose nouer.


[121]A I. Gohorri Parisien.

Si ie t’escri, ne t’esbahis :

Car les Muses, & le païs

Ne permettent que ie t’oublie,

N’y ta grace qui les cœurs lie.


[122]A Ponthus de Thiart.

Ta douce-eureuse grauité

Te rend Poëte inimitable :

Mais la grande profondité

De ton sauoir, incomparable.


[123]A Oliuier de Mangni.

Ie veux que ton Phebus m’inspire

Pour te louer suffisamment

Comme il t’inspire abondamment

En louant ta Castianire.


A Remi

[p. 201]

Fac-simile de la page

201

[124]A Remi Belleau, Poëte.

Tous deux sommes (ami Belleau)

Cousins & de Muse, & de nom :

Aussi tous deux aurons renom,

Puis que tous deux portons belle eau.


[125]A Cl. Chappuy.

L’Aigle par toy tant bien chantee

Qui feit la poule à Landreci,

Que n’est elle ores rechantee,

Puis qu’encor fait la poule aussi ?


[126]A P. Saliat, qui a traduit
Herodote.

Saliat, qui à toy s’allie,

Est d’amitié bien allié,

Quand amour telle la lie,

Qui noz espritz long temps a lié.


[127]A luymesme.

Les vns quierent l’inuention.

Le sauoir, la profondité :

Les autres la deduction

Auec grace, & facilité

5

Ennemie d’obscurité :

A tant de gens ayant affaire,

n 5

[p. 202]

Fac-simile de la page

202

Pour leur diuerse qualité

Comment pourrois-ie satisfaire ?


[128]A Iean Dorat tresdocte en Grec.

Ami, non moins sauant que sage,

Celuy qui ores ne saura

D’ou vient Minerue, le lira

Facilement en ton visage.


[129]A Louis Chesneau, lecteur
en Hebrieu, à Paris.

D’estre tost grand durant ce regne

Ie t’en donne vn moyen nouueau :

Roigne vt [sic.] [sic pour vn] petit nom nom, Chesneau,

Incontinent deviendas [sic.] [sic pour deuiendras] chesne.


[130]A Iacques Pelletier.

En Pelletier l’art Poetique

Non seulement se trouuera,

Mais maint art de Mathematique

Auec luy on descouurira.


[131]A Monsieur Amyot, qui a traduit He-
liodore, Diodore, & les vies
de Plutarque.

Bien que ie ne t’ay iamais veu

(Sinon

[p. 203]

Fac-simile de la page

203

(Sinon que tu m’ayes deceu)

Si te puis-ie faire sauoir

Qu’à moy, & maints, t’es bien fait voir.


[132]Au seigneur de Baif Poëte.

Le chant de ta Muse, Baif,

Muse Françoise, donc eureuse,

Est si parfaict, & si naif,

Si plein de grace armonieuse,

5

Qu’il te fera, & mort & vif,

Viure la vie glorieuse,

Malgré Caron, & son esquif,

Mal gré l’eau noire obliuieuse.


[133]A monsieur de bon Repos, mon-
sieur Lateranus.

Il ne fut onc feu sans fumee,

Effect sans cause n’a esté :

Aussi ta grande renommee

En sauoir, & humanité,

5

(Le contrepoix d’autorité)

Ne sont sans le faict : aussi en ce

Ne celeray la verité,

Qui suis tesmoing d’experience.

Quand

[p. 204]

Fac-simile de la page

204


Quand donc ie prendray ma volee,

10

Guindé sus l’aile de mes vers,

Bien tost ta louange extollee

Reuolera par l’vniuers.

Ie say tes clers esprits ouuerts

Surpasser ma Françoise Muse,

15

Mais mes vers floris, tousiours verds,

Ou ton nom florit, ne refuse.


[134]A monsieur Fumee, grand Rap-
porteur de France.

Ta haulte Pallas, lumineuse

Plus que la perle clere-nette

Que la grand’ Royne somptueuse

A de sa belle oreille traite,

5

Pour sumptuosité parfaite :

Cette Pallas tant precieuse

Iointe à faconde gracieuse,

Ne peult au vif estre pourtraite

Par le pinceau de ma Musette,

10

Sans la vertu miraculeuse

De la mesme Pallas eureuse.

Qui l’ayt premier idoine faite.


A Bar

[p. 205]

Fac-simile de la page

205

[135]A Bartolemi Aneau.

Ta science pleine, & entiere

Que l[’]on peult bien assez congnoistre,

Te fera encor mieux paroistre

Mettant tes œuures en lumiere.


[136]A G. Aubert Aduocat à Paris.

Ieunesse, science, & vertu

Qui tous trois reluisent en toy

(Comme l[’]on scet, & ie le voy)

S’ils prosperent, quel seras-tu ?


[137]A François Content.

Ami tu es content de nom,

Mais ma Muse chante en effect

Qu’en tout honneur, & bon renom,

Nous le sommes tous deux de faict.


[138]A Gilles Bolaud.

Toy, & ton frere, deux amis

(Dont ma Muse a eu congnoissance

Des sa ieunesse, ou son enfance)

Par moy ne sont en oubli mis.


A Marc

[p. 206]

Fac-simile de la page

206

[139]A Marc Roger Mathe-
maticien.

Quiconque hantera Roger

De perdre temps n’ayt deffiance,

Car en matiere de science

Il trouuera bien à ronger.


[140]A G. Galterus.

Longue amitié, literature,

Ne me voudroyent iamais permettre

Que i’oubliasse ton nom mettre

En mon tresor, qui luit & dure

5

Plus que la perle nette & pure.


[141]Au Poëte Tahureau.

Ton sauoir, ta Muse, ta veine,

Qui tant doux coulent par la France,

Te font, par la Françoise plaine,

Auoir renom à suffisance.


[142]A Iean Pierre de Mesme.

Ma Muse estrenant ses amis,

Si elle t’auoit oublié,

Ce peché ne seroit remis,

Ains à iamais seroit lié.


A Bo

[p. 207]

Fac-simile de la page

207

[143]A Bonauenture du Tronchet.

Tu as la Muse, & la ieunesse

Auec naturelle alaigresse.

Et que te puis-ie donner plus ?

Tu vaux plus de cent mil escus.


[144]Au Lecteur.

Si à mes amis ie me iouë,

Qui vouldra, m’en louë ou deslouë :

Ie ne suis point de ces Stoïques,

Sourcilleux, & melancoliques :

5

Et les vers doiuent tousiours estre

Bien resemblables à leurs maistre :

Et puis les estreines gentiles

Ne veulent estre tant subtiles :

Et à resuer, & rechercher

10

Maint amy ne se veult facher,

Qui n’a le temps, ne le plaisir,

Comme aucuns qui ont bon loisir.


Marot pour sa facilité

Sera leu, comme il a esté,

15

Du commun (auquel ne veulx plaire

Totalement, n’aussi desplaire)

Tous

[p. 208]

Fac-simile de la page

208

Tousiours aura plus de lecteurs

Que cent, & cent, d’autres auteurs.


[145]A monsieur Angelus.

Mon cœur auec le tien lié

De forte amitié qui le lie,

Fait que ie ne t’ay oublié :

Fay donc que le tien ne m’oublie.


[146]A Iean Otin.

Ton cœur qui m’ayme, me prouoque

A t’aymer, louer, honorer

D’vne affection reciproque,

Et par mes vers te decorer.


[147]A Calui de la Fontaine.

Ton nom du tout semblable au mien,

Et ton cœur espris de ma Muse,

Me lient d’vn si vray lien

Que de m’excuser n’ay excuse.


[148]A Claude Gruget, Parisien.

Ton Astre auec le mien s’accorde,

Et me lie de telle corde

Qu’auec ta Muse qui m’astraint,

D’vn nœu plus fort me sens contraint.


A Re

[p. 209]

Fac-simile de la page

209

[149]A Remi Belleau, Poëte.

Nous nous aymons, qui dit que non,

Certainement trop il s’abuse :

Tous deux sommes parens de nom,

Et tous deux parens de la Muse.


[150]A N. Preuotet.

Tu n’as pas trop, & si trop as,

Voire vn petit trop, Preuotet,

Ie te veux donc oster le ,tet,

Tu auras plus que n’as pas.


[151]L’auteur inuite ses amis à venir voir
leurs noms en son liure.

Pour recongnoistre vne amitié certaine,

Et tout plaisir que souuent m’auez fait,

Ce quatrain-cy vous semond en effect

Que vous veniez tous boire à la Fontaine.


[152]L’auteur estreine quatre cens amis
par ce quatrain.

Mes quatre cens amis i’estreine

De mes vers pleins d’vn bon vouloir :

N’est-ce pas vne riche estreine ?

Tant qu’on veult on la fait valoir.


o

[p. 210]

Fac-simile de la page

210

[153]Aux gens illustres, & d’authori-
té, dont l’auteur a fait men-
tion en ses œuures.

Mes vers honorent vostre nom

(Ce dit on) mais ie di que non :

Ainsi ie maintien tout le reuers,

Vostre nom honore mes vers.


[154]Aux gens doctes, dont il a
fait mention.

Si i’ay mis voz noms en mon liure,

L’ay-ie fait pour les faire viure ?

Vis sans moy vous leurs liurez,

Et par voz œuures mieux viurez.


[155]L’auteur estreine vn ieune glo-
ieux, qui se [contentoit]
bien de sa personne.

Tu es à toy sage, & sauant,

Et quelque chose dauantage :

Mais à moy, ny à tout viuant,

Tu ne fus onc sauant, ne sage.


[156]A vn petit Myrmidon.

Petit de corps & de science,

Tu n’as cœur loyal à demi :

Que

[p. 211]

Fac-simile de la page

211

Que dy-ie ? tu es fort ami,

Car tu as double conscience.


[157]L’auteur donne les estreines
à ses enuieux.

Pour estrener mes enuieux

Ie veux qu’ilz soyent dans vn an vieux,

Vieux radotez, & r’acroupis

Ie leur souhaite encore pis :

5

Puis qu’ilz ne sauent rien bien dire,

Qu’ilz ne cessent point de mesdire.


[158]Au Lecteur.

Quand ma Muse va saluant

Cent miens amis par ces estreines,

Les honorant, & les louant

Pour leurs vertus & graces plaines,

5

Mais ou sont les personnes vaines

Qui par brocards luy voudroiẽt nuire ?

Telz n’auroyent pas les testes saines,

Ains sur eulx auroyent plus à rire.


[159]A Françoys du Cleré.

Ces Nymphes qui te sont amies,

Sont aussi amies des Muses,

o 2

[p. 212]

Fac-simile de la page

212

De mes Muses non endormies,

Françoyses, franches & sans ruses.


[160]A vne Damoyselie [sic.] [sic pour Damoyselle], sa cou-
sine d’aliance.

Le perroquet de la belle Corine

En son langage auoit tant bonne grace,

Mais ie suis seur que cil de ma Cousine

En sa voix begue, & en sa langue grasse,

5

Parlant, chantant, plus de deux fois le passe :

Or quant à moy cela n’est de merueille,

Car ma Cousine en sa bouche vermeille,

En sa main docte, & en sa douce voix,

En sa beauté, & grace nompareille

10

Surpasse bien la Corine trois fois.


[161]A Michel Miriti, de Rhodes,
estudiant à Pauie.

De païs Grec, d’habit Françoys,

De cœur ami, bien que brun sois

(Si tu n’es blanchi à Pauie)

Tousiours sera blanche ta vie.


A vn

[p. 213]

Fac-simile de la page

213

[162]A vn ami qui luy donna vn braue
boucquet de soye, & de fil d’or.

Boucquet de fleurs m’auez donné

Qui ne sera d’vn an fenné :

Boucquet des Muses ie vous donne,

Qui tousiours verdit, & floronne.


[163]A Monsieur de Bieures, gentilhom-
me Champanois.

Ta grand vertu, & grand bonté

Mon petit stile à surmonté :

Et fault que ma Muse se change

Pour te donner digne louange.


[164]A son compere René Chandelier.

Ie ne say plus si tu es homme,

Tu ne me parles, n’escris rien :

Ami, qui es ores à Rome,

De m’escrire fay moy ce bien.


[165]A E. Charpin.

Par mon souhait plein & entier,

Charpin, tu seras charpentier

o 3

[p. 214]

Fac-simile de la page

214

De l’arbre plus vieil que Nestor

Qui porte belles pommes d’or :

5

Et ne crains le dragon veillant

Qu’à mort mettras comme vaillant.

Cela sous condition telle

Que i’auray la branche plus belle,

Dont les pommes arracherons,

10

Et toutes nous les mangerons

Sans les laisser pourrir trop d’ans :

Et sans mettre les dents dedans.


[166]L’auteur au Lecteur.

Me blasme tu comme Poëte

Quoy que ie ne chante aussi bien

Qu’vn Rossignol, ou Aloete

Au liure en Vers, que ie fay tien ?

5

Si ie le say, ne verras rien

Cy apres, de mon œuure en prose :

Car, quoy que ce fust plus grand chose,

Tu voudrois, ennemi lecteur,

Auec ta langue qui trop cause,

10

Me detracter comme Orateur.


Au Sei

[p. 215]

Fac-simile de la page

215

[167]Au Seigneur Iean Brinon.

Si aucuns miens vers sont legers,

Aussi y en a il de poix :

De nature, & de Dieu les loix

N’ont fait egaux boys ny vergers :

5

Non les estoilles en clarté,

Non pas auiourdhuy & demain.

Non par les doigtz de nostre main :

Par tout y a diuersité.


Fin des Epigrammes pour
estreines.

o 4

[p. 216]

Fac-simile de la page

216

[168]A IEAN BRINON,
Charles Fontaine S.

Ie ne t’ay pas en oubli mis

Quant aux enigmes te donner :

Ne t’auois-ie pas bien promis

Que te donrois à deuiner ?


[p. 217]

Fac-simile de la page

217

SENSVIVENT
xxviii. enigmes,
traduitz des vers Latins
de Symposius, an-
cien Poëte.

[1]ENIGME I.

Aux riches gens, combien que soys
 petite,

Bien grandement ie sers, & ie prou-
 fite,

A mon seigneur ie garde la maison,

Et suis de luy gardee pour raison.


[2]II.

Et moy qui suis de belle forest fille,

Longue ie suis, & suis portee habile,

Ayant plusieurs compaignes de ma race :

Ie cours beaucoup ne laissant point de trace.


[3]III.

C’est vn grand cas comme en ce monde i’entre

Ie n’estois né, ny de ma mere au ventre,

Lors que rendu sa portee elle auoit,

En la rendant nul ne m’apperceuoit.


o 5

[p. 218]

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218

[4]IIII.

I’ay corps petit, mais i’ay le cœur bien grand :

Ie suis bien fin, à peine on me surprent :

Beste suis sage, ainsi le veux entendre,

Si on me doit pour vne beste prendre.


[5]V.

I’ay ma maison qui clerement resonne,

Elle fait bruit, & l’hoste mot ne sonne :

Ce nonobstant & l’hoste & la maison

Courent ensemble, & en toute saison.


[6]VI.

Ie chante en l’eau vn chant tout enroué :

Ma rude voix de louange resonne,

Et ceste gloire elle mesme se donne :

Ie chante fort, mon chant n’est point loué.


[7]VII.

Aueugle suis, le iour me semble nuict :

Ie ne puis voir du Souleil la lumiere :

A fin que nul ne me voye, il me duit

Que soys tousiours souz terre en ma taisniere.


[8]VIII.

Sans plumes suis, ayant ailes volantes,

Ie hay le iour, les nuictz me sont duisantes.


IX.

[p. 219]

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219

[9]IX.

Ma maison est toute pleine d’espine,

Et si ie suis hoste de petit corps :

I’ay le doz sain, persé d’aiguilles fines,

Comme on peult voir dessus moy par dehors.


[10]X.

Ie suis tout contraire au cheual,

L[’]on me monte dessus le ventre :

Ie vois puis à mont, puis à val,

Querant de la terre le centre,

5

Mais dedans la terre ie n’entre,

Ie vole aucunesfois sans ailes :

Et bien souuent i’en ay de belles :

Ie vois sans pieds, & auec pieds :

Et voy maintes choses nouuelles

10

Ayant le vendre & pieds liez.


[11]XI.

Chasseur, escoute vne nouuelle chasse,

Nouuelle elle est, car cil qui me pourchasse,

Quand il m’a prins il n’a cure de moy :

S’il ne me trouue il m’emporte auec soy.


XII.

[p. 220]

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220

[12]XII.

Sage ie suys, car tel ie me comporte,

Que ie prens peine, & trauaille beaucoup,

Ie vois portant non pas tout à vn coup

Ce qui vaincra du froit la saison morte.


[13]XIII.

Naistre ne puys sans occire ma mere,

I’occis ma mere, & i’auray telle mort :

Donc en ma fin i’endure non à tort

Le mal que fey quand ie vins en lumiere.


[14]XIIII.

Pallas m’aprint la manière d’ourdir :

Ma toille n’a que faire de nauette

Pigne, ou mestier : ie n’ay mains pour tenir

Car seulement aux piedz ma toille est faicte.


[15]XV.

Ie m’entretiens, & suys de fer liee,

Et si plusieurs liez ie retiendray :

Liee suys premier, puys les tiendray :

Maintz i en deslie, & ne suys desliee.


[16]XVI.

Des larmes i’ay en façon de grant pleur,

Et si ie n’ay point cause de douleur :

Ie vois au ciel, mais l’air espois ne veult :

Qui

[p. 221]

Fac-simile de la page

221

Qui m’engendra sans moy naistre ne peult.


[17]XVII.

N’a pas long temps que ie suys d’eau venue,

Ce que i’espere encore bien tost estre :

Sur moy marcher ie ne veux pas permettre,

Pareillement que l[’]on me tienne nue.


[18]XVIII.

Ie n’ay iamais de certaine figure,

Car peu de temps toute forme me dure :

I’ay vn grant lustre apparent par deuant,

Ne monstrant rien qu’il n’ait veu parauant.


[19]XIX.

On me peult bien coupper, mais non pas fendre :

Ie suys diuers, en la faim seray gris :

I’aymerois mieux estre noir, tout compris,

Mieux me pourrois de vieillesse defendre.


[20]XX.

De bout en bout ie suys pleine de dents,

I’ayme le boys, ie mordz bien fort dedans :

Ie mordz en vain, car le tout ie reiette :

Tant plus i’ay faim, & plus y suys subiette.


[21]XXI.

Ie naiz pendue, & pendue engrossis :

I’ayme l’humeur, de l’eau nourrie suys :

Le

[p. 222]

Fac-simile de la page

222

Le vent me poulse, & me rend esperdue :

Brief ie me meurs, si ie ne suys pendue.


[22]XXII.

I’ay esté mise entre la dure pierre

Qui me pressoit, & tenoit si fort serre,

Qu’à peine ay peu sortir de tel encombre :

Petite suys, mais en bien plus grant nombre.


[23]XXIII.

Le feu corrompt ma vertu chaulde & clere :

Quand le feu fault, la vertu m’en demeure :

Tousiours en moy le feu fait sa demeure :

I’ay tousiours feu, & si point ne m’esclere.


[24]XXIIII.

Creuse ie suys, & la terre est ma mere,

Des deux costez oreilles me gouuernent :

Quand ie suys cheute, adonc ma mere fiere

Auec mes sœurs, mes tendres os n’espargnent.


[25]XXV.

De tout le corps estre fort ne me vante,

Mais le combat de teste, ne refuse :

I’ay grosse teste, & celuy qui en vse

La sentira plus que le corps pesante.


Terr

[p. 223]

Fac-simile de la page

223

[26]XXVI.

Terre ie fuz (qui s’en veult enquerir)

Le feu me donne à ceste heure autre nom,

Car ie n’ay plus de terre le renom,

Combien qu’on peult de moy terre acquerir.


[27]XXVII.

Ie suis ainsi comme vne vierge bonne,

Effrénement ie ne parle à personne :

Mais qui me veult de parolle semondre,

Tant seulement ie luy veuz bien respondre.


[28]XXVIII.

Quand il me plaist plusieurs choses ie feins,

Et plusieurs cas de dueil ou ioye pleins,

Soit faux, soit vray qui soit dessous enclos :

Nul ne me voit, s’il n’a les deux yeux clos.


FIN DES ENIGMES
traduits de Symposius.

[p. 224]

Fac-simile de la page

224

[29]AVTRE ENIGME,
qui n’est pas de Symposius.

La mere aux champs, & le filz en la ville

Le filz est fort, & la mere est debile :

Quand elle est grosse elle a le corps si vain

Qu’auoir luy fault vn baston en la main :

5

D’esté vestue, & d’yuer elle est nue :

Mais elle croist, & le filz diminue :

La mere au large, & le filz est en serre :

Il est si fort qu’aux plus fortz fait la guerre,

Des qu[’]il est né on l’arrache, on le lie,

10

Mais bien souuent tout seulet se deslie.

Deuenu grant, il est fort gracieux,

Mais tost apres se monstre furieux.


Fin des enigmes.

[p. 225]

Fac-simile de la page

LE PASSE-
TEMPS DES
AMIS,

Livre contenant Epitres, &
Epigrames en Vers François,
qu’ils ont enuoyez les vns aus
autres, le tout composé par
certains Auteurs Modernes,
& nouuellement recueilli par
Charles Fontaine Parisien,
Auteur d’vne partie.

p

[p. 226]

Fac-simile de la page

226

[1]A IEAN BRINON,
Conseiller du Roy en
son Parlement de
Paris, Charles
Fontaine
Salut.
*

Quiconque en son coeur aura mis

Le nom d’ami, plus qu’à moitié,

Verra ce livre des amis

S’entr’escrivans par amitié.


[p. 227]

Fac-simile de la page

227

[2]G. TESHAULT
à Charles Fontaine
Huictain.

L’ Epitre que ie vous enuoye,

O ami Poëte, a esté

Deux ou trois fois ia mise en voye

Depuis le premier moys d’esté :

5

Mais on m’a tousiours rapporté

Mon papier, obstant vostre absence :

Au iour duquel il est datté

Vous congnoistrez ma diligence.


[3]Superscription de l’epitre.

Epitre seruez de tesmoing

A la fontaine de science,

Que vostre maistre qui est loing,

Luy dit boniour, & reuerence.


[4]Epitre

Entrelaissant les cautelles & ruses

Du vieil Accurse, O fontaine des Muses,

Le tien ami, ayant feruent desir

p 2

[p. 228]

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228

De faire cas qui te vienne à plaisir,

5

Par ce porteur humble salut te mande,

Et mille foys à toy se recommande :

Comme avec luy, sa Muse, qui voudroit

N’auoir iamais ouy parler du droit :

Mesme qui s’est encontre moy fachee

10

Ces iours passez, de se voir attachee

Dans tels grans laz, & auec telz propos

M’a empesché de les lire en repos.

Ha (disoit elle) est ce ainsi que lon pense

Rendre à Phebus la deuë recompense

15

De ses beaux dons ? desires tu auoir

La Poësie (hault, & diuin sauoir)

Pour en user en sciences prophanes ?

Autant vaudroit donner la harpe aux asnes. Tournure proverbiale : voir Érasme, Adages, I, 4, 35 (335) "Asinus ad lyram".


Contredisant ie respondois ainsi :

20

Ou as tu veu (ma Muse) que cecy

Soit tant prophane, & des Muses indigne,

Veu q[']uil n’y a rien plus noble, & plus digne ?

Les Muses ont pour leur seigneur Phebus,

Et celuy là pour reformer l’abus

25

Des mal viuans, donna en belles tables

Au bon Solon noz loix tant equitables :

Puis

[p. 229]

Fac-simile de la page

229

Puis qu’Apollo, vostre grand conducteur,

Est reclamé des saintes loix auteur,

Dira lon pas que la sainte pratique

30

Des loix, conuient à nostre art poëtique ?

Dira lon pas estre nobles les loix,

Qui filles sont d’Empereurs, & de Roys ?

Dira lon pas sainte celle doctrine,

Qui fondee est sur parolle diuine ?


35

Voila (amy, & Poëte) comment

Ie reprenois ma Muse doucement :

Luy amenant pour familier exemple

Le bruit tres bon, & la renommeee [sic.] [sic pour renommee] ample

D’vn oncle tien, qui tant de beaux vers feit,

40

Et seut si bien faire en droit son profit,

Qu’en ces deux artz il fut grand personnage :

Puis en ce temps vn tien ami tant sage

Qui pour plaider, ou consulter maint cas,

N’est pas le moindre entre les aduocatz

45

Du hault Senat, qui font auiourdhuy luire

Leur bon renom, par bien sauoir, & dire :

Brief, chacun d’eux en Poësie est tel

Qu’auec le tien leur loz est immortel.


A ce propos me repliquoit ma Muse,

p 3

[p. 230]

Fac-simile de la page

230

50

Que chacun d’eux ainsi au droit s’amuse

Qu’il met tousiours les Muses au dessus,

Tesmoings en sont leurs escritz bien tissus,

Me reprochant que noz loix tresagues

Sont en maint lieu à present corrompues :

55

Et que les loix qui auoient merité

L’honneur & pris, n’ont plus d’autorité.

Somme, en l’oyant parler de tant de choses,

Ie vais laisser textes de loix, & gloses,

Pour luy complaire, & entendre à ses artz

60

Autant ou plus qu’aux édictz des Cesars.

Lors commençay lire ta contr’amye,

Des ennemis d’amour forte ennemie :

Ou le François Marot n’eust mis tel ordre

Ny le Latin Maro n’eust seu rien mordre.

65

Certes quand bien ie voy ta veine roide,

Ie trouue trop l’amye de court froide :

Et m’esbay que cet honneste amant,

Hors de raison, forcluz de iugement

Osa montrer sa vaine, & sotte rime,

70

Qui a besoing encor de longue lime.

Ie croy qu’il veult auoir en paragon

Ce Poëtastre, & zoïle Sagon.

Qui

[p. 231]

Fac-simile de la page

231

Qui desirant faire voir son ouurage,

Monstra à plain comme il estoit peu sage :

75

Et pour auoir en ses escris boneur,

Sans bon conseil vouloit noircir l’honneur

D’vn, dont le nom durera comme il dure :

Et cet amant s’efforce faire iniure

A toy, qui as par escritz merité

80

D’estre loué de la posterité.

Encor (qui plus me desplaist) c’est qu’il pense

Que lon prendra plaisir en son offense,

En invitant les plus divins espritz

De nostre temps, à lire ses escritz :

85

Et puis il a maint terme vil, & laid,

D’honneste amant indigne, & de varlet.

Ie croirois bien que Sangelais, & Sceue

Prendront plaisir en vn homme qui resue :

Ie croirois bien qu’Heroet, & Chappuy

90

Daigneront lire ouurage de celuy

Duquel la Muse est ieune, inepte, & sotte :

Et toutesfois à Fontaine se frotte.

Donq en lisant l’oeuure tant gracieux,

De cet amant, fol, & audacieux,

95

D’ardent despit mon courage s’allume,

p 4

[p. 232]

Fac-simile de la page

232

Et par troys foys ie mis es mains la plume,

Pour luy respondre à mon petit pouuoir,

Et enuers toy faire le mien deuoir.

Mais ie pensay honneste, ou necessaire,

100

(Plus tost que d’estre en cela temeraire)

T’en aduertir : ma basse Muse auβi

Me conseilloit qu’il falloit faire ainsi,

Quoy qu’elle fust d’ire esprinse, & ravie,

Et de respondre eust merveilleuse enuie :

105

Il luy fachoit d’attendre si long temps

De toy response (encores ie l’attens)

Et craignant trop faire longue demeure

Elle ditta cette epistre en vne heure,

Qui te sera mal agreable à voir

110

Par sa rudesse, & son petit sauoir :

Mais ta savante, & florissante Muse

Par la douceur, dequoy tousiours elle vse,

Excusera ce mien loysir petit :

Et si mon vers n’est à son appetit,

115

Elle fait bien ce prouerbe congnoistre,

Du premier coup l’aprenti n’est pas maistre.


Si tu fais tant, doncques, par ta bonté,

Que d’escuser ma bonne volonté,

Tu

[p. 233]

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233

Tu pourras bien sans plus grand facherie,

120

Faire pour moy cecy dont ie te prie :

C’est qu’il te plaise à l’anneau precieux,

Qui par Vulcan le forgeron des cieux

A esté faict dvn or si pur & monde

Qu’il rend clarté par tous les coings du monde,

125

Humble salut luy rendre de ma part.

Et si tu vois qu’en luy parlant à part

Il vueille bien en gré la peine prendre

Pour de ce lieu les nouuelles entendre,

Lors (s’il te plaist) en deux motz luy diras

130

Le bruit qu’aquiert nostre docteur Coras,

Qui sans propos inutile, & frivole,

Efface ici le grand nom de Bartole.

Desia il fait venir les Transmontains

S’humilier, & n’estre tant hautains :

135

Desia on voit tomber l’outrecuidance

D’Italiens, se venans rendre en France.

Certes Budé l’auoit ia commencé :

Autres savans l’auoyent bien avancé.

Donques Coras maintenant donnera

140

La fin à tout, Coras couronnera.


Mais comment veult ma Musette tant basse

p 5

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234

Louer l’esprit qui les plus hautz surpasse ?

Certes vn nom tant cler se vouloit bien

Mettre en papier plus poli que le mien.

145

Homme tant grand & d’art, & de nature,

Demandoit bien plus parfaite escriture.

Mais quoy ? il fault en ce considerer

Ce que n’a sceu ma Muse declarer.

Et sur ce point, O tresclere Fontaine,

150

Ie te priray de supporter ma veine,

Qui maintenant te transmettre a osé

L’escrit present, rudement composé.

Fait à Valence en ma case petite

Ce vendredi que le Souleil visite

155

Castor, Pollux, qui sont au ciel là hault,

Par ton ami, à tout iamais Teshault.


[5]Responce par Charles Fontaine.

I’Ay veu amy tout au long ton Epitre,

Que dãs mõ coeur ie mettray pour registre,

Car elle est faite en bonne intention :

Et si n’a point faute d’affection.

5

Ie suis non moins esbahi que fasché

Qu’en May ne l’euz : s’elle m’eust bien cherché

Le moys de May passé dernierement,

Croy

[p. 235]

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235

Croy qu’elle m’eust trouué facilement :

Car ie n’ay point entreprins de voyage

10

Aucunement qui montast dauantage

D’vne sepmaine, ou mesme d’vn seul iour.

Ains i’ay tousiours à Lyon fait seiour.

Ie pensois bien pour raison du proces

Que tu as sceu que i’ay par le deces

15

De feu ma femme, à Paris voyager,

Mais iusque icy s’est tant fait prolonger.


Ores ie suis sur point de partement,

Pour saluer le hautain Parlement

Duquel l’arrest i’espere, & ie desire

20

Dedans le Mars : mais qu’il ne me soit pire

Que la sentence a esté par deça,

Que le conseil à mon profit dressa.


Voila comment pour conserver Iustice

Seruent voz loix, polissans la police.

25

Car toutes gens qui sont sur terre nez,

Sont bien par loix regis & gouvernez :

Et n’y a nul tant grand iusques aux Roys,

Ny tant petit, qui n’honore les loix,

Comme vne chose estant divine, & sainte,

30

L’honneur des bons, & des mauuais la crainte.

Si

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236


Si je pouois ieune encor devenir,

Ie voudrois bien le train des loix tenir :

Bien qu’il ne soit avecques sa pratique,

Autant plaisant comme l’art poëtique,

35

Au ieune esprit, gaillard, & gracieux,

Des libres artz querant champs spacieux :

Mais en haultesse il est plus honorable,

Plus necessaire, außi plus profitable.

Et pleust à Dieu que mon oncle eusse creu,

40

Lors que moy ieune, ayant l’esprit trop cru

Fey grand refus de la science suivre

Qui en honneurs, & en biens le feit vivre :

En quoy m’offroit pour me mettre à bon port,

Ses livres tous, avec tout son support :

45

Mais c’en est fait, ietté en est le dé,

Le sort par art en doit estre amendé :

Nul remede autre y a, tant soit on sage,

Y obstant l’aage, avec le mariage.


Pourtant, amy, quand tu peuz, me croiras,

50

Faisant ton cours souz ton docteur Coras,

Dont la louange est grande en ton escrit,

Mais sont plus grans son nom, & son esprit.


A ce que quiers si response dois faire

A cet

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237

A cet amant de tant mauvais affaire :

55

Et qui son nom trop lourdement efface,

D’auis ne suis que ta Muse la face :

Car s’il en fust en quelque sorte digne,

D’autres amis de leur grace benigne,

L’eussent ia faite : ou le Iouure, ou le Sage :

60

Mais il convient estre en sa Muse sage,

Et ne se doit vn Poëte avanser

En vn tel cas sans long temps y penser,

Et sans conseil auec ses amis prendre

(Comme tu fais) avant que d’entreprendre.


65

Et si tu dis qu’à l’amie de Court

I’ay respondu : ie te dy, brief, & court,

Qu’elle a propos, & grace trop meilleure

Que cet amant, qui pour elle labeure.

Et ie voyant qu’elle estoit en hault pris,

70

A la response appliquay mes espritz,

Querant l’honneur qu’vn Poëte doit querre,

Quãd par ses vers aux plus grans liure guerre,

Qui n’espand sang, dont les combatans ont

La paix au coeur, & tousiours amis sont.

75

Ce nonobstant ie doy bien recongnoistre

Le bon vouloir que tu me fais congnoistre.

Donc

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238


Donc si tu sens (amy) que mon pouuoir

Te vienne à gré, ie t’offre mon devoir.

Soit à Paris, ou ailleurs voirement,

80

Ie suis tousiours à ton commandement :

Car la douceur de toy, & de ta veine

Merite plus de ton amy Fontaine.


[6]Charles Fontaine, à maistre Iean
Orri, Aduocat en la ville
du Mans.

DE noz espritz la grande conuenance

Souuent me fait de vous la souuenance.

En premier lieu, vous auez du sauoir

Certes trop plus que ie ne pense auoir,

5

Soit en Latin ou Françoys, vers ou prose,

Qui est en vous vne louable chose,

En second point vne ioyeuseté

Auez meslee auecques priuauté,

De tel façon, & de si bonne sorte

10

Qu’impoßible est qu’vne personne sorte

D’auecques vous le coeur d’ennuy chargé :

Quand tel viendroit vous le rendriez changé.

Ne fust qu’à voir vostre tant bonne face

Pleine

[p. 239]

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239

Pleine de grace, & qui toute autre efface :

15

Laquelle grace est en bien peu de gens,

Car on en voit qui sont tant diligens

A engendrer par tout melancolie :

Et ie les hay : car c’est à eux folie.

Mais quel plaisir à soy, ou à autruy,

20

Se consumer en tristesse, & ennuy ?

Et pourtant dit le Sage, que tristesse

Seiche les os : c’est mauvaise maistresse,

Qui nourrit mal, mais qui iusques aux os

Ronge, & deseiche vn tas de poures sotz :

25

Donc toutes gens amis, de congnoissance,

Chassent ennuy, prennent resiouissance :

Mesmement ceux qui ont cest art hanté,

Qui n’est sinon que d’esprit gayeté.

Ce que vouloient let [sic.] [sic pour les] Poëtes entendre

30

Parlant souuent de la rosee tendre,

Du beau vert gay, de sources, & ruisseaux,

D’herbes, & fleurs, d’arbres, & d’arbrisseaux,

Doyseaux chantãs en voix franches, & nettes,

Et de bergers dansans aux chansonnettes

35

Tout enuiron les buyssonnetz des champs :

Pareillement des Muses, & leurs chantz,

Chantz

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240

Chantz, tons diuins, & sainctes letanies,

Es regions de montaignes munies,

Ou elles sont faisans solennitez,

40

Ioyes, esbatz pleins de diuinitez,

Et par la main l’vne l’autre se tiennent,

Dãsans tousiours sans que iamais s’abstiennẽt.


Tout cela fait que tant mieux me reuient

Vostre façon, quand d’elle me souuient :

45

Et tout cela met en ma fantasie

Qu’en aprochez plus pres de Poësie.

Cest ce qui fait qu’encor ma Muse escrit,

Et vous enuoye en ce present escrit,

Vn bon vouloir, avec vne semonse

50

De m’addresser en brief vostre responce.

Car quand seray hors de cette contree,

Facilement ne sera rencontree

Lettre de vous : & l’opportunité,

Qui entre nous apporta vnité

55

De sa nature est chaulue par derriere :

Ne mettez donc la responce en arriere

Puis ce retour de Nice, me rappelle

A voir la Court, plus riante & plus belle,

Apres la veue, & sainct abouchement

Des

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241

60

Des souverains, parlans sans truchement.

Sus doncques, sus, mettez au vent la voile

Faites moy peur, que ie n’aye os, ne moile

Qui ne redoute, & craigne d’assaillir

Le bruit des vers qu’orray de vous saillir.

65

Tonnez, ventez, faites feu, faites rage,

Et me rendez tost couart de courage,

De honte espris, de frayeur & d’esmoy :

Car Dieu n’a pas ou en vous ou en moy

Mis le tresor de tant belle science

70

Pour le cacher, ou garder en silence :

Mais pour louer son nom premierement,

Puis pour escrire à ceux là mesmement

Qui ont le nom d’y sauoir, & congnoistre :

Qui ne le fait, se met en danger d’estre

75

Ainsi traité que celuy nonchalant

Lequel en terre enfouït son talent.

Vous en auez l’exemple en l’Euangile,

Comment puni fut ce serf inutile.

N’est ce pas donc iniure & deshonneur,

80

Tant peu priser les graces du Seigneur ?

C’est lascheté, & grand ingratitude

De n’exercer son stile, & son estude :

q

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242

Ce que sainct Paul a appelé estaindre

Le sainct esprit, l’empescher, & restraindre :

85

Quand il deffend à tout homme d’esprit

Ne suffoquer en soy le sainct esprit :

Comme disant, les inspirations

Doiuent effectz, oeuures, & actions :

Il ne fault pas que vn don de Dieu sommeille

90

En voz espritz, ains fault qu’on le réveille.

Ne le laissons en nous donc sommeiller,

Ains le veons viuement reueiller,

S’il y en a en nous quelque estincelle,

Ne permettons qu’elle se cache, & celle :

95

Ne voyons nous maintes gens bien sauans,

De ce temps cy, tant, & bien escriuans ?

Entre dix mil distractions, affaires

De l’eur [sic.] estat, qui leur sont necessaires ?

Et quand on est vn peu accoustumé,

100

Labeur s’enfuyt, on n’est plus estimé,

La Poësie & diuine semence

De Dieu en nous, ne requiert plus qu’vsance.


Ce que i’en dy, ie le dy (sur ma foy)

Vn peu pour vous, & grandement pour moy :

105

Et (comme on dit) de mon couteau me couppe,

Taxant

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243

Taxant autruy en ce dont bas ma coulpe.

Car ie n’ay pas les graces exercees

Suffisamment, que Dieu m’a dispensees :

Mais c’est vn point de vertu (quand i’y pense)

110

De recongnoistre, & blasmer son offense.

En premier lieu ce faisant on s’accuse :

Et l’on n’a plus doresnavant d’excuse.

Vertu cachee (à quiconque l’entend)

Est tout ainsi comme l’arc qu’on ne tend,

115

Comme vn beau luc ou harpe non sonante :

Pareillement comme nef non voguante.


Changeant propos bien auertir vous veux

Qu’il n’y a pas plus hault d’vn iour, ou deux

Que me baignant en riuiere petite,

120

Bien grandement me blessay, & plus viste

Que ne pensois : encor le mal me tient

Au plus gros doigt d’vn pied qui me soustient :

Plus ne veux donc me baigner en riuiere :

Mais a escrire en ce stile, & maniere

125

Baigner m’y veux : il y a vn bon point,

On ne s’y blesse, & ne si noye on point,


Or excusez, amy, la Muse mienne,

Qui ne pretend par ceste Epistre sienne

q 2

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244

Qu’à exciter la vostre mieux chantant :

130

La mienne alors s’eschauffera d’autant.


[7]Responce par Iean Orry.

A Ce matin qu’il est dimenche, & iour

Auquel ie puis prendre quelque seiour

Et passetemps en ma petite Muse,

Qui pas souuent ne me tient & amuse

5

En autre temps, pour l’occupation

De mon esprit, & la vacation

De mon estat aux Muses tant contraire,

Qui me contraint d’elles fort me distraire,

Ainsi qu’on peult à l’oeuure aparcevoir :

10

A mon recueil ay pensé de reuoir

Vne elegante, & bien ornee lettre,

Que deuers moy il vous a pleu transmettre.


Considerant la veine doux coulant

D’vne fontaine à ruisseaux distillant,

15

Tant melliflux, comme monstre la lettre,

A peine osay la plume en la main mettre

Pour vous donner ce petit de response :

Et n’eust esté vostre grande semonse,

Qui grandement pretend à m’exciter,

20

Et m’eußiez vous à troys iours fait citer

Pour vous respondre, encor ne l’eusse fait,

Entre

[p. 245]

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245

Entreprenant si presumptueux faict :

Consideré que ma Muse, & ma veine

Contre la vostre est trop debile, & veine,

25

Et dauantage à faulte d’exercice :

Bien peu s’en fault certes qu’elle perisse :

Dont cause sont mille cinq cens affaires

Que i’ay le iour, qui me sont necessaires :

Et puis la nuict fault à la femme entendre

30

Qui iour & nuict ne fait que ses laz tendre,

Tant qu’il conuient quand doy prendre repos

De mon esprit, trauailler o le dos :

Ou l’endemain faudroit (qui fort me poise)

De Xantippé ouyr la dure noyse,

35

Ou delaisser tout soudain la maison

Com’ Socrates, fuyant telle achoison :

Ainsi n’est il de vous qui m’accusez,

Parquoy plus tost mon dur stile excusez.


Or pour respondre à voz grandes louanges

40

Que me donnez, au Dieu d’hõmes, & d’Anges

Ie les refere, & non à mon merite :

Car en moy (las) y a cause petite

De me louer, mais cela vous prouient

D’vn grand amour, lequel de bon coeur vient,

q 3

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246

45

Amoderant vostre bon iugement,

Et par lequel souuent bon iuge ment.

Combien que n’ay enuers vous merité,

Que me portiez si grande priuauté

De bon amour, sinon (ou me reuoque)

50

Un autre amour lequel est reciproque

Dedans mon coeur, voulant produire effect,

Si quelque foys me puis trouuer au faict.


Quand au regard (ami) de la blesseure

Quavez au pied, ie vous dy, & asseure

55

Qu’il m’en desplaist, car vous a retenu,

Si que ces iours n’estes ici venu,

Quand bien pensois vous visiter & voir,

Et enuers vous faire mieux mon deuoir

Que n’auois fait ces iours prochains passez,

60

Avec quelqu’un qui m’a prié assez

De luy donner de vous la congnoissance,

Dont vous parlay (i’en ay bien souuenance)

En nostre hostel. Il est de nostre court,

De son sauoir (pour vous parler plus court)

65

Ia n’en dy rien, vous en congnoistez l’art

En goutant bien l’Epistre du vieillart

Qu’il vous enuoye, apres propos tenu

Entre

[p. 247]

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247

Entre nous deux. Quand serez revenu

De par deça, au long vous en diray,

70

Et ce pendant me recommanderay.


[8]Responce par Charles Fontaine
audict Aduocat.

ON dit bien vray, que les choses humaines,

De mal & bien sont meslees & pleines :

Mais beaucoup plus de mal (ie le say bien)

Qu’elles ne sont de bon eur, & de bien.


5

Voila, ainsi que le barbier incise

L’ongle du poulce, ou s’est fortune aßise,

Fut le porteur de voz lettres present :

Ie les receu, comme vn tresbeau present :

Et ie ne say si ce bon eur, & joye

10

Exceda lors le mal que ie sentoye :

Mais ie say ien que le mal cessera

Auec le temps (& de brief ce sera,

S’il plaist à Dieu) mais cette ioye telle

Sera tousiours en mon coeur immortelle.


15

Or pour entrer des letres en propos,

L’escrit premier fait en meilleur repos,

Quand ine [sic.] [sic pour ne] Le « i » est barré à la main sentois tel mal, en somme toute,

Sentoit vn peu son iour de Pentecouste :

q 4

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248

Außi, ainsi comme le sainct Esprit

20

Multiplia (aux Actes est escrit)

Dedãs maintz coeurs ses dõs, & sainctes graces

Et par dehors dons de langue, efficaces,

Miracles haultz puissances, & vertus,

Dont furent maintz ornez & reuetus,

25

Ainsi ces iours sa grand grace accomplie,

Par deuers moy voz lettres multiplie,

En me faisant ce bon avansement

Que i’en reçoy outre mon pensement :

Et m’enuoyant, sans chicheté aucune

30

Et sans seiour, largement deux pour vne,

Lesquelles font (si la mienne ie y nombre)

De Trinité le sainct, & diuin nombre.

Außi ce fut le iour de Trinité

Que ie receu le tout empacqueté.


35

A vostre escrit maintenant je responds,

Que dans les miens bien peu ie corresponds,

Ie dy bien peu, ou du tout rien sans faulte

A la louenge excellente, & tant haulte

Que me donnez : & maintiens que d’honneur

40

Vous m’estes bien trop liberal donneur :

Et s’il ya chose en moy de loz digne,

Grace

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249

Grace i’en rens à la bonté diuine,

Considerant qu’elle me faict ce bien

Sans mon dessert, & que le tout est sien :

45

Mais bien ie sens que l’eau de ma fontaine

N’est point si viue, abondante, & certaine

Que l’auez faicte : ains c’est humilité

De vostre coeur, & liberalité

(Dont votre Epistre ainsi que la personne

50

Resplendit fort) qui tel honneur me donne :

Lequel honneur (i’en iure foy, & loy)

Quand ie le li, ou quand lire ie l’oy,

Me rend honteux : il y a bien maniere

De donner loz plus saine, & droituriere,

55

Moyen est beau. Aux Tulles, Demosthenes,

Aux gens savans, soit de Rome ou d’Athenes,

Ie ne suis rien, ou bien peu ie leur suis,

Car de bien loing, ou de rien les ensuis.

Ilz ont leur veine ou Latine, ou Attique

60

Exquise fort, i’ay la mienne rustique

En mon Françoys, qui est moins precieux,

Et moins orné, diffus, & copieux :

Parquoy en eux on trouue la semence

De bien parler, & de grand eloquence :

q 5

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250

65

Tant leur langage est beau, riche, & hanté :

(Tel l’ay trouué quand ieune l’ay gousté)

Mais en mon rude, & tant rural ramage,

En tout mon faict, escriture, ou langage

Qui bien y voit, y trouue seulement

70

Vn lasche cours, vague, sans fondement.


Or ne prenez en mal ou à iniure

Ce que i’ay dit parolle vn petit dure

Non en faueur de nostre langue : pource

Que verité, de vertuz mere, & source,

75

Sans aucun blasme, ou affection d’ire,

Selon propos m’a contraint de ce dire.


Ie ne suis point d’Apollo, ou Pallas

Le vif pourtraict, ainsi que tu parlas :

Onc n’ouy chant de Mercure, ou Phebus :

80

Mais il est vray que sur les champs herbus

Pan le cornu i’ay bien ouy sonner,

Qui ne se veult moindre gloire donner

Que fait le pan en sa queuë, & sa rouë :

Car comme Pan de son beau flaiol iouë,

85

Vn iour me trouue avecques les bergers

Gardant brebis illec en ces vergers,

Et les vy tous (ce que tresbien ie note)

Venir

[p. 251]

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251

Venir à luy, à son chant, & sa note :

Auec son chant il les vous attiroit

90

Comme Amphion pierres, & boys tiroit :

Si m’aprochay, & au son de ses buses

Prenois plaisir, autant qu’au chant des Muses

Font les diuins Poëtes excellens,

En stile hault riches, & opulens.


95

Or ainsi comme à ce Pan, Dieu agreste,

Et à son chant mon oreille ie preste,

Rauis si fort en furent mes espritz

Que pour mon maistre, & enseigneur l’ay pris :

Mais le Mercure, en sa parfaite lyre,

100

Point n’ay ouy, ains n’en ay fait que lire

Comme il iouoit avec tous si agus

Q[']uil endormoit tous les cent yeux d’Argus,

Afin que fust ravie (que Dieu sache)

La belle Yo iadis muee en vache.

105

De Pan tout seul ie puys bien dire ouy

Que ie l’ay veu & son gros chant ouy.

Voila pourquoy ma Muse est tant sylvestre

Elle ne tient sinon de Pan mon maistre,

Me ravissant avec ses chalumeaux

110

Qui m’y sembloient harmonieux & beaux :

Dont

[p. 252]

Fac-simile de la page

252

Dont à present ma Muse sourde, & molle

Tant sourdement & mollement flaiole,

En ensuyuant du dieu Pan les Musettes.


Changeõs propos, vous dites que vous estes

115

Beaucoup distraict, & sans aucun seiour

Tant occupé, ou soit nuict ou soit iour,

Le iour aux plaictz, & la nuict à la femme

Qui vous traveille : or ne luy donnez blasme,

Et de tel cas on n’en doit que bien dire :

120

Car femme doit de nuict iouer, & rire

A son mari, qui de iour en simplesse

Doit resembler à la chaste lucresse.

Vous vous plaignez, & ie say qu’il y a

Bien pres d’ici homme qui se lia

125

Par mariage, & print vne des filles

De ce quartier pour mieux iouer aux billes,

Mais i’ay grand peur que tost ne ioue au flux

Qu’on dit auoir quatre vingtz ans, ou plus

Cenonobstant ce vieillart triomphant

130

A son espouse a fait vn bel enfant.

Dieu face donc la grace à ce vieillart

D’encor cent ans exercer ce vieil art.


Vous vous plaignez, vous auez donc trop eu

De ce

[p. 253]

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253

De ce que telz comme moy ont trop peu :

135

Et par ainsi le long de la sepmaine

Voila comment trop aise vous demaine.


O que plusieurs voudroiẽt qu’on les touchast

Souvent ainsi, & qu’on les approchast !

O qu’ils diroient, tu sois la bien venue,

140

Et fusses-tu à minuit toute nue !

Ilz courroient sus en poste, & à gran pas :

Mais attendez, pour moy ne le dy pas,

Car en courant on s’eschauffe, & enflambe,

Arriere donc, c’est aigrun pour ma iambe :

145

Ce nonobstant, mais bien d’vn autre stile,

Toutes les nuictz me réueille ma fille

Que vous savez, ma petite fillette

Qui a rendu ma personne foiblette.

Voila vn point que dictes grosse charge,

150

Touchant lequel vostre femme vous charge,

Mais au contraire ainsi vous deschargez,

Et en ce point vostre femme chargez.

Vn autre cas, en n’espargnant les dames,

Vous imposez dessus voz póures femmes :

155

C’est que si vous ne faites leur besoigne,

On vous riotte, & tousiours on vous groigne.

Si

[p. 254]

Fac-simile de la page

254

Si croy ie bien que seriez Socrates

D’esprit, & meurs, mieux que Xenocrates.

Mais quel besoing que ie vous admonneste

160

Qu’en femme y a bon luc [sic.] [sic pour cul], & bonne teste ?

La femme soit en noyse Xantippé.

Mais en cueur chaste vne Penelopé :

Car toute femme ou fille, bonne, ou belle

Communement vous tient de la rebelle.


165

Voila les pointz en quoy vous abondez,

Ou voz raisons, & defenses fondez :

Bon homme, helas, certes ie vous plaings tant,

Mais ie n’ay rien que vous donner pourtant.

Or ie vous pry, respondez à propos,

170

Maint sauant homme a il plus de repos

Que vous n’avez ? ie di maint sauant homme

Qui auiourdhuy bien peu souuẽt prent somme,

Ayant l’esprit aux sciences raui :

Et de ce point desia vous escrivi.


175

Mais il me fault respondre à l’autre point,

Que comme vous marié ne suis point :

Car vous m’auez escrit sus ce point cy

Qu’il ne m’en prend comme à vous en cecy.

Ie vous diray le bien que l[’]on y gouste

Vous

[p. 255]

Fac-simile de la page

255

180

Vous fait passer cette amertume toute,

Legerement, ainsi qu’il m’est auis :

Tousiours auez à qui faire deuis,

Et si le mal vous prend en quelque sorte,

Incontinent auez qui vous supporte :

185

Et nous distraitz, perduz, & égarez,

Du medecin sommes loing separez :

C’est chose dure, & de plaindre tresdigne,

Quand le malade est loing de medecine,

A qui il fault, quand le mal serre pres,

190

Tost recourir en grant peine, & grans fres.

Mais nous auons communement apris

De nostre estat quasi mettre à despris,

Plus estimans, &  preferans vn tas

Tant des egaux que des moindres estatz :

195

Tesmoing en est le peuple qui se tanne

De tant manger du seigneur Dieu la manne,

Et qui desire außi de la changer

A aux puants, grant viande à manger.


I’ay du vieillart (que vous dictes) la lettre

200

Leuë & releuë assez de mettre en mettre :

Elle a bon vent, & marine en effect,

Dont suis joyeux que tel honneur me faict :

Pour

[p. 256]

Fac-simile de la page

356 [sic.] [sic pour 256]

Pour cette foys luy fay brieue response,

Satifaisant à sa seule semonse :

205

Quelque autre foys que mieux dispos seray,

Plus long escript à luy i'adresseray.


Or excusez l’epitre du malaise,

Tant sa longueur que sa grace mauuaise :

A Dieu ami, qui en santé vous tienne,

210

Et en briefz iours me renuoye la mienne.


[9]Response par Iean Orry, Aduocat susdit.

CEla est vray, ie le tien pour certain,

Ce qu’Edipus au propos incertain,

Douteux, obscur, subtil, Enigmatique,

Du monstre Sphinx, sur le mont Thebaique

5

Discretement respondit, qu’il aduient

Que l’homme vieil en enfance reuient.


A mon propos conuient telle response,

Car au moyen de vostre grand semonse,

Retourné suys de facheuse vieillesse

10

En mon enfance, & florissant, ieunesse :

Ie n’entens pas qu’en aage fusse vieux,

Car plus aagé que suis estre ne veux :

La raison est, si l’estois dauantage,

C’esta

[p. 257]

Fac-simile de la page

257

Il en viendroit à deux perte, & dommage :

15

C’est asauoir, à moy que premier nomme,

A celle außi qui m’appelle son homme :

Et a besoin que ie trauaille ieune,

Ou il faudra que souuent elle ieusne :

Mais i’enten donc parler de mon estat,

20

Triste, & chagrin, de toute ioye plat,

Loing de plaisir, & de tout passetemps,

Auquel on n’oyt, & ne voit que contens,

Debas, discors, noyses, plaidz, & proces,

Lesquelz m’auoyent rendu en tel acces

25

De cure, & soing, qu’estois en mes espritz,

Par tous mes faitz, mes ditz, & mes escritz

Comme vn facheux réueur, & tout songeart,

Melancolique, & rioteux vieillart :

Et quasi tel comme Heraclite fut,

30

Qui peu, ou point, rire, & chanter voulut.

Comme luy donc, iauois ia souz le banc

Mis la vielle, & m’estois mis au ranc

De tristes gens, laissant ioyeuseté

De ma ieunesse, ou i’ay ioyeux esté.

35

Plus ne prenois de plaisir à la lyre,

N’au tresdoux chant d’Apollo, n’a relire

r

[p. 258]

Fac-simile de la page

258

Du dieu Bacchus l’origine, & naissance.

Plus ne prenois deduit ne plaisance,

A hault louer Castalie, & Dircé,

40

Ou Permessus, ou m’estois exercé

En mon ieune aage : ainsi qu’à Parnasus

Au long d’escrire auecques Pegasus,

Et comme il feit la clere Hypocrené

En Helicon, à louer Lariné,

45

Et autres lieux delectables aux Muses,

Qui me plaisoient, auec les cornemuses

De Syluanus, de Pan, & Silenus,

Dansans sur l’herbe auec Nymphes tous nuds,

Et autres dieux pastoureaux, & champestres :

50

Car soing n’auois lors de tous biens terrestres.

Et brief, sur tout les sciences humaines

Me delectoient, pource qu’elles sont pleines

De grand douceur, qu’ay laissée depuis,

Dont trop me plaindre & repentir ne puis.


55

Mais en pensant par vostre induction,

Hyer au soir à tell [sic.] [sic pour telle] mutation,

Phebus allant les Antipodes voir,

Et enuoyant la Lune nous reuoir,

Qui tost apres en sa face cornue

Vint

[p. 259]

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259

60

Vint apparoir luysante, & de corps nue,

Dont la clarté le ciel tant decora,

Qu’Herebus lors d’elle s’enamoura,

Et prepara pour la receuoir mieux,

Maint corps celeste illuminant les cieux,

65

(Qui de bien peu seruirent, car Diane

Tant reluisoit en son corps diaphane,

Que chacun corps lumineux s’enfuit)

Morpheus vint qui mes deux yeux clouit,

Et tout ainsi comme aux cerueaux des hommes

70

Souuent excite, & fait divers fantosmes,

Il m’imprima vn songe fantastique.


Aduis me fut qu’en habit magnifique

Ie vy Pallas : à la venue d’elle   

Si grand lumiere apparut, qu’onques telle

75

Ie n’auois veuë, & fort m’espouenta,

Car en fureur à moy se presenta,

Me reprenant auec grosses parolles

Pourquoy tenois tous ses faictz à frivoles :

Si ie m’estois retiré d’avec elle

80

La reputant comme vne simple ancelle,

Pour ensuyuir la chymere pratique,

Vne grand vieille, auare, toute ethique,

Qui n’a iamais ne repos ne soulas.

r 2

[p. 260]

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260

Comment (dit elle) estois tu desia las,

85

de t’esiouyr avec Nymphes, & Muses ?

De ta ieunesse, & ton esprit abuses :

Car celle suys, qui les miens en liesse

Fay long temps viure, & puis en leur vieillesse

Auoir honeurs, & biens sans grande cure :

90

Aduise donc, quand telz bien ie procure,

Retourne t’en vers moy, si bon te semble,

Viuons, chantons, soyons tousiours ensemble.


Lors Aurora, fourriere de Phebus,

Vient dechasser la Lune, & Herebus :

95

La Lune en mer tost se plonge, & s’en vient,

Mais on ne scet pas que Herebus deuient.

Tantost phebus, de fin pourpre vétu,

Tout le hault ciel d’azur a reuetu,

S’en vient, & prent place en nostre hemisphere :

100

Et, pour autant qu’il est de vie pere,

Chacun petit oyseau à sa venue

S’esiouïssant, en son chant le saluë,

Luy donnant mille aubades, chansonnettes,

Petis motetz en voix franches & nettes,

105

Tant qu’onques plus oreille n’en ouyt :

Le chant desquelz mes deux yeux esblouit :

Et

[p. 261]

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261

Et sur ce point, estant de ioye esmeu,

Pour leur doux chant, & pource qu’auois veu

Dame Pallas ainsi en mon sommeil,

110

Ie proposay alors en mon réveil,

Hors de mon coeur chasser toute tristesse,

Et que Pallas ie prendrois pour maistresse :

M’esiouyssant souuent avec ma Muse,

Sans que vers vous ie prenne plus excuse

115

Sur mon estat, au moins tant que i’ay fait :

Pareillement en alleguant le fait

De mariage, & du deu domestique :

Mais ma Muse est encore rant [sic.] [sic pour tant] rustique,

Et si tresrude, à faulte d’exercer,

120

Que bien souuent, quand viens à y penser,

Ie n’ose plus à escrire me mettre,

Considerant vostre fluide metre,

Si bien poli en langage propice,

Que d’Apollo semble estre l’artifice,

125

Et non de Pan, dieu rustique, & champestre,

Que vostre maistre auez dit aux champs estre :

Car qui voudroit noz metres assembler,

Incontinent on verroit resembler,

Le metre mien (que ne die plus oultre)

r 3

[p. 262]

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262

130

Tout proprement à vn caduque coutre,

Qui de long temps ne fut au labeur mis,

Mais delaissé, & à rouille souzmis,

Tout laid, gasté, consumé, demoli :

Mais bien le vostre à vn glaiue poli,

135

Agu, tranchant, & venant de la forge.


Voila comment de present ie vous forge

Metres si laidz, difformes, & sans art,

De peur qu’on dist qu’vn paresseux songeart

Fusse enuers vous, qui tant de vostre grace

140

M’auez semonds en vostre art d’efficace.


A ce matin, d’vn iour de noz vacances,

I’employe donc mes petites puissances

A vous ensuyure en vostre art, & mesure :

A ce matin ie taille, & ie mesure

145

Cet escrit mis souz vostre lime, & titre,

Et vous enuoye encore cette epistre

En respondant à la vostre, ou me dites

Bon hõme, mais ie croy que vous mesdites :

Car vn chacun, qui a veu cette attache,

150

Dit bien qu’en moy onques n’en fut veu tache.

Ce nonobstant ie prens en gré l’iniure,

Et contre vous n’en proteste, ou murmure :

Tel

[p. 263]

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263

Tel soye ou non (quoy qu’il m’en doit chaloir)

Ie n’ay esgard qu’à vostre bon vouloir :

155

Combien que pas chez nous on ne demande

Que soye tel, ainsi on le vous mande.

Quant au plaisir, au soulas & grand bien

Que poures gens, lesquelz sont au lien

De mariage, ont (ainsi que vous dictes)

160

En lieu des maux que noz femmes mal duites

Nous font, auec tant de noysifz alarmes,

Vous en parlez ainsi comme clerc d’armes.


Quant au surplus i’ay au pere Tamot

Communiqué, & leu de mot à mot

165

Vostre susdite ornee, & douce lettre,

Lequel vne autre a voulu vous trasmettre.

Mais soit la fin, priant Dieu que santé

Il vous enuoye, auec biens à planté.


[10]Responce, par Charles Fontaine.

I’Ay veu, i’ay leu vostre responce, amy,

Et comme auez auec songe dormy,

Songe qui n’est illusion fascheuse,

Mais d’vne dame aux lettres amoureuse :

5

Dont n’eusse pas voulu vous réveiller,

r 4

[p. 264]

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264

Car tel dormir ne vault moins qu’vn veiller.

Ie louë en vous premier la diligence,

Secondement la bonne intelligence,

Qui mes propos a conceuz, & notez :

10

Et tiercement l’amour que me portez.


Or comme vous i’ay songé, non pas comme,

Car mon songer ne sent pas tant son homme :

Mais sans descrire, & sans montrer au doigt,

Comment Phebus s’en vint plonger tout droit

15

En l’Ocean, la nuict tout à la ronde,

Enuironnant de ses ailes le monde :

Ny comme, apres qu’elle eut son vol parfait,

Ie vy venir en son tróne bien fait,

De l’Orient Aurora honoree,

20

Par Phaëton, & par Lampus tiree :

Sans tout cela, i’ay mon songe compris

En vn dizain, afin que noz espritz

Apres longs traitz en brieueté se iouënt :

Car gens savans, & l’vn & l’autre louënt.

25

Par vn dizain vous me respondrez donc,

Et de deux pointz, i’estimeray adonc

Vostre gentille, & gracieuse Muse,

Qui d’escrit long, & außi de brief m’vse.


Dizain

[p. 265]

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265

[11]Dizain par Charles Fontaine, audict
I. Orry, Aduocat.

I’ay songé cette nuict passee,

Que vous estiez de par deça,

Et vous ay eu en ma pensee,

Plus que depuys troys moys en ça :

5

Pour vous traicter cours la, & ça,

Et de ma place n’ay bougé :

En dormant i’ay beu, & mangé :

O amy digne de memoire,

Si ne m’auez autant songé,

10

Au moins faites le moy acroire.


[12]Responce au dizain precedent.

S’il ne tient qu’à le faire acroire,

Ie le feray facilement :

Bon amy, donc te soit notoire

Que i’ay songé semblablement,

5

Voire songé royalement,

Que d’Espaigne tu estois Roy :

M’en croy-tu ? mais ie ne le croy :

Or en mon coeur trop ie me deulx

Que la puissance n’est en moy

10

De le bien prouuer à nous deux.


r 5

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266

[13]Gabriel Tamot, Aduocat du Mans
à Charles Fontaine.

L’Antiquité, la memoire labile,

Me pressent tant que ne fay plus l’habile

Pour deuiser, & composer par metre,

(Filz, & amy) & ne veult Dieu permettre

5

Que mes vieux ans retournent en ieunesse,

Car mourir fault, on voit bien que ieu n’est ce.

Les iours de l’homme en ce monde sont courtz,

La mort le prent quand il a fait son cours.

Ieune ay esté, maintenant suis vieillart,

10

Passé, casse, ma rime est de vieil art,

Peu estimée entre ieunes auteurs,

De gens lettrez, & lettres amateurs.


Souuent ieunesse est à vieillesse dure,

C’est bien à tard quand l’vne o l’autre dure :

15

Si ne doit on vieillesse mespriser,

Et ne la fault raualer, mais priser.


Cela ne dy pour despriser ieunesse,

Mais c’est afin que de nous deux ieu naisse,

Qui noz espritz echauffe, & mette en ioye

20

Et que de toy bonne responce i’oye :

Car on m’a dit qu’en bon art poëtique,

Tu es

[p. 267]

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267

Tu es expert[,] garni de theorique,

De bons propos, & science certaine :

Si qu’aux ruisseaux de ta clere fontaine

25

Ceux qui ont soif de sauoir, pourront prendre

Refection poëtique, & aprendre

Bien & honneur, auec tout bon sauoir :

Comme on a peu l’experience voir

Par tes escriptz : car ta plume distille

30

Vn doux françoys passant tout autre stile.

Cet escript donc prendras en bonne part,

D’außi bon cueur comme du mien il part :

Filz & ami, si mieux faire sauoye,

Ie le ferois, cela s’en va sa voye :

35

Mais ie ne suys des mignons de Pallas.

Or sus, mon filz, montre que n’es pas las :

Metz plume en main, papier sur ton pulpitre,

Pour m’adresser en beaux vers quelque epitre.


Pardonne moy si quelque faut feis,

40

Trescher ami, en t’appellant mon filz :

Car ie n’entens estre en sauoir ton pere,

Qui en tout cas le mien petit supere :

Mais les vieillards par priuilege d’aage

Sur ieunes gens prennent cet auantage

Filz

[p. 268]

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268

45

Filz & ami de nom noble, & d’honneur,

Dieu te soit donc perpetuel donner

De son amour : c’est le desiré mot,

Par ton amy, cest Gabriel Tamot.


[14]Responce par C. Fontaine.

PEre, & ami, qui premier m’as eleu,

De tresbon cueur le tien escrit i’ay leu,

Duquel le sens, ou la rime, i’ay prise

En bonne part, tant ie l’ayme, & la prise :

5

Pour la valeur d’elle, & de son auteur

Qui m’a voulu ce bien faire, & cest eur

D’escrire à moy, pour prendre congnoissance,

Dont à iamais luy doy recongnoissance.

Vn point y a, ie voy que tes espritz,

10

Pere & ami, sont vn peu trop épris

D’amour vers moy, & en font trop estime :

Cause ne voy pourquoy tant on m’estime.

Bien donc, ami, ce loz, & grand honneur

Ie rens à Dieu, & au mesme donneur.


15

Quant à l’epitre, & la response tienne,

Raison veult bien que ie la die, & tienne

Non, que tu dis, batie de vieil art

(Encor que soit de la main d’vn vieillart)

Mais

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269

Mais ieune en stile, assez robuste, & viue :

20

Dont chanteray, viue le vieillart, viue :

Et que d’ici à seize ou dixsept ans

Soyons les traitz de sa plume sentans.

Mais quant au point de ta faulte ou offense,

M’appellant filz, en cela on n’offense :

25

En ne fault ia qu’on en quiere pardon,

Soit par amis, par argent, ou par don.

Car, grace à Dieu, ie ne suys à sauoir

Qu’on doit aux vieux la reuerence auoir

Comme à son pere : & saint Pol l’a escrit,

30

Ce m’est auis, en quelque sien escript.

Si on leur doit donc telle reuerence,

Combien plus tost fault qu’on les revere en ce

Beau mot de pere ? ainsi donc maintenant. [sic.] [sic pour ]

(Puys quà ton mot ie suys la main tenant)

35

Les ieunes gens peux appeller tes filz,

Comme de moy sans offense tu feis :

Et quant au pere, en sauoir, de nous deux,

Pere tu soys, certes ie ne m’en deulx.


A tant fay fin, car ie ne suys rusé

40

En equiuoque, & n’en ay guere usé.

Qui equiuoque aucunement s’efforce,

Et

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270

Et moy ie hay toute contrainte, & force.


[15]Responce par ledit Gabriel Tamot.

PVys que i’ay veu ta response ensuyuie,

Filz & ami, il m’est pris vne enuie

De te rescrire encor vn petit mot,

Que bien prendras de ton pere Tamot,

5

Pere i’entens d’aage, non de science,

Car ie congnoy en saine conscience

Qu’en ce ne suys digne d’estre ton pere,

Et pource à toy en ce ne me confere.

Ton sauoir est exquis, & autentique,

10

Et moy vieillart ie besoigne à l’antique :

Et doublement, tant d’esprit que de corps :

L’esprit ne tient en vers les bons accords,

Le corps s’en va, & tousiours diminue,

Ieunesse passe, & vieillesse est venue.


15

Assez souuent ie rime sans raison,

Mais pour rimer n’est riche ma maison :

Rime & raison sont tresbonnes ensemble,

Bien eureux est qui des biens en assemble :

Ce n’est pas moy : car ie congnoy tresbien,

20

Et long temps a que ie n’y acquiers rien :

Et m’est besoing sauoir autre mestier.

Ie ne

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271

Ie ne suys pas vn maistre Alain Chartier,

Vn Meschinot, vn Milet vn Nesson

Desquelz on oyt le poëtique son.

25

I’ayme trop mieux dire ma maladie

Qu’vn medecin pour argent me la die :

Car ie sens bien mon imperfection :

Si te suppli par grant affection,

Filz & ami, supporter mes deffaultes

30

En m’excusant, & mes tant lourdes faultes.


Et quant au point ou tu m’appelles pere,

Ie ne le prens à dueil, ne vitupere :

Grace t’en rends autant qu’onques ie feis,

Car trop eureux suis d’auoir vn tel filz,

35

Qui tant me fait de consolation,

Et met à fin ma desolation

Qu’ay eu d’vn filz, qu’Atropos, la diuerse,

A rué ius, & mis à la renuerse.

Mais il m’en prent trop mieux que ie ne pense,

40

Car Apollo par toy me recompense.


Voila comment ie gaigne, & rien ne perds :

En lieu de noir doy porter vert ou pers,

Car puys que i’ay nouueau filz recouuert,

Ie laisseray le noir pour prendre vert.

Dueil

[p. 272]

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272

45

Dueil me rendoit froit comme vn iour de ieusne,

Mais tu me rends tout gay, ioli, & ieune.


Puys que par toy ce bien m’est auenu,

Filz & ami, tu soys le bien venu,

Et plus que bien en ce païs du Maine :

50

Quand te plaira verrons ta face humaine

Orry, & moy, en noz petit burons

Et du meilleur l’vn à l’autre beurons,

De tresbon cueur, par grand resiouissance,

Afin qu’ayons tousiours la iouyssance

55

De bonne amour parfaicte, inseparable

Or Dieu te doint son regne perdurable,

Mon trescher filz : &, par son doux plaisir,

Venir au point de ton parfaict desir.


[16]Response par Charles Fontaine
audit Tamot.

DE ton escript i’ayme l’affection,

Pere & ami, qui fais tant mention

De moy ton filz, à qui tu montres zelle

Fort aprochant de l’amour naturelle,

5

Que tu auois à ton filz trespassé,

Dont tu te dis par moy recompensé

Eureusement : mais ie puys dire ainsi,

Que

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273

Que Dieu par toy me recompense außi :

Car long temps a sur mon naturel pere

10

La mort ietta sa main noire, & severe.


Quant aux propos, en ton escrit dernier

Ne sont pas fort differens du premier :

Car tu poursuis, parlant de ta vieillesse,

A me donner tousiours honneur sans cesse.

15

Mais ie voudrois de Medee tenir

L’art, par lequel te ferois raieunir,

Comme elle feit iadis le vieil Eson,

Qui pere estoit de son mary Iason :

Ie n’y faudrois, tu le peux bien entendre,

20

Pour, comme moy, en ieunesse te rendre.

Car ie croy bien que tu ne dirois pas

Comme Caton, quand viendroit à tel cas.

Lors pere & filz diroient, fi de vieillesse :

Lors pere & filz rimeroient en liesse.

25

Mais Poesie affamee, & en friche,

N’a, ce dis tu, point fait ta maison riche :

Außi n’a elle encore fait à moy :

Et ce seul point ne me met en esmoy:

Car le desir d’vn Poëte n’attend

30

Auoir richesse, ou tout autre estat tend.

s

[p. 274]

Fac-simile de la page

274

Iadis Virgile, Ouide, Homere, Horace,

Bassus, Codrus, Claudian, Lucain, Stace,

Par poureté ont eu maux infiniz,

Trop enviez, haïs, les vns bannis,

35

Ce nonobstant à present est leur nom

En gloire, honneur, & immortel renom.


Le vray Poëte à honorer s’amuse

Tant seulement & son Dieu, & sa Muse :

Le vray Poëte en constance est certain,

40

Il a coeur noble, & vn esprit hautain :

Comme Accius qui point ne se leuoit

Deuant Caesar, non pour gloire qu’auoit,

Mais pour monstrer qu’honneur, & reuerence

Gist au sauoir plus qu’aux gens d’apparence.

45

Le Roy d’Egypte enuoya demander

Par ambassade, & pour bien, Menander :

Autant en feit le Roy de Macedoine :

Et si n’alla ny vers Roy, ni vers Royne,

Et n’accepta oncques tel heur, combien

50

Qu’Atheniens le luy permissent bien.


Euripides ne voulut onc permettre

Au peuple Grec, de changer, ou ometre,

Sentence estant dedans sa Tragedie.

Et

[p. 275]

Fac-simile de la page

275

Et quel besoing est il donc que ie die

55

Que le Poëte à peine adorera

L’or, & l’argent ? à peine y cedera ?

Quand il ne peult ceder aux Roys, & Princes,

Aux hommes grans, aux peuples, & prouinces ?


Il est bien vray qui m’en presenteroit,

60

Vn Curius Fontaine ne seroit :

Comme Platon si requerroit il plus

Liures qu’argent, non comme Aristippus.


Tu dis celuy bieneureux qui assemble

Beaucoup de biens, mais (pere) autremẽt semble

65

A Apollo, & à Solon le sage,

Qui à Cresus disoit qu’en ce passage

De vie à mort, n’est bienheureux aucun :

Et s’il en est, il luy en nomma vn,

Pouret bon homme, & non Cresus le Roy.

70

Mais Cresus pris, en tristesse, & esmoy,

Pour tant de maux qui ont sur luy courus,

Tard creut Solon deuant le Roy Cyrus.


Quant à ce point que tu te dis auoir

Si grand desir en ta maison me voir,

75

Ie t’en croy bien : car qui seroit le pere,

Qui voir son filz ne desire, & espere ?

s 2

[p. 276]

Fac-simile de la page

276

Qui est le filz außi pareillement,

Qui ne desire affectueusement,

De voir son pere, & le boniour luy dire ?

80

Ainsi vers toy long temps a que i’aspire,

Dont me desplaist que nostre intention

N’a peu trouuer encor l’occasion

Que si de brief ne se rencontre en voye

Ie prie à Dieu que du ciel nous l’enuoye.


[17]F. P. à Charles Fontaine.

HIer au soir desir auoye,

De mettre cet escrit en voye,

(Quoy que mon esprit efforcé

En ce premier ieu s’est forcé)

5

Car ioyeux, ton conseil suyuant,

Ie me suis hazardé souuent

En chemin vers toy l’auanser :

Mais quoy ? Phebus me vint tanser,

Et me reprint ainsi dessoubs

10

Pareil propos. Son stile doux,

Ses vers tant beaux, & mezurez,

Ses motz, & termes azurez

Dont il a en maintes prouinces

Et acces, & credit aux Princes,

Ne

[p. 277]

Fac-simile de la page

277

15

Ne te donnent ilz à entendre,

Qu’escrire à luy ne dois pretendre ?

Ce nonobstant toute la nuict,

Ton bon conseil, qui point ne nuit,

A confermé le mien courage.


20

Or voy donc ce premier ouurage

Fait pour complaire à ta grand Muse,

Que vainement, & trop i’amuse,

A escouter mes rudes vers

Tirez à tort, & à travers :

25

Mais par ta douceur, & bonté

Ma trop grande importunité,

Et hardiesse excuseras,

Et s’il te plaist m’enseigneras.


[18]Responce par Charles Fon-
taine à F. P.

QVand ie seroye en faitz, & dictz

Celuy Poëte que tu dis,

Et quand tu serois encor moins

Que tu ne fais, neantmoins

5

Tu ne dévrois douter, & craindre

De toute crainte, & doute enfraindre

Pour quelque Epitre m’adresser,

s 3

[p. 278]

Fac-simile de la page

278

Que tu aurois voulu dresser.

Apres Homere, Pindarus,

10

Simonides, Stesichorus,

Alceus hault, terrible en stile,

Sapho, Anacreon, Vergile,

Par leurs noms, ou par leurs escritz

Viuent encor en loz, & pris.


15

Apres Apollo, & Mercure

De chanter, & harper ont cure,

Et si ont vehemence, & grace,

Le Poëte Orpheus de Thrace,

Le Roy de Thebes Amphion,

20

Le Roy des Daulphins Arion.


Si comme Lynceus tu ne vois,

Si comme Stentor tu n’as voix,

Desister pourtant tu ne veux

Voir, & parler comme tu peux.

25

Ne desiste donc à m’escrire,

Fusse ie tel que tu veux dire :

Car tant plus l’homme a de science,

Plus doit estre humble en conscience :

Toutesfoys ie say que lon dit

30

Que science enfle : mais tel dict

Se

[p. 279]

Fac-simile de la page

279

Se doit entendre en verité,

De ceux qui n’ont point charité,

De ceux lesquelz eu coeur immonde,

Ne sentent que l’orgueil du monde,

35

De ceux dont l’esprit en tout lieu,

Ne sent comment tout vient de Dieu.


Or est il qu’en mes petis metres

Ne me sens tel comme tes lettres

Me font (amy) & si en rien

40

Y a en moy sauoir, ou bien,

Si en quelque sorte suis tel,

I’en rens grace au Dieu immortel,

Qui m’as (sans que vanter m’en ose)

D’vn petit rien fait quelque chose :

45

Qui son esprit donne aux petis,

Les faisant grans, & bien subtilz

Quand il luy plaist : qui fait des cas

Bien merueilleux, ruant par bas

Les puissans, & haultz, eleuant

50

Le poure, & humble bien auant,

Le tirant comme des fumiers,

Pour le faire estre des premiers.


Mais ces propos telz ie reserue

s 4

[p. 280]

Fac-simile de la page

380 [sic.] [sic pour 280]

A ta docte & saincte Minerue,

55

Car ie say bien que nuict, & iour

Tu prens ton esbat, & seiour

A fueilleter les liures sainctz,

De telz propos garnis, & pleins.


Maintenant à l’Epitre tienne

60

Ie te respons (& t’en souuienne)

Qu’elle n’est pas à despriser,

Comme premiere, ains à priser :

Des meilleures n’est, ne des pires,

Mais c’est assez que tu aspires

65

Par vne ardente affection

A plus grande perfection,

Et suffit que ton ieune esprit

Tu recongnois en tel escrit :

Lequel encor qu’il fust plus maigre,

70

N’aura de moy la reprise aigre :

Phebus te doint avansement,

Car tu as bon commencement.


[19]Response par F. P. à Char-
les Fontaine.

LE filz Cresus par grande affection,

Receut en fin de voix perfection

Que

[p. 281]

Fac-simile de la page

281

Que luy auoit nié dame nature,

Aux premiers iours de sa progeniture :

5

Le sainct esprit à son aduenement

Multiplia ses graces grandement,

Ottroyant don de langues aux gens rudes,

Lesquelz n'auoient onc hanté les estudes :

Pareillement ta docte, & douce lettre,

10

Que de bon coeur il t'a pleu me transmettre,

M'a aporté de la langue l'vsage

Pour bien parler en ce premier ouurage :

Parquoy ie puis le iour bienheureux dire,

Qui m'esclaira pour telle epistre lire.


15

Or ie respons à la louange extreme

Que m'as donnee, & l'adresse à toymesme,

Non pas à moy : c'est à toy, c'est à toy,

Qu'elle se doit adresser, non à moy :

Car ton doux stile, auquel ne puis attaindre,

20

Me le fait dire, & escrire, & sans faindre.

Mais tu me viens charger de tant d'honneur,

Qu'il n'est si riche, & liberal donneur,

Qui n'en vinst pauure, & prest à demander.

I'excuse amour qui te vient commander

25

Escrire ainsi, & de n'estre pas las

s 5

[p. 282]

Fac-simile de la page

282

De m'appeller ou Minerue ou Pallas.


Bien ie voudrois que ta Muse hautaine,

La source ouurist de ta douce fontaine

Pour m'envoyer quelque petit ruisseau

30

Qui arrosast mon sec, & dur cerueau :

Iusques au fonds certes m'y plongerois,

Et puis apres de grant coeur chanterois,

Quelque beau chant fondé sur la louange,

Qu'a merité ton si bel esprit d'Ange.


[20]Responce par Charles Fon-
taine à F. P.

COurage amy, cette Epitre gentille

Me fait encor mieux iuger de ton stile

Que la premiere, & la va surpassant

Comme seconde, en stile plus puissant :

5

Poursuy donc fort, degré à degré monte,

Ton cler esprit, & en fin se surmonte :

Comme ie voy, il en a grand desir :

Comme ie sens, i'en ay bien grand plaisir.


Mais si Cresus pour pere tu auois

10

Quant aux grans biens, & non en seule voix,

Ie n'y aurois, ce croy-ie, rien perdu :

Ains comme l'autre a tresbien deffendu

Par

[p. 283]

Fac-simile de la page

283

Par voix, son pere encontre vn qui l'oppresse,

Me deffendrois außi par ta richesse

15

Contre fortune, & sa malignité

Qui tant souuent, & trop m'a molesté :

Si autrement, autant bien t'aymerois

Quand seulement vn Eglé tu serois.

Mais tu n'es pas ny l'vn, ny l'autre außi :

20

Souuent t'ay veu bien parler, Dieu merci,

Auparauant que mon epitre lire :

Et maintenant ie te voy bien escrire.


[21]C. Fontaine à vn sien ami.

LE plus grant bien qu'ayent amis presens

C'est s'entreuoir : puys quãd ilz sõt exẽptz

De ce grant bien, quand quelque grand espace

Les a distraitz non de coeur, mais de face,

5

Dont n'ont pouoir de tenir vis à vis

Mille propos, mille petis deuis,

De s'embrasser, s'entreuoir, s'entrerire,

Leur plus grand bien alors c'est s'entr'escrire.

Tel est le bien comme en coeur ie le sens,

10

Le plus grant bien de tous amis absens,

S'entrembrasser, & s'entreuoir par lettre,

Qu'on doit souuent l'vn à l'autre transmettre,

Puis

[p. 284]

Fac-simile de la page

284

Puis qu’il n’y a autre moyen certain

De s’entreuoir, & demourer loingtain.

15

Leur grand bien donq c’est l’oeil en la presence :

Et leur grant bien c’est la plume en l’absence.

Parquoy celuy qui est souuerain bien,

Lequel devons aymer sur tout tresbien,

Celuy, sans fin, qui noz deux cueurs allume

20

D’ardante amour, nous saulue l’oeil, & plume :

L’oeil, pour encor quelque foys nous reuoir :

La plume, pour souuent lettres auoir.

Que pleust à Dieu que ma plume petite

Peust faire chose (o ami) bien escrite

25

En vers remplis d’vn doux son, & bon vent :

Lors i’escrirois, & beaucoup, & souuent :

Quatre ou cinq foys (ou plus) toutes les lunes

Vous descrirois mes bons eurs ou fortunes

Qui ça, & là me font aller, venir,

30

Sans que de vous perde le souuenir.

Excusez donc d’vne amour franche, & nette,

Ces rudes traiz de ma tendre plumette :

Prenez en gré mon stile si tresbas

Qu’on n’y sauroit prendre goust ny esbas :

35

Mais auec temps, qui toute chose avanse,

Croist,

[p. 285]

Fac-simile de la page

285

Croist, & fait fruict la petite semence.


Changeant propos, ie vous veux auertir,

Et en ami, que depuys mon partir

D’auecques vous, on ma seigné la veine,

40

Qui a rendu ma personne si vaine

Que mes amis cuidoient, & moy außi,

Que disse Adieu à tout ce monde cy.

Car lors i’entray en vaineté extreme,

Qui me rendit trop plus qu’vn drapeau blesme.

45

En vn instant mes ioues blemissoient :

Mes poures yeux du tout s’esblouissoient :

Cueur, veines, nerfz sentirent telle angoisse

Q[']uil n’y a nul que moy qui le congnoisse.

Et en criant Iesus, Iesus (en peine)

50

De dure mort senti la forte alaine.

Si vaine fut ceste grant pasmoison

Que departoit l’esprit de sa maison,

Si n’eust esté que Dieu par bonté grande

De n’en partir encore, luy commande.

55

Dire ie puys, & bien me vanter ose

Que bien gueri fus de ma coupperose

Qui n’eust point eu de retour cet Esté

Si vn petit plus outre i’eusse esté.

Vn

[p. 286]

Fac-simile de la page

286

Vn point y a qui me reconfortoit,

60

Cest que iadis vn poëte portoit

En mesme moys, mesme aage, mesme peine,

Quand fut seigné de seignee mal saine :

Et moy außi ie croy que ne fus pas

De noire Mort plus loing qu’vn petit pas.

65

En cet endroit amour veult, & commande

Que de bon cueur à vous me recommande.


[22]Response de l’ami à Charles
Fontaine.

PVis que m’auez de si douce maniere

Escrit en vers, mesme vsant de priere

A nous reuoir bien souuent par escript,

Estant nostre oeil de ce grant bien proscript,

5

(Pour le chemin & distance locale,

Qui entre nous met si grand interuale)

Ie ne saurois vous refuser iamais :

Cenonobstant que la charge, & le fais

De mes plusieurs affaires domestiques,

10

Et les raisons de mes peines publiques

Y contrarie, & met empeschement :

Mais i’ayme mieux faire vn desbauchement

De mon proffit, & perdre marc, & once,

Que

[p. 287]

Fac-simile de la page

287

Que de faillir à vous faire responce :

15

A celle fin que ne rende inutil

Escript venant d’vn poëte gentil :

Et que ne soys veu mespriser la chose

Qui tant d’amour, & d’accueil me propose,

Ce que ne doy moins louer, & priser,

20

Que la fontaine ou faictes espuiser

Vostre fluante, & douce poësie :

Mais il y a mainte raison choisie,

Mainte matiere, & maint digne propos

Qui sierroit mieux en l’oreille à repos

25

De son amy, que mis en escriture,

Car le papier n’a point de couuerture.

Lon voit außi plusieurs choses tost dictes,

Qui vaudroient mieux temperément escrites :

Mais en cela ie n’ay point de regard,

30

Car bõne amour, que Dieu nous sauue, et gard,

Est si tresprompte à bien faire, & soudaine

Qu’elle n’a point ceste raison mondaine :

Car elle seule entretient, & unit,

Tout le grant bien qu’en l’homme on definit,

35

Non par parolle, ou par epitre ornee,

Mais d’vne grace aux amis adonnee,

Non

[p. 288]

Fac-simile de la page

288

Non en faueur de ce monde mondain,

Mais par l’esprit à bien faire soudain.


Pour venir donc respondre à vostre lettre,

40

Quand ie paruins à lire, & voir le metre

Parlant de vostre esuanouissement,

Soyez certain que mon entendement

S’en desola, & fus bien grande espace

Sans lire plus, triste en cueur, & en face :

45

Car quel qui soit qui donna le conseil

De vous dresser si enorme appareil

Pour vous curer la vostre coupperose,

Cest vn badault qui n’entend pas la chose.


Si les grans biens que nature depart

50

Nous font contens, & eureux toutepart,

Prendrons nous pas außi en tolerance

Les maux venus avec nostre naissance ?

Certes ouy : car nature n’a faicte

Chose qui peust par art estre deffaicte,

55

Sans mettre en blasme, & danger la personne :

Car nature est à toute chose bonne.

Et s’elle fait apparoir au dehors

Rougeur, ou tache au visage, ou au corps,

De là ne vient bonne, ou male auenture :

Par

[p. 289]

Fac-simile de la page

289

60

Parquoy qui fait à son sang ouuerture

Pour reformer vn vice naturel,

Il se declare à soymesme cruel,

Iniurieux à sa propre nature,

Et contre Dieu semble faire murmure.

65

O grand amy, que diray ie au par sus ?

Le coup est fait, mais ne le faites plus :

Ou vous irez, sans retour, au passage

Dont m’escriuez que fustes en ostage.


Mais ie vous pry, amy, en cet endroit,

70

Quand vous auez l’esprit prompt, & à droit

Pour retenir toutes les haultes choses,

Que lon dit estre en l’autre monde encloses,

Puis que si pres vous y fustes d’vn pas,

Racomptez nous par mesure, & compas,

75

Ce que lon dit des grandes controverses

Entre les gens, & des choses diuerses :

Si leurs proces, querelles, & debatz,

Seront vuidez là sus, ou ici bas.

Ie n’y voy point grand cas à decider,

80

Qui en pourroit conuoitise vuider.

Qu’en dictes vous ? est il iamais poßible,

De viure en paix en ce monde sensible ?

t

[p. 290]

Fac-simile de la page

290

Ie vous suppli m’en dire la façon,

Et m’enseigner quelque bonne leçon,

85

Pour cheminer es sentes plus certaines,

En m’abreuant de voz viues fontaines :

Außi le veut entre amis estre fait

Nostre Apollo qui en donne l’effect.


Et si sauez aucune chose en somme

90

Dont le pouoir soit en ce petit homme,

Asseurez vous außi tost d’en fournir

Qu’il vous plaira m’en faire souuenir.


[23]Response par Charles Fontaine,
à son ami.

SEigneur amy, facilement ie croy

Qu’auez ces iours eu mesme mal que moy :

Car i’ay esté en grant peine, & en doubte

Qu’vn mot de vous n’oyois en somme toute :

5

Et ne pouois penser l’occasion

Dont aduenoit telle dilation.

Viendra il point, disoye en longue attente,

Vn messager qui lettres me presente ?

N’auray-ie point ne parolle, n’escript ?

10

A quoy tient il que tel, ou tel n’escript ?

Brief, i’ay esté en ces doubtes, & peines

Peu

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291

Peu plus peu moins, dix ou douze sepmaines :

Qui est long terme, & la seule moytié,

Tenant suspens, est dure en amytié.

15

Voila comment i’ay fait experience

Qu’en telle chose on a peu patience,

Et vous außy (ie le sens, & ne le fay)

En vostre endroit en auez fait l’essay :

Car vostre cueur telle amour me demontre

20

Qu’il n’est ioyeux quand lettres ne rencontre.


Or Dieu gard donc les deux entiers amis,

Lesquelz se sont de respondre entremis :

Dieu gard les deux, mais les troys à bien dire,

Lesquelz n’ont peu leurs lettres à temps lire,

25

Et sans leur faute, ains faute des porteurs,

Qui n’ont esté diligens apporteurs.

Dieu les gard donc ces porteurs tant malsades,

Qui nous ont fait d’vn mesme mal malades,

De non iamais permettre & consentir

30

Que tel ennuy ilz nous facent sentir :


Mais tout ainsi que le douteux nauire

(Qui bien souuent par vague tourne, & vire

Sur haute mer) d’autant plus grant espace

Met à trouuer son port, & seure place,

t 2

[p. 292]

Fac-simile de la page

292

35

Par le moyen du vent contraire, & fort,

D’autant außi c’est plus grand reconfort,

Redoublement de ioye, & de liesse

A cil à qui le nauire s’adresse,

A cil à qui viennent les marchandises

40

De loing païs, bien rares, & exquises :

Certes ainsi voz lettres tant virees

Par vents d’oubli, me sont plus desirees.

Voz lettres donc par ces vents retenues,

Sont de mon coeur tant plus cheres tenues,

45

Venans au port, ou sont en seureté,

Entre mes mains, & en leur sauueté :

Et grace à Dieu encor dont vers le soir

Elles ont peu leur port desiré, voir.


Or, bon amy, cette solicitude

50

De coeur entier, & grande promptitude,

Dont enuers moy, qui suis vn moins que rien,

Vous vsez tant, que mesme vostre bien,

Vostre profit, & domestique affaire

Vous delaissez, à fin de satisfaire

55

A me respondre, est si grand amour bonne,

Que ne la peult reualoir ma personne :

Mais quand ne puis par effet reualoir,

Pren

[p. 293]

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295 [sic.] [sic pour 293]

Prendrez en gré au moins mon bon vouloir,

Mon bon vouloir, qui à dire m’incite.

60

I’ay grand vouloir, mais puissance petite.

Außi l[']on doit moins faire mention

Du grand pouuoir que de l’affection :

Car bon vouloir est vn riche tresor

Que les amis poisent au poix de l’or,


65

Mais quant au point, & louange hautaine

Ou requerez que ma viue fontaine,

Veuille en ses eaux vostre esprit abreuuer,

A autre temps me le fault reserver.


[24]Charles Fontaine à son oncle Maistre
Iean Dugué, Aduocat en Par-
lement à Paris.

L’Escrit present pource que ce n’est chose

Digne de vous, presenter ne vous l’ose :

Ce nonobstant s’il vient dessouz voz yeux,

Estimerez que pourray faire mieux

5

A l’aduenir, & que mon inscience,

S’adresse à vous pour deuenir science :

Car lon sçait bien, & la chose est certaine,

Que le Gué passe en tout cas la Fontaine :

Et vostre loz pour son decorateur

t 3

[p. 294]

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294

10

Requiert meilleur Poëte, ou Orateur.

Ce ne me doit pourtant trop retarder

D’escrire à vous, & ne me doit garder

De vous donner, quasi en m’esbatant,

L’honneur, & los dont vous meritez tant,

15

Pour deux raisons : l’vne est, car cest escript

Que le nepveu à l’oncle aura escrit

Plus sera ample, ou plus les vers croistront,

Tant plus außi mes fautes paroistront,

Qu’il vous plaira à part me remontrer,

20

Quand vous pourrez temps & lieu rencontrer :

Car demourer tel que suis ie ne veux,

Mais bien veux faire ainsi que bons nepueuz,

Qui en vertu veulent leurs oncles suyure,

Et leur sauoir, sens & bon stile ensuyure :

25

En quoy valez de loz vn milion,

Ie iuge ainsi aux ongles le Lyon.


L’autre raison, c’est que ie pren plaisir

En vers François, & si ay grand desir

De plus auant gouster cette science :

30

En escriuant croistra l’experience :

Celuy qui veut estre en quelque art parfaict,

Faut qu’il y soit par long temps expert fait.

La Poë

[p. 295]

Fac-simile de la page

295


La Poësie est science tant digne,

La Poësie est chose si diuine

35

Que les Romains pour a bien exciter

Les ieunes gens, leur venoyent reciter,

Et leur chantoient en leurs conuiz & festes

Les nobles faictz, & les vertueux gestes

De leurs maieurs, en vers, hymnes, cantiques,

40

Et en ditez tresbeaux, & poëtiques.


Noz anciens qui par force & bon eur

Sur maint fort peuple ont emporté l’honneur,

Ont honoré les Poëtes si fort

Qu’entre combats, & martial effort,

45

S’il auenoit que, par cas d’auenture,

Il les voyent, leur belliqueuse ardure

Cessoit tout court, mesmes les ennemis

S’en desistoient (de Poësie amis :)

Et le Dieu Mars plein d’horreur, & fureur

50

Reveroit lors des Muses la douceur.


Cesar Auguste a dit, & arresté,

Que de la loy plustost la magesté

Diminuast, que de mettre en effect

Le testament que Virgile auoit fait :

55

Car, sans propos, vne heure eust aboli

t 4

[p. 296]

Fac-simile de la page

296

Tant de labeurs du Poëte anobli.


Les corps, les biẽs, maisons, chasteaux, vieillis-
 (sent,

L’or, & l’argent par la roille perissent :

Mais les beaux vers ne vont point perissant,

60

Car Apollo est tousiours florissant,

Tousiours beau, ieune, & la face en liesse

Ne sent iamais du vieil temps la vieillesse.

Ce beau Phebus, que ie veux pourchasser,

Tira des loix, garda d’aduocasser

65

Iadis le beau, & le gentil Properse,

Comme estat plein de bruit & controuerse :

Autant en feit à Ovide, plaisant,

A qui son pere alloit souuent disant,

Que poursuis tu vne estude inutile ?

70

Homere n’a laissé ne croix, ne pile :

Laisse tes vers, & poëtique veine,

Ceste science est trop sterile, & vaine :

Mais oncques n’a cet esprit destourné

De son Ovide, aux Muses du tout né :

75

Et quoy qu’il fust la cause de son estre,

Si n’a il peu en cela estre maistre.

Le naturel d’vn enfant n’obtempere,

Et ne se vainc par oncle, ne par pere :

Car

[p. 297]

Fac-simile de la page

297

Car la nature est tousiours la maistresse,

80

Et, la chassant, retournera sans cesse.

Ce qui aduint à Ouide, car lors

Que de quiter les vers feit ses effortz,

Cuidant escrire en prose, de sa plume

Couloient les vers par nature, & coustume.

85

Soymesme ainsi sans y penser se trompe :

Adonc sentant qu’en rien ne se corrompe

Le naturel, & que la plaiderie

Estoit grand faix, & trop grand facherie

Pour son esprit, né à mansuetude,

90

A paix, repos, & à plus douce estude,

Se retira, ses Muses poursuyuant,

Et de son temps les Poetes suyuant :

Lesquelz si bien honora en tout lieu,

Qu’il estimoit chascun d’eux estre vn dieu,

95

Ainsi qu’il dit luymesme, & le confesse :

Tant honora Poesie sans cesse :

Battus hanta, Properse auec Macer,

Horace graue à ses vers compasser.


Voila comment le naturel d’Ouide

100

Ne peut iamais aux Muses tourner bride :

Il n’auoit pas son inclination

t 5

[p. 298]

Fac-simile de la page

298

A l’auarice, & à l’ambition.


En tout estat y a peine, & souci :

En tout estat on peult tromper außi,

105

Fors qu’en cestuy de noble Poësie,

Dont par sus tout l’ay aymee, & choisie :

Si au contraire elle ne m’a choisi,

Et inspiré auant naistre quasi.


Ie vous pry donc que voz oeuures à lire

110

Me permetiez, car bien fort les desire :

Maintz cas exquis là ie pratiqueray,

Et en ce champ herbes, & fleurs querray,

Pour, d’abondant, m’exciter l’appetit,

Qui grace à Dieu en moy n’est pas petit.

115

Fait par ce moys que l’aigle vole en France

A seureté, & en toute fiance :


[25]Response par maistre Iean Du-
gué, à son nepueu Charles
Fontaine.

IE congnoy bien par l’epistre presente

Que l’auteur veut que lon me la presente :

Mais tant l’ay leuë, & releuë à present

Que m’en contente, & reçoy le present

5

Comme assailli, donc raison ou me fonde,

Me

[p. 299]

Fac-simile de la page

299

Me persuade, & veult que i’y responde :

Ie y respondray, mais faut que soit en brief,

Car ie n’ay temps à present, qui m’est grief.


Premierement i’estime ton epitre

10

D’autant qu’en vers françoys l’as voulu tistre,

Et cy deuant tel oeuvre encor n’ay veu

Qui procedast de ton faict, mon nepueu.

Ie ne pensois qu’auec la tienne estude,

Ou tu as pris si entiere habitude

15

Par artz humains, querant à les sauoir,

Les vers françoys y peussent lieu auoir :

Peut on vacquer à la Philosophie

Entierement, & en vers ? ie t’affie

Que difficile il est : car qui entend

20

Ensemble aux deux, ne vient ou il pretend.

Toute science, & tout art, veult en somme

Pour l’acquerir entierement son homme :

Si que souuent, par vaguer, l’esperit

Quoy q[']uil soit bon, se consume & perit :

25

Pource qu’à l’vn entendant, l’autre laisse :

Et prenant l’vn, l’autre auoir tost il cesse.

Ie le say bien, car i’ay passe par là :

Croy à celuy qui comme toy parla

En

[p. 300]

Fac-simile de la page

300


En ma ieunesse, auec maint autre affaire,

30

Composay ieux pour honneur, & gaing faire :

I’ay pour esbat fait epitre autresfoys,

Virlais, rondeaux, ballades : toutesfoys,

Le tout pesé, l’yssue est peine traire,

Et de son train s’estranger, & distraire :

35

Tant qu’en la fin par trop les vers aymer. [sic.] [sic pour ]

Me suys trouué peu me faire estimer

L’art est tresbeau quand nature le donne,

Et quand celuy qui le reçoit s’adonne

En temps, & lieu y vacquer pour soulas :

40

Mais garde toy d’en prendre ton saôul, las,

Si tu le fais, ie crains que peu te serue

Pour estre filz de la saincte Minerue :

La raison est, l’vn de diuinité

Est tout confict, l’autre en mondanité

45

Dont ne peult estre en vn temps, ce me semble,

Qu’hõme vacquer à tous deux puisse ensemble.


Ie ne dy pas que l’esprit fatigué

Ne se recree, & ne soit mitigué

Par quelque esbat de rime, ou poësie,

50

Mais qu’on n’y mette auant sa fantaisie

Si qu’en oubly soit le principal mis.

Ie

[p. 301]

Fac-simile de la page

301

Ie te le dy comme vn de tes amis,

Et des plus grans, auquel la chose touche :

Quand tu vouldras plus en auras de bouche.


55

Or mon nepueu à ce que tu requiers

Mes oeuures voir, & dis que cela quiers,

Pour t’exciter, soit sur table, ou sur coffre,

Tout est à toy, de bon cueur te les offre :

Ly, & rely, & tu y trouueras

60

Ce que i’ay dit : autre bien n’y verras.

I’ay eu labeur à les faire, & grant peine :

Et bien souuent à les reuoir me peine :

Onc par escrit n’ay sceu oeuure eriger,

Qu’en reuoyant n’y trouue à corriger.

65

Pour ce traueil ie n’ay autre salaire

Fors que i’en puys à moy, ou autry plaire :

Mais ie ne veux à ce tant m’eschaufer,

Car mieux vault gaing que de philosopher

A gens qui ont leur mesnage à conduire.


70

Quant au surplus que tu voulus desduire

Louant mon stile, & reprouant le tien,

Mercy t’en rends, par tout y a du bien :

Außi ie croy, si tout on veult comprendre,

Qu’il n’y a oeuure ou n’y ayt à reprendre :

Mais

[p. 302]

Fac-simile de la page

302

75

Mais quant au tien, ie ne voy q[']uil soit temps

Pour deuiser des choses que i’entends

En vers françoys : vn iour, qu’aurons espace,

I’ay bon espoir qu’à ce le temps on passe,

Lors ce que say te sera allegué

80

Et en prendras à ton plaisir Dugué.


[26]Response par Charles Fontaine,
à sondict oncle Dugué.

PVis qu’auez veu l’epitre tant mal faicte,

Non qu’ebauchee, & encore imparfaicte,

Qu’on m’a robee (ainsi que fruictz non meurs

Sont arrachez auec branches, & fleurs)

5

A celle fin de vous la faire voir :

Puis que l’auez voulu voir, & reuoir,

Et qui plus est, me respondre à icelle,

Bien doy louer cette amour naturelle

Qui mit en vous si forte affection

10

Qu’elle a vaincu toute occupation

Dont vous auez assez en toute sorte,

Certes selon que vostre estat le porte :

Et ne doit pas à respondre faillir

Celuy lequel osa vous assaillir :

15

Si toutesfois ce a esté luy plus tost

Que

[p. 303]

Fac-simile de la page

303

Que le porteur, dont parleray tantost :

Qui sauoit bien que ce n’est ma coustume

De tost voler, sans ailes, & sans plume :

Mais il dira q[']uil m’estimoit bien tant,

20

D’aller à vous mes oeuures esuantant.

Si autres mains elles n’ont rencontrees,

Loué soit Dieu qu’il vous les a montrees :

Car par moyen de luy, m’est apparent

Qu’estes vers moy bon amy, & parent :

25

Et par moyen de luy, i’ay vne lettre,

Que pres mon cueur ie mettray, & doy mettre :

Tant sauez bien remontrer doucement,

Tant sauez bien corriger prudemment :

En quoy faisant l’oncle fait q[']uil appere

30

Estre au nepueu au lieu de son feu pere.

Vers le nepueu auez donc, en effect,

D’amy, de pere, & d’oncle office fait.


Or me louez qu’outre vostre pensee

S’est mon estude a cet art avansee :

35

C’est don de Dieu, puis q[']uil en est donneur,

A luy tout seul i’en redonne l’honneur :

Mais ne pouuez penser qu’on le poursuyue,

Et qu’auec luy Philosophie on suyue :

Quant

[p. 304]

Fac-simile de la page

304

Quant à cela, ne vous responds, sinon

40

Qu’vn petit mot : ou c’est science, ou non :

Si c’est science, en elle qui se fie,

N’est point contraire à la philosophie :

Philosophie, amour de sapience,

Est vn chaos plein de toute science :

45

Toute science ensemble symbolise :

Parquoy cet art les siens ne scandalise,

S’il ne rencontre vn iuge sans saueur,

Et qui ne porte à science faueur :

Et si tel iuge on trouue, cetuy-là

50

Ne sera pas Metellus, ne Sylla,

Ne sera pas Auguste, ou Alexandre,

Ne Françoys Roy qui a la Salemandre,


Mais vn esprit ne peult sans se blesser

Tant entreprendre, & ensemble embrasser :

55

Car ce faisant, dictes qu’il s’extrauague,

En qu’en la fin se rend confus, & vague :

Science n’a nul si petit sentier,

Qu’il ne requiere assez son homme entier.


Il est bien vray qu’auec forse dispute

60

Lon disputa, & encor lon dispute

Lequel des deux plus grand loz doit auoir,

Ou

[p. 305]

Fac-simile de la page

305

Ou celuylà qui gouste main sçauoir,

Ou cestuicy qui a l’experience,

Et le parfaict d’vne seule science :

65

Et sans cela, les propos dessusdictz

(Sans nul blasmer) sont pris des communs dictz

Des gens qui sont de coeur remis, & lasches,

A leurs labeurs querans toutes relasches,

Et non sentans auec leur lascheté

70

Par quantz trauaux l’honneur est acheté.

Mitridates estoit (ce que ie croy)

Comme nous hommes, & si luy estant Roy

Sçauoit parler vingt & deux langues belles,

Les deux Cesars, lumieres immortelles,

75

Dont le renom passe tout hautain dire,

Ne passoient iour sans lire, & sans escrire,


Ha, quand ie voy tant d’auteurs diligens,

Et si grand faix d’oeuures de tant de gens,

Si m’en croyez, il m’est aduis en somme,

80

Mon oncle amy, qu’aupres d’eux ne suys hõme :

Nous ne goustons quel’ vertu l’honneur a,

Comme apres mort par luy on regnera.

Pource Hercules ayma iadis mieux suyure

Le dur chemin, qui fait par labeur viure,

v

[p. 306]

Fac-simile de la page

306

85

Auec vertu, que vaine oysiueté,

Banquetz, ieux, pompe, auecques volupté.


Me soit permis donc au lieu de iouer

Hanter cet art (ie di sans me louer)

Me soit permis au lieu de dez, ou cartes,

90

Et au lieu d’arcs, & sagettes des Parthes,

Soir & matin la plume manier,

Qui vole mieux, on ne le peut nier.

Il n’y a rien qu’en fin on ne surmonte

Par diligence, & labeur qui tout dompte.

95

Il n’y a mont si haut, ne si cornu

Ou ne paruienne vn labeur continu :

N’y paruevant, si n’en peut on mesdire,

Car doit l’effort des grans choses suffire.

Et qui verroit de ma prose, peut estre

100

Ne me prendroit pour en vers me cognoistre.


Mais s’il y a quelques mondanitez,

Dont auez crainte, & dont m’admonnestez,

Qui nuysent trop à la Minerue sainte,

Que cognoissez dedans mon coeur emprainte,

105

Cela ne vient de la science bonne,

Ains vient du mal qui est en la personne :

Car autrement il faudroit reprouuer

Tout

[p. 307]

Fac-simile de la page

307

Toute science, & nulle en approuuer :

Pource qu’il n’est de science si digne

110

Dequoy ne puisse abuser l’homme indigne :

Et n’y a rien ou abus ne soit mis,

Mesme en voz loix les dons, & les amis.

Toutes voz loix ce sont toilles d’yraigne :

Ce dict est vray, qui bien viser y daigne :

115

La grosse mouche aisement vous les brise,

Mais la petite y demeure bien prise.

Pource disoit le sage Socrates,

Qu’il ne viuroit iamais avec cas telz :

Cent foys mourir luy seroit conuenable,

120

Car il auoit vn coeur inuiolable,

A qui ferons de luy comparaison ?

Des Socrates n’en est plus la saison.


Si l’orateur doit estre homme de bien

(Tel les auteurs l’ont defini) combien

125

Mieux le sera le seul diuin poëte,

Qui prent son vol plus haut que l’aloete,

Porté du vent, & inspiration

D’vne celeste, & haute inuention ?

Qui est fait tel de Dieu, & de nature,

130

Plus que par art, & humaine culture ?

v 2

[p. 308]

Fac-simile de la page

308

Pource Ennius les Poëtes appelle

Diuins, & sainctz : ceste louange est belle :

Platon diuin les dit tant accomplis,

Vuides de soy, & de Dieu tout remplis,

135

Et que vne part de leur diuinité

S’espand au coeur du lecteur excité :

Puys les compare aux mousches à miel gentes,

Qu’on voit par champs voleter, diligentes

D’en rapporter le doux miel des florettes :

140

Tout ainsi font (dit Platon) les Poëtes,

Car des iardins des Muses tressacrees,

De leurs ruisseaux, leurs fontaines, & prees,

De leurs vergers, leurs tertres, & buissons

Vont rapportans leurs diuines chansons :

145

Et par dessus l’oraison, ou epitre,

La poësie emporte ce haut tiltre

D’estre appellee, & diuine, & hautaine :

Autre science est appellee humaine.


Mais, ie vous pry, Cretin, & les Grebans

150

Ont ilz suyui du monde les bobans ?

Ont ilz traicté de plaisirs, & delices ?

Ont ilz escrit pour exciter aux vices ?

N’a Arator homme Chrestien, des nostres,

Mis

[p. 309]

Fac-simile de la page

309

Mis en beaux vers les actes des Apostres ?

155

N’a Iuuencus auec vn tres beau stile

Tourné en vers nostre sainct Euangile ?

Dont sainct Ierosme en l’eglise docteur,

De son esprit estime la hauteur ?

Dauid & Iob, personnes autentiques,

160

N’ont ilz escrit en vers cent beaux cantiques,

Au nom de Dieu bien faictz & inuentez,

Qui sont souuent en l’eglise chantez ?

N’a pas Marot avecques renommee,

De toutes pars espandue, & semee,

165

Et, qui plus est, par le commandement

Du plus grand Roy dessous le firmament,

Maintz psalmes mis d’Hebreu, & de Latin,

En vers françoys, qu’aurons quelque matin ?

N’ont pas plusieurs, dont maint encores vit,

170

Mis doctement, & sainct Pol, & Dauid,

En vers latins, que chascun louë, & prise ?

O gens heureux, que Dieu tant fauorise!

A celle fin que ne parle de moy,

Qui n’ose ici me nommer, & ne doy :

175

Mais auez veu qu’en mes oeuures tient lieu

En maintz endroits l’honneur, & nom de Dieu,

v 3

[p. 310]

Fac-simile de la page

310

Si vous venez respondre, que la ryme

N’a poësie, & vers qui soient d’estime,

Et que les vers Grecz, Latins, Italiques

180

Sont trop meilleurs, & trop plus poëtiques,

I’en suis assez de vostre fantasie :

Mais ou sera Françoyse poësie ?

Sinon en ryme ? or en la reiettant

Nous desprisons nostre langue d’autant.

185

Mais si iadis les Grecs, & les Latins

Ont employé maints soirs, & maints matins

A composer des vers en leur langage,

Serons nous bien de si lasche courage,

Serons nous si rudes & diuers

190

De reietter, & mespriser noz vers ?

Ainsi que font quelques gens eshontez,

Quelques Latins qui n’ont iceux goustez.

Si vous auez plus ferme, & meilleur stile

Que ie n’ay pas, la raison est facile,

195

Quand vous auez sur moy double auantage,

C’est asauoir de l’aage, & de l’vsage :

Qui vn effect excellent ont causé

En vostre esprit, subiect, bien disposé.


Ie suys trop long, & vous detiens possible,

200

Par vne amour à ces vers indicible :

[p. 311]

Fac-simile de la page

311

Et nonobstant que tiens propos honnestes,

Ailleurs distrait (comme dites) vous estes,

A vostre estat, pour le proufit, & gaing,

Lequel nourrit, & soustient vostre train,

205

Qui vous vaut mieux que de philosopher :

Mais i’ayme mieux mon esprit estoffer

De la richesse, & tresor de science,

Et vivre poure en paix, & patience,

Amy de pure & tranquille vertu,

210

Qu’estre en vn bruit, qu’estre tresbien vestu,

Et robbe auoir qui contre froit m’eschauffe,

Que luyre en or, & n’estre Philosophe.

Soyez Hortense, ou soyez vn Caton,

Brutus, Cesar, si plus dire peut on,

215

Plein de hautz faictz depuys vostre ieunesse,

Et bien, encor chose immortelle n’est ce.

Achilles mort fut homme eureux nommé,

Car par Homere il estoit renommé.

D’autant l’escrit, quand il est bien parfaict,

220

Marche deuant, & surpasse le faict :

Car tout haut fait est mis en sepulture

Sans la lumiere, & don de l’escriture.

Qui parleroit d’Achilles, & d’Hector ?

v 4

[p. 312]

Fac-simile de la page

312

Qui parleroit de l’ancien Nestor ?

225

Du Roy Cyrus? & du grand Alexandre ?

Veu qu’apresent ils ne sont plus que cendre ?

Qui parleroit du grand cheual de boys ?

Du Mausolee ? auec les ans, & moys,

Par eau, ou feu, ont senti leur ruine,

230

Car il n’est rien que le fort temps ne mine.

Si n’estoit donc l’escriture, leur gloire

Ne seroit plus en renom, & memoire :

Et si n’estoit poësie, à present

Eux, & leur nom seroit de loz exempt :

235

Et de là vient qu’auec grande constance,

Et sans souci ny d’or, ny de pitance,

En pain, & eau, en paix, & solitude ,

Au temps eureux poursuiuoit son estude

Tout vray Poete, ayant ce haut regard

240

D’estre apres mort immortel. Dieu vous gard.


Fin des Epistres du passetemps
des amis.

[p. 313]

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313

SENSVYVENT LES
Epigrames du liure du Passetemps
des amis escriuans les vns
aux autres.

[1]ET PREMIEREMENT,
Charles Fontaine à D.S.

TV t'en vas auecques ton Stace,

Ie demeure auec mon Ovide :

L'vn a par toy en Françoys grace,

L'autre n'est pas de tout loz vuide :

5

Quand donc la mort, qui l'esprit guide,

Nous menera a vivre aupres d'eux

Au [sic.] [sic pour Aux] champs de ioye, alors ie cuyde

Qu'ilz nous feront la court tous deux.


[2]Responce par D.S. audict
Fontaine.

IE te laisse auec ton Ouide,

Et ie m'en vois auec mon Stace :

L'vn a par toy en Françoys grace,

L'autre est pour vray de tout loz vuide :

5

Quand donc la mort, qui l'esprit guide,

Te menera a viure aupres d'eux

v 5

[p. 314]

Fac-simile de la page

314

Aux champs de ioye, en telz endroitz

S'ilz ne te font la court tous deux,

Content suis la faire à tous trois.


[3]F. l'Archer, à son ami Charles
Fontaine.

Ie te pry, & si t'admonneste,

Mon bon amy, & des meilleurs,

Que durant ses grandes chaleurs

Tes vers (qui sont labeur honneste)

5

Ne te rompent point trop la teste.


[4]Responce par ledict
Fontaine.

Martial n’a point voulu taire

Qu’assez estudie en Esté

Qui contregarde sa santé,

Mais moy, ie l’ose, & say bien faire.


[5]Ch. Fontaine, à Nicolle le
Iouure.

I’escry, & si ie n’escry point :

I’escry, tu voys mon escriture :

Ie n’escry point, veu ta facture,

Car ie voy bien que de nature

5

Tu escris bien d’vn autre poinct.


Resp

[p. 315]

Fac-simile de la page

315

[6]Response par le Iouure audit
Fontaine.

I’escry tellement quellement :

I’escry, tu voys mon escriture :

Ie n’escry point, veu ta facture,

Car ie voy bien que de nature

5

Tes vers coulent plus doucement.


[7]Response par Ch.Fontaine.

Ton stile est bon, & bien parfaict,

Et n’en peult on rien que bien dire :

Mais que me faut il tant redire ?

La veuë en descouure le faict.


[8]Le Scribe de l’vniuersité de Bourges
à M. Nicolle le Iouure, faisant
mention de Ch.Fontaine.

Puis qu’as à ton commandement

Fontaine, iettant eau tant clere,

Boys en ton saoul, car el’ n’altere,

I’en ay beu tout premierement.


[9]Response par Ch.Fontaine.

Si tant clere estoit ma fontaine

Comme tu maintiens cleremement [sic.] [sic pour clerement],

De plus clere & plus viue veine

T’abreuueroit presentement.


Mic

[p. 316]

Fac-simile de la page

316

[10]Michel du Rochay à Charles
Fontaine.

LE tien depart que ta Muse veult faire

Et si soudain, ne me peult pas bien plaire,

Mon cher amy, & n’estoit l'alliance

Qu’ay prinse à toy, dont Phebus ie louë en ce,

5

Quasi voudrois que de ton arrivee

La mienne veuë en eust esté priuee :

A tout le moins ne me seroit greuable

Le tien depart, O amy perdurable :

Mais faisant fin, ie te dy à ceste heure

10

A Dieu qui va, & à Dieu qui demeure.


[11]Response par Charles Fontaine.

S’Il est ainsi que la mienne venue,

De toy, amy, soit si chere tenue,

Que mon depart te cause vn tel ennuy,

Resiouy toy, ie ne m’en voys d'en huy,

5

Ny de demain : puis quand ie m’en iray,

Pour dire à Dieu la plume maniray,

Ou bonne amour quelque mot soufflera,

Pour le depart que le corps seul fera.

Car (sois en seur) la plus noble partie,

10

De toy, amy, ne sera departie.


Nico

[p. 317]

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317

[12]Nicolle le Iouure à Charles
Fontaine.

SAns la vigueur de source Caballine

De ta clere eau, de saueur Nectaree,

Mon champ trop sec n’auoit grain ne racine

Dont i’eusse espoir de moysson asseuree :

5

Mais quand fut bien ma terre labouree,

Et la Fontaine eut ses conduictz ouuers

Pour ses ruisseaux escouler à trauers,

Lors tu rendis fructueux, & fertile

Mon petit champ, ce sont mes rudes vers,

10

Par le ruisseau de ta veine subtile.


[13]Response par Charles Fontaine.

PAr le ruisseau de ma veine subtile

(Ainsi te plaist, bon amy, la nommer)

Si i’ay rendu ton champ non infertile,

Le seul ruisseau l’on ne doit estimer,

5

Mais le bon champ lon doit bien renommer,

Qui son profit a fait de cette veine,

Veine, pour vray, sans le bon champ trop vaine,

Car ne pourroit faire la terre bonne,

Mais de bonté de nature elle pleine

10

Fait son profit des moyens qu’on luy donne.


Char

[p. 318]

Fac-simile de la page

318

[14]Ch. Fontaine salue la ville de
Bourges.

Dieu gard Bourges, & les bourgeoys,

Seigneurs, & Dames qui y sont :

I’ayme autant que si n’en bougeoys

Tous ceux qui en souuenance ont,

5

Et en bonne amour la Fontaine.

Dieu gard Ioubert, Girard, le Iouure,

Dieu gard Penin, de bonté pleine :

Et Dieu gard le Chateau, qui se ouure

A ses amis tost, & sans peine.


[15]Autre, sur le propos de sa bougette
qu'il perdit à quatre lieues de
Bourges.

Dieu gard Bourges, si ma bougette

Elle pouuoit me faire rendre :

Dieu gard Bourges, mais ie regrette

Ma bougette qu’on voulut prendre :

5

Si dessus la main ie reiette

Ie cri’ray hault, pour mieux l’entendre,

Dieu gard Bourges, & ma bougette.


[16]Ch. Fontaine à N. le Iouure.

Pour adoucir la perte qui me point

De ma bougette, ou les Muses estoyent,

Non

[p. 319]

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319

Non les escuz, que Muses n'ayment point,

Et qui à moy bien peu se presentoyent,

5

Veu le regret que mes espritz sentoyent,

Il a fallu que mon cueur se descouure,

En petis vers qui tristement chantoyent,

A son amy, son bon amy le Iouure.


[17]Response par ledict Iouure.

Si la Fontaine en douceur tresfluente

Estoit à sec, & ses ruisseaux taris,

De ta bougette, (o la perte dolente!)

Ce seroit faict : & tes vers, tant cheris,

5

I’estimerois tous perduz, & peris :

Mais le sourion dont ilz estoyent yssus

A le pouuoir de les remettre sus

De mesme sens, & mesmes esperitz,

Voire trop mieux qu’onc ne furent tyssus.


[18]Autre, dudict Iouure, audict Fontaine.

Si ta bougette de peau noire

Par le chemin est demouree,

La bougette de ta memoyre

N’est perdue ny esgaree :

5

La premiere, d’escritz paree,

N’eust sceyu le perdu recouurer :

Mais

[p. 320]

Fac-simile de la page

320

Mais l’autre est tousiours asseuree

Pouoir tant bien, ou mieux ouurer.


[19]Response par Charles
Fontaine.

LA mere qui son enfant perd,

Combien qu’elle en peult d’autres faire,

Montre si grand dueil qu'il y pert,

Et ne fait que crier & braire :

5

Noz vers qu’à peine auons peu traire,

Amy, sont noz enfans petis,

Dont la perte nous rend chetifz :

Mais pour vn tel malheur peruers

Le Comic en mortelz perilz

10

Noya sa vie apres ses vers.


[20]S. H. à Charles Fontaine.

AV departir de Lyon, la grand ville,

Ie suis ioyeux, & marry tout ensemble :

Ioyeux, allant voir de la loy Ciuile

Le fondement, qui me duit, ce me semble :

5

Marry, d’autant qu’il fault que ie m’assemble

Auec le Rosne, eau terrible, & mal saine,

Et que ie laisse (helas, dont mon coeur tremble)

En toy, Lyon trop eureux, la Fontaine.


Respon

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321

[21]Response par Charles Fontaine.

Lyon n’est point tant eureux de m’auoir,

Cest d’auenture, & non pas de nature :

Mais quand encor par naturel deuoir

Ie serois sien, & non pas d’auenture,

5

Il ne seroit pour moy ny ma facture

Si fort eureux : si toutesfoys ma veine

Suit bien son cours (car n’est en Frãce obscure)

Lyon aura renom par ma Fontaine.


[22]Antonius Perardus ad C. Fontanum
Papia discedentem.

I, pete Maurusios, Numidas, Libyae extima
  quantum,

O Fontane, voles, vel glaciale fretum :

Non tamen à nostra tolléris mente, sed idem

Est detenturus certus vtrumq; [sic.] [sic pour vtrumque] locus.


[23]Traduction, en vers François, des vers La-
tins precedens, qu’Antoine Perard adres-
soit à Charles Fontaine Parisien, depar-
tant de Pauie.

Va en Afrique, & au bout de Libie,

En mer glacee, & là ou tu voudras :

Fontaine ami, nonobstant ie t’affie

Qu’en certain lieu auec moy demour’ras.


x

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322

[24]Response de Charles Fontaine,
par Antithese.

Dedans Pauis, ami Perard, demeure,

Dedans Padoue, ou la ou tu voudras :

Ce nonobstant en tout lieu (ie t’asseure)

Là ou i’iray, auec moy tu viendras.


[25]René Chandelier à Charles Fontaine.

Quand ie serois bien fort malade

Du mal qu’on dit hydropisie,

Encor de boire eau douce, & sade

I’aurois tousiours en fantasie :

5

Si elle estoit de moy choisie,

I’elirois l’eau de ta Fontaine,

Qui court auec tant douce veine,

Et en beuuant ne nuit en rien :

C’est vne eaue diuine, & tressaine,

10

Qui ne sent son goust terrien.


[26]Response par Charles Fontaine,

Tu aymes tant l’eau de Fontaine

Que quand tu serois hydropique,

Encor d’en boire à bouche pleine

L’enuie te presse, & te picque :

5

Mais ie te dy, pour ma replique,

Que i’ayme mieux qu’en ta santé,

Et

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323

Et en ta soif, forte en Esté,

Ie t’en presente, & donne à boire :

Mais qu’elle t’ayt tant delecté,

10

Ie le croy, & ne le puis croire.


[27]I. Morel à Ch. Fontaine.

Tout mon viuant crainte ma tenu coy,

Et defendu tout acte temeraire,

En me disant, que dira lon de toy

Qui scez le bien, si tu fais le contraire ?

5

Laisse ce vent, & gloire populaire

A qui en veut : car de verty le fruict

Est que content soys d’elle, non du bruit.

Raison aussi tousiours m’a retenu,

Me promettant qu’assez serois congnu,

10

Si aux meilleurs ie taschois à complaire :

Puys, si d’iceux pour tel i’estois tenu,

Asseurement ie me pourrois bien taire.


[28]Response par Charles Fontaine.

Se tenir coy est vne chose belle,

Car de se taire on ne se repent point :

Mais la vertu qui se contente d’elle,

Veut toutesfois luire en temps, & apoint,

5

Comme Phebus alors que le iour point.

x 2

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324

Il est bien vray que l’honneur elle fuyt,

Et ne quiert point des indignes le bruyt,

Les hautz tyrans, les triomphes, les regnes,

Les peuples grans peu souuent elle suyt :

10

Platon luy est plus qu’vn peuple d’Athenes,


[29]Charles Fontaine à N. Le Iouvre, pour
auoir nouuelles de luy.

Ces iours passez tu as esté malade,

Ie n’en say rien, mais tresbien le deuine :

Le deuinant, encor me persuade

Bien pis, amy, c’est que la Mort qui mine

5

Parens, amis, te mine, & extermine

Tant, & si bien qu’elle te rend tout mort,

Dont i’ay tristesse, & grand dueil non à tort,

O amy mort, menteur n’est mon escript,

Mort est l’amy que l’oubliance endort

10

Tant qu’aux amys plus ne parle n’escrit.


[30]Responce par le Iouure.

Tes vers exquis pleins d’amour violente,

Le tien amy de mort ont suscité,

Duquel la main, tardiue, & negligente,

Auec ton stile as de somme excité :

5

Or puys que l’as à reuiure incité,

Et que

[p. 325]

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325

Et que de Mort as rompu ses obstacles,

Canonisé seras aux habitacles

Des Muses neuf, par ta veine immortelle :

Mais tu feras beaucoup de telz miracles

10

Auant qu'on t’offre ou gros cierge, ou chãdelle.


[31]Alexis Gaudin, à Ch. Fontaine, qui
luy auoit enuoyé la copie de sa
Contr'amie de court.

CEste viue eau que ces iours m’as donnee,

(Fontaine amy,) a fait d’vn alteré,

D’vn corps tout sec, de substance estonnee,

Vn corps, vers qui premier s’est retiré

5

Vn boire frais, auquel a adheré :

Pour le second, vne humeur de nature,

Qui la substance à fait constante, & pure

Par vne forme en beuuant redoublee :

Ou la prens tu ? mais l’as tu point emblee

10

En la Fontaine aux Muses Caballine ?

Ie croy que non : on dit qu’elle est troublee,

Tu l’as puisee en source plus diuine.


[32]Responce par Ch. Fontaine.

Si c’est eau viue, & boire frais, amy,

L’eau que ie t’ay ces iours cy enuoyee,

x 3

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326

Ton corps est sec, estonné, endormy,

Et de substance assez mal auoyee,

5

En qualitez formelles desuoyee :

Mais ie suis seur qu’endormy n’est ton corps,

Sec, n’estonné, ains qu’y font bons accords

Les qualitez en leur ordre requises :

D’estre außi seur ne me reste donc fors

10

Que viue soit mon eau, dont tu deuises.


[33]Charles Fontaine à N. le Iouure.

Tu estois  mort, & ie t’ay fait reuiure,

Et derechef amy tu vas mourant :

Mais Dieu te face en nostre amitié viure,

Et garde toy qu’oubly à mort te liure

5

Car si tousiours à mort t’alloit liurant,

Tu n’aurois pas tousiours sainct delivrant.


[34]V. L. à Ch. Fontaine.

Du bon du coeur vn present ie te fais

De ce huictain, non que pourtant ie pense

Qu’il soit escrit comme les tiens parfaictz,

Mais bon vouloir le deffaut recompense,

5

Que, pour le mieux, t’offre au lieu de science :

Pren garde au coeur, & non pas à la ryme :

En estimant que, pour vraye sentence,

Le coeur dehors, le present ie n’estime.


Resp

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327

[35]Response par Charles Fontaine.

Le coeur dehors, le present tu n’estimes,

Pource tu veux que ton coeur ie regarde :

Certes, amy, or, argent, proses, rymes,

Sans le bon coeur, estimer ie n’ay garde :

5

Car, sans bon coeur, me semble qu’on me farde.


I’estime donc ton huictain, que ie sens

Venir du coeur, qui le defend, & garde :

Puys ie l’estime en la ryme, & au sens.


[36]Charles Fontaine au Contreroleur
de Lixieux, Antoine
de Surie.

A Dieu te dy, si à Dieu te puis dire,

Mais ie ne puys, & außi ie ne veux :

Le mot est bon & à dire, & à lire :

Mais vn dieu gard siet trop mieux à nous deux.


[37]Response par ledit Contreroleur.

La fontaine est si abondante

Qu’elle a produit nouuel ruisseau,

Lequel de sa source s’absente,

Courant depuis la Saone, en l’eau

5

De Seine : mais au renouueau

La verra deuers soy retraire,

Par vertu de bonne-à-m’attraire :


x 4

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328

[38]Ch. Fontaine, à René Chandelier.

Ie n’ay de toy nouuelle aucune

Depuis troys moys, ou peu s’en faut :

Me portes tu quelque rancune ?

Ou ay ie fait quelque deffaut,

5

Qu’en amitié faire ne faut ?

Ie ne t’ay voulu oublier,

Mais d’escrire deux foys prier :

Donne responce à ma complainte :

La chandelle du Chandelier

10

Est elle en mon endroit estainte ?


[39]Response par ledit René
Chandelier.

Depuis troys moys, ou peu s’en fault,

Tu n’euz de moy nouuelle aucune,

Il est bien vray, mais le deffaut

Prouient de deux choses, dont l’vne

5

Est Chandelier, qui de la Lune

Pourroit auoir dedans sa teste :

Puis il craint trop d’estre dict beste

De ses vers mettre en euidence :

Mais l’excuse est plus vraye, & preste,

10

Te prier d’excuser l’absence.


C. Te

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329

[40]G. Teshault, à Charles Fontaine.

Pour paruenir quelque iour au dessus

De la sacree, & noble poësie,

Ie suis monte au fourchu Parnassus,

Puis la maison des Muses ay choisie,

5

Ou i’ay dormi : si qu’à ma fantasie

Rien ne me reste à parfaire ma veine,

Que ta clere eau, trop plus que maluaisie

Digne & vallable, ô celeste fontaine.


[41]Autre, du temps de sa maladie.

Monsieur le medecin a dit

Que pour moy le vin est trop chault,

Et pourtant le m’a interdit :

Mais, par mon ame, il ne m’en chault :

5

Ie boy de l’eau clere qui vault

Cent mille fois plus que le vin,

De la fontaine de la hault,

Dont sort le ruisseau Caballin.


[42]Responce par C. Fontaine.

Tu desiras de boire en ma fontaine,

Pensant que l’eau t’esclarciroit l’esprit :

Puis tu y beuz en santé incertaine,

Et trouuas l’eau, comme le m’as escrit,

x 5

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330

5

Mieux à ton goust que le vin qui nourrit :

Si tu perds donc le goust, & la memoire

Du vin, par leau, dont le cours ne perit,

Ma fontaine est la seconde Clitoire.


Fin des Epigrammes du liure du
Passetemps des amis.

[43]HVBERT PHILIPPE
de Villiers, à la louenge
de l’Auteur.
ODELETTE.

MAis d’ou sourd cette Fontaine

Qui parmy la franche plaine

Verse, vn dous-coulant ruisseau,

Dont distille la docte eau ?


5

Et qui par ses ondes role

Plus de tresors que Pactole,

Ny que les flots rous lechans

Les bors des Indiques champs ?


Icy l’ample ciel prodigue

10

Repand la grace qui brigue

L’heu

[p. 331]

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331

L’heureus honneur ancien

Du saint font Castalien :


Et Nature ailleurs auare,

Largement de vertu rare

15

Cette onde de tout son mieux

Egale au Nectar des Dieux.


Ia la chaste & docte troupe

Fuit le mont à double croupe,

Pour icy semer les fleurs

20

De ses celeste douceurs :


Embellissant la campaigne

Que cette Fontaine baigne

(Par son sacré-cours certain)

Du Parnasien butin.


Si plus, non mieus.

A. P.

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332

[44]A. P. ad Carolum fontanum
Parisiensem.

Te Charites ornãt, castae celebrãt quoq; Musae,

Forma, valetudo, venáque nota tua est.


[45]P. S. ad C. Fontanum Parisiensem.

Et facis, & scribis, que laus est maxima : nempe

Virtutem, & Musas, ingeniúmque colis :

Qui facit, est magnus : qui scribit, credo, minorẽ

Non retinet laudem : maius vtroque quid est ?

5

Perge igitur magnum semper te ornare poëtam,

Floreat vt gallo maius in orbe nihil.


[46]A. P. à Charles Fontaine.

Ton doux stile qu’on oyt

Fait qu’on s’en esmerueille

(Fontaine) & à bon droit,

Ce n’est pas de merueille :

5

Ta veine nompareille

Fait vn fleuue de rime,

Contentant toute oreille

D’vn doux bruit qu’on estime.


[47]Charles Fontaine à ses doctes amis.

Mon vers trop nu, & impuissant

Deuant vous s’en va rougissant :

Mais

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333

Mais tant auez preßé ma Muse

Que ne puis plus vser d’excuse.


[48]Autre.

Mes iours tendans à leur taisniere,

M’admonnestent mettre en lumiere,

Auant que redouble l’Esté,

(Si Dieu me maintient en santé)

5

L’autre reste de mes labeurs,

Couronnement de mes honneurs.


[49]Charles Fontaine, à son compere Iean
Chaliart, Notaire Royal, à Lyon.

Tu es en ton art bien expert,

Comme en maints endroits il appert :

Et ie suis expert en ma Muse,

Qui les loix, & carnets refuse.


[50]A Benoist Troncy son gendre,
aussi de pareil estat.

Ton bon sauoir, ta grace, & bon vouloir,

Qu’on voit reluire en ta face & parolle,

A mon aduis te font beaucoup valoir :

Mais en vn mot ton esprit, & le mien

5

(Si ie n’ay point la pensee trop folle)

Sont grans cousins : le croiras tu pas bien ?


A Hub

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334

[51]A Hubert Philippe, de
Villiers.

Et les Muses, & la Musique,

Toutes deux sciences celestes,

Toutes deux se font manifestes

En toy, d’vsance, & theorique.


[52]A son cousin Iean Bureau.

Cousin, amy, que te puis-ie donner

Ce nouuel an, pour suffisante estreine ?

Fors vn seul cas, qu’amour veult ordonner

Aux gens aymez d’amour parfaite, & pleine ?

5

C’est bon vouloir en cueur plein d’amour saine.

Qui dit les biens, il parle vn beau langage,

Et va donnant de son amour grand gage :

Mais s’on fait cas du seul bien terrien,

Le corps est plus, le cueur est dauantage :

10

Qui dit le cueur, dit tout & n’omet rien.


[53]A Monsieur du Val, Euesque
de Sees.

Auec ta Muse tant diuine

Ma Muse ne s’ose iouer,

N’en son bas stile te louer,

Veu ta vertu, & ta doctrine.


Ode

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335

[54]Ode à Charles Fontaine, par Bona-
uenture du Tronchet.

Puisque de louer i’entreprens

Vn de mes plus parfaitz amis,

Sus, Muse m’amie, reprens

Le meilleur son qu’en toy soit mis.


5

Laisse vn peu les aigres chansons,

Car le meilleur de mon cerueau,

D’auoir chanté tant piteux sons

Est las, commence vn chant nouueau.


C’est de mon Charles doux-sauant

10

Dequoy ie te veux honorer,

Combien qu’aux siecles, suruiuant,

Mieux que moy se set decorer.


C’est la Fontaine qui reluit,

Et qui par France va coulant

15

En son iardin d’amour, & suit

Tant bien son cours non violent.


C’est la Fontaine ou les neuf soeurs

Se

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336

Se peignans eleuent leurs chefs,

Et de nectarees douceurs

20

Chacent loing d’elle tous meschefs,


En mon Charles, leur conducteur

A respandu l’heur de son mieux :

Phebus de son honneur vanteur,

Le fera voler iusqu’aux cieux.


25

Mais Charles ayant deffendu

Bonne amour contre faulse amour,

Il a desia le ciel fendu

Ou il reluira comme iour.