Charles
Fontaine

[p. 1]

LES XXI. EPISTRES
D’OVIDE.
*

Les dix premieres sont traduites par Charles
Fontaines Parisien: le reste est par lui reuù, & augmenté de Préfaces


Les amours de Mars & Venus, & de Pluton vers Proserpine, imitacion d’Homere & Ouide.

A LION,
PAR IAN DE TOVRNES,
ET GVIL. GAZEAU M. D. LVI.
Avec Priuilege du Roy.

[p. 2]

2

Extrait du Priuilege.

PAR grace & Priuilege du Roy, il est per-
mis à maitre Charles Fontaine faire imprimer
& mettre en vente par tel Libraire & Impri-
meur que bon lui semblera , Les Epitres d’ Oui-
de par lui reuuës & corrigees, auec les pre-
faces & quelques autres petis traitez dudit
Ouide , & le Rauissement de Proserpine en
vers François  : Auec expresses defenses à tous
autres Libraires & Imprimeurs, de ne les im-
primer vendre ou distribuer iusques à huit ans,
à prendre du iour & date de la premiere impres
sion desdits liures : nonostant quelsconques let-
tres au contraire. Comme plus à plein est conte-
nu en la lettre de Priuilege sur ce donné à Vil-
liers en Coterets le premier iour d’Octobre 1555.
Ainsi signé Declauerie , & selle en cire iaune.

[p. 3]

3

A NOBLE ET HO-
NORABLE DAME,
Madame de Crussol,
Charles Fon-
taine
s.

IL y ha enuiron dix ans,
Madame , que ie transla-
tois les dix premieres Epi-
tres d’ Ouide : qui depuis
ont esté imprimees auec mes prefaces
& annotacions, & dedie es à Monsieur
de Crussol votre fils : & tellement re-
cueillies que des l’esté paβé, i’ay eu pei-
ne à en recouurer une couple pour cer-
teins amis qui m’en demandoient. Sur
quoy considerant que ie ne deuois en ce
point laisser obscurcir ou perir (s’il faut
ainsi parler) mon labeur non petit : i’en
auerti ceus à qui ie l’auois premieren t

a 2

baillé:

[p. 4]

4

EPITRE.

baillé : Ce qu’à diuerses fois ayant fait
& les voyant trop longs à y enten-
dre, & que i’estois preβé non seulemẽt
par lettres d’aucuns miens amis, mais
auβi par celle afeccion naturelle & pa-
ternelle que chacun vray pere porte à
ses enfans, qu’à grand regret il verroit
mourir, ie me resolu entierement à y
entendre d’ailleurs, & les faire réim-
primer, mesmement auec les figures
s’il m’estoit poβ ible : encores (à fin que
l’euure fut plus parfait & acompli)
deliberay y aiouter les onze Epitres qui
restoient : & ce, non de ma traduc-
cion nouuelle, ains de l’antique translat
de feu Monsieur de Saingelais , iadis
Euesque d’Angoulesme  : pour laisser
auβi l’honneur deu à celle bonne anti-
que simplicité, ou simple antiquité : que
l[’]on recõ noitra a la trace estre de ce bon
vieus tems : & dequoy meintes gens
le resentans, se pourront delecter. Toute-

fois

[p. 5]

EPITRE.

5

fois y ay paβé la main par dessus, ne fut
que pour racoutrer l’ortografe, les points
quelques mots & lignes entieres, lais-
sees en sens imparfait. Ce que i’ay bien
voulu supplir par mon nouueau labeur,
& pour l’utilité & recreacion du Le-
cteur : changeant encor quelquefois, &
radoubant les coupes femenines (comme
l[’]on appelle) ou i’ay senti que facilement
se pouuoit faire, sans m’y contreindre,
ny corrompre ou perdre la grace de celle
antiquité qui ne les estimoit à vice,
cõme l[’]on fait auiourd’hui : car de les chã
ger toutes, & de conferer du tout ledit
translat auec le Latin, ce n’eut esté ia-
mais fait : & aymerois autant les re-
traduire tout de nouueau, comme i’en ay
eu bonne enuie, qui n’est pas encores es-
teinte : vray est que le tems, les proces,
& afaires domestiques par moy soute-
nues, ont icelle mienne afeccion iusques
ores retenue & retardee. C’est quant à

a 3

ce

[p. 6]

6

EPITRE.

ce point : mais de l[’]honneur que ie pour-
rois auoir acquis en ma premiere tra-
duccion & annotacion, & en mes plu-
sieurs autres euures & labeurs en vers
ou prose, quant à cela ie m’en raporte,
mesmement à la posterité qui en iugera
mieus, & sans afeccion : & bien que ce
soit la chose de ce monde qui naturelle-
ment m’aporte plus de contentement en
mon esprit, ce pendant toutefois de cela,
ny moy, ny ma famille n’en pourrions
viure un seul iour.
Or changeant propos, maintenant ie
vous veus & doy bien auertir que ou-
tre les choses precedentes, & par dessus
les impreβions du paβé, i’ay aiouté auβi
aus onze dernieres epitres susdites, les
prefaces ou argumens, pour plus facile,
brieue & sommaire intelligence du sens
& matiere de chacune d’icelles. Et ne
doy oublier que i’ay fourni celles d’ Ero
& Leandre du translat, non du Signeur

Octou

[p. 7]

EPITRE.

7

Octouian , ains du Signeur de saint Ro-
mat (cõme i’entens) par ce qu’elles sont
trop mieus resentans la perfeccion de
notre tems en honneur literaire. Et à la
mienne volonté que lui, ou quelque au-
tre semblable, eut poursuiui : nous, alors,
n’uβ ions eu besoin de recourir à ce bon
vieillart , ayans quelque chose de plus
ferme & robuste. Au reste nous auons
encores aiouté à la fin d’icelles epitres,
les amours de Mars & Venus , imita-
cion d’ Homere  : & le rauissement de
Proserpine , imitacion auβi de notre
Ouide  : deus petis traitez, non par ci de-
uãt imprimez. Puis donc, treshonorable
Dame , qu’à Monsigneur de Crussol , vo-
tre fils, i’auois adreβé les dix premieres
epitres, ie puis bien ores à vous, sa me-
re , adresserle total, en ce qui concerne
ce mien dernier labeur, qui est tel que
i’ay declaré ci dessus : lequel si ie puis
sentir que receuiez à gré, vous encou-

a 4

rager

[p. 8]

8

EPITRE.


ragerez d’abondan t mes Muses Fran-
çoises à vous faire voir le reste de ma
traduccion, mesmement auec certeins
autres presen s de non moindre estofe.
Qui sera l’endroit ou mettray fin à la
presente (ia assez ou trop longue) priant
le Createur pour vous Madame , que
de sa grace luy plaise acomplir tous
voz bons & nobles desirs.
A Lion ce premier
iour de May
1556.

[p. 9]

9

A MONSIEVR DE
Crussol , Seneschal de Cahors en
Querci, & l’un des cent Gentilz-
hommes de la chambre du Roy,
Charles Fonteine S.

MONSIGNEVR, ce qui
m’induit vous escrire à pre
sent est que ie me suis adon
né, depuis quelques annees,
à mettre en vers François les premieres
Epitres du gentil poëte Ouide , tellement
que mon labeur est paruenu iusques à
la traduccion de dix, dont ie vous fay
un present : & ay eslu ce suget, entre
cent autres, pource que des mon ieune
aage i’ay tousiours eu en admiracion les
euures d’ Ouide , singulier Poëte en in-
uencion, grace, & facilité : entre les-
quelles euures ces Epitres des Heroïdes
ont tousiours esté, au iugement de tous
sauans, estimees de tresgrand artifice:

a 5

outre

[p. 10]

10

EPITRE.

outre ce qu’elles sont brieues, vtiles, &
recreatiues : trois points qui emportent
l’honneur en une euure Poëtique, &
qui passent tout, selon le iugement d’ Ho-
race. Et combien que la Metamorphose
soit estimee de tresgrand artifice &
grace (voire de sorte que les Grecs en
ont bien voulu enrichir leur langue) si
est-ce toutefois que pour sa longueur elle
peut sembler estre moins plaisante, ioint
qu’elle se montre plus fabuleuse que hi-
storique, & ces epitres, au contraire,
plus historiques que fabuleuses. Or
donques, Monsigneur, ie vous presente
ce mien translat des dix premieres epi-
tres des Heroïdes : & si puis bien dire
que quiconque entendra bien ce mot,
Heros, selon l’interpretacion de Platon
en son Cratil (duquel mot, Heros, ces
epitres sont dites les Heroïdes) ne dou-
tera que le present ne puisse, aumoins
pour cette raison, estre conuenant à

vous,

[p. 11]

EPITRE.

11

vous, qui estes extrait de noble & an-
cienne race, & qui estes à present
en la fleur de votre aage, laquelle se
pourra quelquefois delecter en ces ma-
tieres amoureuses, qui à la ieunesse sont
communes & naturelles, & pour-
tant ne lui mesaduienne point, comme
disoit vn Poëte Grec , que Iupiter ayant
pitié des ieunes gens, leur ha suscité ces
gentiles flammes d’amour pour réueil-
ler leurs esprits, & les garder de de-
mourer oisifs, & pareβeus. Ainsi
ie n’ay peu ny deu douter de ce translat
adresser à vous, que i[’]ay par cy deuant
connu de telle facilité de meurs, bonne
& vertueuse amour vers les lettres
& lettrez, que non seulement ce mien
labeur vous seroit deu, mais auβi ou-
urage de plus haute lime.

Au reste, Monsigneur , combien que
vous ayez en votre ieune aage esté in-
struit, & assez au ancé en la langue La-

tine

[p. 12]

12

EPITRE.

tine par le moyen de monsieur Saliat
(homme rempli, tant de bonnes meurs
que de doctrine es trois langues, Grec-
que , Latine & Françoise , & grand
ami mien & familier des ma ieunesse,
auquel entre autres choses, ie suis tenu
de la connoissance & familiarité que
i’ay euë autrefois auec vous) si est-ce tou
tefois que i’estime que ne desdaignerez
tant le langage François , que de ne l[’] a-
uoir en tel degré de reputacion & afec-
cion que nature veut que l[’]on donne à
tout ce qui est du païs ou nous auons ati-
ré le premier air, & succé le premier
laict. Cy prie Dieu , Monsigneur , vous
donner l’acõplissement de voz bons de-
sirs, suiuant les traces de voz nobles &
bien renõmez predecesseurs, acomplis en
beaucoup de vertus, bien correspon-
dantes à leur noblesse. C’est de
Lion ce premier iour de
Ianuier, L[’]an
1551.

[p. 13]

13

AV SVSDIT SIGNEVR
DE CRVSSOL.
*

Ayant desir vous rafreschir memoire

Que ie vous ay connu par long usage

De bon esprit, qu’en vous estre on peut croire

Au seul regard du dous trait de visage,

5

Ie deuois bien vous offrir quelque ouurage

Qui fust tout mien : mais auβi ie puis dire

Qu [’] il valoit mieus mille bons vers traduires

Qu’en inuenter dix mille froidement.

Car ie ne puis de moymesme produire

10

A tel Signeur digne contentement.


HANTE LE FRANÇOIS.

[p. 14]

14

PREFACE SVR
L’EPITRE DE
PENELOPE A
VLYSSES.
*

LA guerre de Grece estant emuë
pour aller contre la Troye à cau-
se du rauissement d’Heleine,
Vlysses filz de Laërtes, & d’Anti-
clie, fut contreint d’y aller, par conseil tenu
en l’assemblee des Grecz, nonobstant qu’il
feingnit d’estre fol, ou insensé, à fin d’estre
excusable. Et cela faisoit il par dissimulacion,
comme esprins de l’amour de Penelope sa
nouuelle espouse, laquelle il ne pouuoit lais-
ser qu’à grand regret. Mais enfin (estant sa
finesse & dissimulacion subtilement descou-
uerte par Palamedes) alla en guerre auec
les autres Grecs : & partit d’Ithaque montant
sur mer auec quarante vaisseaus : comme
recite Dares en son histoire. Or en celle
guerre Vlysses fit & donna conseil de tant de
choses grandes, tant par finesse, que par sa-
gesse, & prouësse, que la plus grand part de
l’hõneur de la victoire lui est atribuee. Apres

donq

[p. 15]

PREFACE.

15

doncq plusieurs assauts, & batailles par l’espa-
ce de dix ans liurees, fut la Troye entiere-
ment destruite, & du rauissement d’Heleine
la vengeance faite, qui fut en l’an de la crea-
cion du monde, deus mil sept cens quatre
vingts & trois, & auant la natiuité de nostre
Sauueur Iesuschrist, mil septante neuf
ans, le dixsettieme iour deuant le Solstice
estiual, que Troye la grande fut prinse par
les Grecs, qui quarante ans au parauãt auoit
aussi esté prise par Hercules, qui en tua la
Roy Laomedon, mais n’auoit pas esté de-
struite, ains Hercules y constitua Prima Roy,
qui amplifia & orna grandement la vile, si
qu’elle estoit une des plus excellentes villes
du monde en magnificence, & puissance.
Toutefois à l’ocasion d’une seule personne
fut destruite, & du tout ruïnee. Parquoy les
Grecs veinqueurs ramenans Heleine, s’en
retournoient en leur païs auec grandes ri-
chesses de la despouille, & pillage de Troye.
Mais par l’ire, & indignacion de Minerue
qu’ilz auoiẽt ofensee, furent (comme disent
les liures) tant agitez, & tourmentez es pe-
rilz, & naufrages de mer, que bien peu de
gens en reschaperent. Entre lesquelz Vlysses,
apres qu’il eut esté dix ans en peine sur la
mer, s’en retourna, & gaigna son païs, qui

estoit

[p. 16]

16

estoit en somme vingt ans qu’il en estoit ab-
sent. Auquel Vlysses, estant ainsi detenu es
perilz de mer, Penelope sa femme, fille d’I-
car, & de Polycaste, ignorant la cause de ce
tant long seiour, douteuse de la santé de son
espous, & soucieuse de son retour, escrit l’e-
pitre suiuante, l’amonneste de reourner puis
q̃ la Troye est destruite, & les autres Princes
Grecs ia de retour, lesquelz le demandent
& desirent : & aussi l’auertit de ceus qui man
gent son bien : Pareillemẽt que son père, Icar
la contreint se remarier : q̃ la ieunesse de son
filz Telemachus, & la vieillesse de son père
Laërtes, (qui estoit père d’Vlysses) requie-
rent sa venue, & sa presence, & non pas seule-
ment sa response par lettres. Ie me tais de ce
que ie trouue que le seul Lycophron, an-
cien auteur ha mal senti & escrit
de la chasteté de Penelo-
pe contre la commune
opinion & re-
nommee.
*

Fin de la Preface.

[p. 17]

17

TRADVCCION
EN VERS FRANCOIS
DE LA PREMIERE
EPITRE D’O-
VIDE

Penelope escrit à Vlysses.

A TOY escrit Penelope la tienne

Le cõtenu en cette epitre sienne

O Vlysses q̃ trop tardif i’atten:

Ne m’escri rien, mais plustot re-
 uien t’en:

5

Troye est à sac, en hayne aux dames Grecques:

Certeinement le roy Priam auecques

b

Toute

[p. 18]

18

PENELOPE

Toute la Troye, encores bien à peine

Valoient ils tant que leur causer la haine.

O pleust aus dieux quand ses nauz par la mer ↓↓

10

En Sparte fit l’adultere ramer,

Qu’il en eust esté de l’onde furieuse

Lors englouti: las, froide & soucieuse

Ie n’eusse geu dedens mon lit seulette,

Ni trouué lons les iours que te regrette!

15

Dont ie me plains qu’ils vont trop laschement,

Par toy laissee en doute & pensement:

Ni pour les nuits passer plus au leger ↓↓

Viendroit les mains de moy vefue, charger

Le long trauail sur ma toile tendue.


20

Quel tems fut onc que triste & esperdue,

Ie ne t’ay creint plus grans dangers auoir

Que ceux qu’as peu veritablement voir?

La bonne amour de creinte est tousiours pleine,

Qui en l’esprit donne trauail & peine.

25

Les fiers Troyens ie geingoye, à part moy

Deuoir venir alencontre de toy:

Mesme au seul nom d’Hector tousiour trẽbloye,

Ie palissois, & morte ie sembloye.


Si i’entendois raconter par deça ↓↓

30

Comment Hector iusques à mort bleça

Antilocus, de dueil i’estoye atteinte,

Antilocus alors causoit ma creinte:

Ou que Patrocle, auec ses feintes armes, ↓↓

Estoit tué, lors mes yeux iettoient larmes:

Dout

[p. 19]

A VLYSSES

19

35

Doutant de toy, adonques ie pleurois,

Et de ton dol male fin i’esperois.

Quand Tlepoleme eut en sang obscurcie ↓↓

La clere lance au Prince de Lycie,

La mort qui lors Tlepoleme surprint

40

Fit que souci renouuelé me print.

A brief parler, quelconque Grec qu’on dist

Que par Troyen la vie au camp perdist,

Incontinent ie trembloye en la place:

Mon cœur qui t’ayme estoit plus froid que glace.


45

Mais Dieu, vray iuste, ha esté bien propice

Au caste amour, car mon espous Vlysse

Demoura sauf, la Troye estant en cendre.

Les princes Grecs on ha ia vù se rendre

En leurs maisons, faire fumer autelz,

50

Et à nos Dieus ofrir de tous cotez

Des bien rauis en la despouille, & proye

De la barbare, & estrangere Troye.

Les dames font, de bon cœur à leur tour,

Presens aus Dieus pour le ioyeux retour

55

De leur maris: leurs maris vont contant

Que le destin des Gregeois valut tant ↓↓

Contre le sort des Troyens obstinez,

Qu’eus & leur fort ont esté ruinez.

Les bons vieillarts, les creintiues pucelles

60

Merueille en ont, & aus paroles telles

De son mari, la femme en est rauie.


Defia quelcun, qu’au banquet on conuie

b 2

En

[p. 20]

24 [sic.] [sic pour 20]

PENELOPE

En deuisant represente sur table

Apres souper meint combat effroyable:

65

Et peint auec peu de vin sur le champ

Toute la Troye, & tout l’ordre du camp.

Par ci (dit il) couroit Simoïs, fleuue: ↓↓

Le champ Sigee en cet endroit se treuu:

Là de Priam estoit le grand palais:

70

Ci Vlysses, là campoit Achilles:

Ici Hector, trainé par monts & vaus,

Epouuenta d’Achilles les cheuaus.


Ce que ie say, car ton fils reuenu

De s’enquerir vers Nestor le chenu,

75

A fin d’ouir de toy quelque nouuelle,

Ainsi le tout me conte, & me reuelle:

Mesme comment Rhesus & Dolon eurent

Les coups mortelz, & comment surpris furent,

Dolon en dol, & Rhesus en dormant.

80

Tu as osé (ô par trop grandement, ↓↓

Par trop des tiens oublieus) entreprendre

Le camp de Thrace assaillir, & surprendre

Durant la nuict, & tant de gens en somme

Mettre à la mort, aydé d’un tout seul homme

85

(Mais tu estois, parauant telz efforts,

Fin & subtil, & de moy bien recors.[)]

Mon poure cœur, & ma personne toute

Par ce recit fut en peine, & en doute

Iusques à tant qu’en fin on m’a conté

90

Qu’au cãp des Grecs veinqueur vins bien mõté

Sur


A VLYSSES.

21

Sur les cheuaus de Rhesus roy de Thrace[.]


Mais que me vaut, quel bien, ny quelle grace

Que terre soit qui fut le mur Troyen?

Que vous ayez bien trouué le moyen,

95

Par vos forts bras de ruiner la Troye:

Si seule encor, comme fus, faut que soye?

Si ie demeure en un mesme estat ores

Comme i’estois, la Troye estant encores?

De mon mary s’il me faut estre veuue

100

Par tems si long que la fin ie n’en treuue?


La Troye est donq pour toutes autres Dames

Totalement destruite, & mise en flames:

Mais pour moy seule est encore sus.

Là l’estranger, lequel l’a mise ius,

105

Laboure aus beufs par le pillage emblez:

Ou estoit Troye y sont ia grans les blez:

Du sang Troyen les chams engressez sont,

Pleins de blez druz, qui tot fauchez seront.

Les os des morts, à demi enterrez,

110

Par la charrue ores sont rencontrez

En labourant: & là les herbes nees

Coururent desia les maisons ruinees.

Estant vainqueur, tu es absent de moy,

Et si n’ay peu onques sauoir pourquoy

115

Fais tel seiour (quoy que l’on t’ayt cherché)

Ni en quel lieu (cruel) tu es caché.


Quiconque soit qui en cette isle arriue,

Ne s’en va point que ma main ne t’escriue,

b 3

(Si


6 [sic.] [sic pour 22]

PENELOPE

(Si d’auenture en quelque part te voit)

120

Ne que de toy par moy bien enquis soit.


I’ay enuoyé en Pylon (c’est le bien

Du vieil Nestor, par Neleus pere sien)

Et puis en Sparte: & encore ne scet l’on

De toy nouuelle en Sparte, n’en Pylon.

125

En quelle terre habites tu? ou est-ce

Que loing de moy te tiens tardif sans cesse?

Mieus me vaudroit, & seroit plus utile

Qu’encor sus bout fust de Phebus la vile.

(Ie me courrouce à mon vœu & priere,

130

O que ie suis inconstante & legere!)

Au moins saurois en quel lieu combatrois,

Et seulement le combat ie creindrois.

Alors seroit ma pleinte, & ma tristesse

Iointe à mainte autre en ce païs de Grece:

135

Et meintenant ie ne say que ie creins,

Mais ie creins tout (simple) et de tout me plains

Et ay un champ tout rempli de souci.

Tous les dangers de terre, & mer außi,

Me font penser, & douter à toute heure

140

Qu’ils vont causant ta si longue demeure.


Mais, quand ceci ie pense folement,

Parauenture il va bien autrement:

La liberté d’entre vous hommes est

D’aller au change ainsi comme il vous plait.

145

Ainsi tu peus, pour ta resiouissance,

D’une autre femme auoir prins acointance.

Et


A VLYSSES.

23

Et poßible est que de moy tu lui dis,

Que ta femme est trop lourde en faits, & dits,

Qui ne scet rien sinon filer la laine.

150

O, que me soit cette pensee vaine!

Et nullement ne t’auienne en effet

D’estre souillé de tel crime, & forfait:

Ains le plustot que pourras retourner

Garde t’en bien de vouloir seiourner.


155

Mon pere Icar (de ce ie t’auerti)

Me vient contraindre à prendre autre parti:

Tousiours me crie, & me vient reprocher

Que i’atten trop: mais me vienne prescher

Et que pour telle on me die, & me tienne:

160

Car d’Vlysses iusqu’au iour que mourray,

Penelopé la femme demourray.

Luy toutefois adouci ha esté

Par mon amour, priere, & chasteté:

Et sa puissance en mon endroit modere

165

En atrempant son ira, & sa colere.


Ceux de Palis, & de la haute Zante, ↓↓

Et du Samo, (tourbe en exces viuante,)

Me vont pressant les prendre en mariage:

De ton palais ils font leur heritage

170

Sans contredit: & tes biens (noz entrailles) ↓↓

Sont dißipez parmi ces truandailles.

Qu’est il besoin que Pysandre ie nomme

Auec Polybe, & Medon, cruel homme?

b 4

Puis


24

PENELOPE

Puis Eurymaque, & Antinoz, puissans

175

A te manger, & tes biens rauissans?

Maint autre encor, que toy par grand difame,

Estan absent, nourris auec ta femme

Des biens aquis au danger de ta vie.

Et pour combler ta perte, & infamie,

180

Irus maraut tout rempli de malheur,

Melanthius außi, le conseilleur

De gourmander le tien betail, gourmandent.

Nous sommes trois, tous telz cõme ils demandẽt,

Trop mal puissans, moy ta femme debile,

185

Puis Laërtes le vieillart mal habile:

Le ieune enfant Telemachus außi,

Voire lequel m’a esté ces iours ci

Par vne embuche à bien peu pres surpris,

Quand il auoit, malgré tous, entrepris

190

De voyager en Pylon, vers Nestor.

Si prie aus Dieus qu’ils permettent encor

Son fil des ans durer iusqu’à tel terme ↓↓

Qu’à toy, & moy, mourans, les yeus nous ferme:

Puis ton bouuier, ta caduque nourrice,

195

Et ton porcher, feal en ton seruice,

Telle priere auec moy font sans cesse.


Or Laërtes, foible de grand vieillesse,

Ne pourroit pas auoir bon ordre mis

Pour dominer entre tant d’ennemis.

200

Telemachus, s’il plait aus Dieus qu’il vive,

Viendra en aage & plus forte, & plus viue.

Tu


A VLYSSES.

25

Tu deurois bien, comme pere, defendre

Pour le present sa ieunesse encor tendre.

Et quant à moy, ie n’ay paas force assez

205

Que par moy soient tant d’ennemis chaßez.

Vien, le plus brief, toy notre seul support,

Pour estre aux tiens le bon vent, & leur porte.

Tu as un filz (& ie pry que tu l’ayes)

Qui ieune d’ans requiert que tu essayes

210

De sa ieunesse instruire, & bien mener,

Et son esprit à tes arts façonner.

Penser à venir clore à Laërt les yeus,

La mort le tire, il est ia des plus vieus,


A ton depart ie qui fus ieune, & fresche,

215

Ia sembleray toute passee, & seche

A ton retour: encor que tu retournes

Incontinent, sans que tu seiournes.


Fin de l’epitre premier, qui est de
Penelope à Vlysses.

ANNOTACIONS
sur l’Epitre de Penelope
à Vlysses.

O Plust aus Dieus quand ses nauz par la
  mer

En Sparte fit l’adultere ramer.


Sparte, autrement dite Lacedemon, & à

b 5

present

[p. 26]

26

present Mizitre, est une vile de Laconie en
Peloponese, à present apellee la Moree, qui
est une partie de Grece.

Ni pour les nuits passer plus au leger

Viendroit les mains de moy vefue, charger,

Le long trauail sur ma toile tendue.


C’est de soymesme que Penelope parle,
qui se dit vesue de son mari Vlysses, non par
mort, mais par longue absence. Et faut en-
tẽdre qu’elle usa d’une bõne ruse pour abu-
ser les ieunes gens qui la pressoient de se re-
marier, disans que son mari Vlysses estoit
mort, atendu le long tems que lon n’auoit
aucunes nouuelles de lui: c’est qu’elle leur
disoit & prometoit que quand elle auroit
acheué de faire sa toile qu’elle auoit com-
mencee, qu’alors elle se remarieroit: or est
il que de nuit elle alloit deffaire tout ce
qu’elle auoit fait & tissu de iour: ainsi sa toile
ne s’auançoit, ni ne se parfaisoit point: & ce
pendant les ieunes Gentilshommes amou-
reus d’elle (car elle estoit belle, sage, & gra-
cieuse) viuoit sous esperance, chacun en-
droit soy, de l’auoir quelque iour en maria-
ge, apres que sa toile seroit acheuee: & fai-
soient grand chere en la maison, aus des-
pens du bon homme Vlysses absent, qui s’en
vengea bien, puis apres, à son retour. Et de

ceus

[p. 27]

27

ceus ci elle parle en son espitre, disant:

Ceux de Palis, & de la haute Zante,

Et du Samo, tourbe en exces viuante,

Me vont pressant les prendre en mariage:

De ton palais ils font leur heritage

Sans contredit: & tes biens (noz entrailles)

Sont dißipez parmi ces truandailles.


Si i’entendois raconter par deça

Comment Hector iusques à mort blessa

Antilochus, de dueil i’estoye atteinte,

Antilochus alors causoit ma creinte.


Le commun lit ainsi, Antilochus, mais
toutefois il ne fut pas tué par Hector, ains
par Memnon. or on peut excuser cette con-
fusion & changemẽt de nom pour un autre,
ou sur la personne de Penelope, femme, qui
n’estoit tant curieuse de chercher la verité
de l’histoire, cõme de declarer son afeccion,
peine & passion qu’elle auoit pour la longue
absence de son mari: ou sur la personne du
Poëte mesme, qui se donne cette liberté de
prendre un non pour autre, comme on lit le
sẽblable en la sixieme Eclogue de Vergile:

Quid loquar? aut Scyllam nisi, quam fama se-
 cuta est

Candida succinctã latrantibus inguina monstris

Dulichias vexasse rates?


Atend

[p. 28]

26 [sic.] [sic pour 28]

Atendu que Vergile en ce lieu atribue à
Scylla fille de Nisus, ce qu’il deuoit atribuer
à Scylla fille de Phorcus: en ce faisant les
Poëtes suiuent quelquefois le naturel de la
renommee qui est assez mensongere, & qui
prend & confond souuent les noms des uns
pour les autres. Mais, pour retourner à notre
Antilochus, Politian lit, Amphimacus, sui-
uant Homere: Ce nonostant Dares Troyen,
qui fut en celle guerre, ha ecrit que Hector
tua Archilochus, & Eneas Amphimachus.

Ou que Patrocle, ayant ses feintes armes,

Estoit tué: lors mes yeux iettoient larmes


Patroclus fut tué estant vetu & couuert
des armures & harnois d’Achiles son grant
amy: Et pourtant le Poëte les appelle fausses
ou feintes armes, car elles representoient
Achilles sous Patroclus.

Quand Tlepoleme eut en sang obscurcie

La clere lance au Prince de Lycie,


Tlepoleme fils d’Hercules & d’Astioche,
habitant & signeur en partie de Rhodes, vint
contre les Troyens auec neuf galeres, & fut
tué par Sarpedon, Roy de Lycie, venu au se-
cours des Troyens.

Que le destin des Gregeois valut tant

Contre le sort des Troyens obstinez,


Le Poëte veut dire que la destinee ou or-

donn

[p. 29]

29

donnance fatale des Grecs veinqueurs, ha sur
monté celle des Troyens veincuz.

Par ci (dit il) couroit Simoïs, fleuue:

Le champ Sigee en cet endroit se treuue.


Simoïs estoit un fleuue ou riuiere au des-
sus de Troye.

Sigee est un mont qui s’estend en la mer,
& là est le port ou se tint l’armee des Grecs
cõtre Troye: là sont les tõbeaus d’Achilles &
Patroclus: à present on l’apelle au païs Ianiz-
zari, & en Latin Castellum sanctæ Mariæ.

Tu as osé &c.

Le camp de Thrace assaillir, & surprendre.


Pylus, ou Pylos, à present Nauarino, &
Abarino, est une vile de Messenie en la Mo-
ree. I’ay usé de l’acusatif au lieu du nomina-
tif, pour ayder à la rencontre & brieueté du
sens en la rime non cõtrainte, cõme s’ensuit,

Et encore ne scet lon

De toy nouuelle en Sparte, n’en Pylon.

Ie me courrouce à mon vœu & priere:

O que ie suis inconstante & legere!


Elle veut dire que son vouloir present est
contraire à son vouloir precedẽt: Car aupar-
auant elle prioit & desiroit que Troye fust

destrui

[p. 30]

30

destruite, à fin que son mari fust bien tot
vers elle de retour: & meintenant elle vou-
droit que Troye ne fust pas encore destruite,
& que les Grecs fussent encor campez de-
uant, à fin qu’elle sceust que son mari seroit
là, pour le moins: duquel à present elle n’a
aucunes nouuelles, & ne scet ou il est.

Ceux de Palis, & de la haute Zante,

Et du Samo, &c.


Dulichium, à present Taphus ou Palis, &
en vulgaire, Palichi, est une ville en Chipalo
nie, isle de Grece, pres de laquelle estoit Itha-
que, à present Compare, ou Tiachi, qui est
une autre petite Isle dont estoient Vlisses &
Penelope. Samos, à present Samo, ou Same,
est une autre vile au contraire de Palichi, &
en la mesme isle vis à vis d’Ithaque. Il y ha
une autre isle du nom de Samos qui est au-
pres d’Ionie, à lendroit d’Ephese, dediee à
Iuno, par ce qu’en icelle elle ha esté nee, nour
rie, & à Iuppiter mariee: de laq̃lle isle Pytha-
goras estoit natif, & aussi une des Sibylles
qui pour cette raison ha esté apelee en Latin,
Sibylla Samia. Zacynthus est le nom d’une
autre ville & isle peu plus loin d’Ithaque à
presẽt Zãthe ou Iante: & autremẽt, Zachitho.

Et tes biens (noz entrailles)

Sont dißipez parmi ces truandailles:


Pource

[p. 31]

Pource que lon ayme les biens autant que
son cœur & sa vie, & que le mari & femme,
quand ils sont bons mesnagers, ont grand
douleur de les perdre, Penelope les apelle,
noz entrailles, en parlant à son mari.

Son fil des ans durer iusque à tel terme

Qu’à toy & moy mourans, les yeux nous ferme.


C’estoit une coutume louable en ce tems
là, que les enfans venoient cloree les yeus à
leurs peres & meres quand ils mouroient.

Fin de l’Annotacion.

[p. 32]

32

PREFACE SVR
L’EPITRE DE PHYL-
LIS A DEMO-
PHON

DEmophon fils de Theseus & de
Phedra, retournant de la guer-
re de Troye en son païs, fut par
tempeste de mer getté au païs de
Thrace, à present Romanie. Or Phyllis fille
de Lycurgus, & de Crustumene, laquelle
Phyllis pour lors regnoit en Thrace, le re-
çut gracieusement en son palais, & en son
lict. Mais apres qu’il eut esté quelque espace
de tems auec elle, eut nouuelles que Mne-
steus estoit mort, lequel auoit chassé The-
seus pere dudit Demophon hors de la vile
d’Athenes, à present Cethine, ou Satines: &
puis y auoit regné. Lors estant Demophon
esprit d’un desir d’estre Roy d’Athenes (puis
que l’ennemi qui auoit chassé, & empesché
son pere de regner, estoit mort) s’en depar-
tit, apres que ses nauires furent refaites:
promettant à Phyllis qu’il retourneroit de-
dens un mois, & feingnant qui s’en alloit
seulement donner ordre en Athenes, ne se soucia de

retour

[p. 33]

33

retourner vers Phyllis. Il fut le douzieme
Roy des Atheniens: & regna trentetrois ans,
commençans en l’an du monde 2784. auant
la natiuité de Iesuchrist 1178 ans. Ainsi qua-
tre mois ia passez, Phyllis lui escriuit cette
epistre: par laquelle elle l’ammonneste que,
ayant memoire des biens, graces, & honne-
stetez qu’elle lui ha faites, il lui tienne sa
foy, & promesse: autrement elle declare
qu’elle est deliberee de recompenser son
honneur, & sa chasteté perdue, par cruelle
mort. La fin fut telle, que Phyllis se pendit
de sa ceinture à un arbre dedens une forest
procheine du riuage de la mer, apres qu’elle
eut esté par neuf fois vers la mer, pour voir
si Demophon retournoit point: comme
Ouide mesme le descrit bien au milieu du
second liure du remede d’amour. Et pour-
tant toute femme doit bien ici prendre un
bel exemple de ne mettre son amour trop
ardemment & folement en un homme,
quel qu’il soit: car la fin de folle amour ia-
mais n’en fut bonne. Au reste combien que
ce nõ Demophoon, soit de quatre syllabes,
toutefois ie n’en use que pour trois, en fai-
sant une contraccion des deus dernieres, tant
pour la douceur requise en la prononciacion
Françoise, comme pour mieux & plus faci-

c

lement

[p. 34]

34

lement seruit aus vers François. Pour sem-
blable raison trouuerez en la premiere epi-
tre, Laërt, pour Laërtes. Iason, aussi pareille-
ment est de trois syllabes en Latin, en diui-
sant ses deus premieres voyelles, ce nonob-
stant l’usage du langage François ha ia ob-
tenu que lon n’en fait que deus syllabes, en
faisant I, consonante, pour cause de brieueté
& facilité. en pareil cas aussi ie n’ay fait que
quatre syllabes de, Deianire, en la neuuieme
Epitre, & pour mesme cause, combien que
les Latins en font cinq, aussi en la sixieme
vous trouuerez Aeta, pour æeta, le pe-
re de Medee. Ce qui est, & doit
estre facilement permis en
Poësis pour la con-
treinte des
vers.

Fin de la Preface.

[p. 35]

35

TRADVCCION
DE LA II. EPITRE
D’OVIDE.

Phyllis écrit à Demophon.

De toy me plains ie Phyllis ton hotesse,

O Demophon, qui ne me tiens promesse,

Ayant laißé passer le tems ainsi,

Que tu deuois de retourestre ici.

5

Tu m’as promis tes nauz venir ancrer

A notre port, alors que rencontrer

S’entreuiendroient les cornes de la Lune

En leur plein rond, des fois seulement une.

Par quatre fois la fin de Lune ay vuë:

10

Par quatre fois en sa rondeur est creuë:

c 2

Et

[p. 36]

36

PHYLLIS

Et nonobstant tes nauz sur notre mer

Lon ne voit point au retour escumer.

Certeinement si tu contes les iours,

Que nous amans contons tresbien tousiours,

15

Tu connoitras, comme bien tu l’entens,

Que ie ne fay ma plainte auant le tems:

Mesme l’espoir que i’ay eu en ta foy ↓↓

N’a point esté que bien tardif en moy,

Ie croy trop tard, ce qui en croyant nuit:

20

Et meintenant est bien grief iour & nuit,

A moy qui suis & contreinte, & amante:

Qui souz espoir de ton retour viuante,

O Demophon, sois seur & auerti,

Ay bien souuent pour toy à moy menti:

25

Qui ay pensé tes blancs voiles souuent

Estre deça ramenez par le vent:

Qui ay maudit Theseus, qui t’arrestoit: ↓↓

Mais poßible est que pas ainsi n’estoit.


Par fois i’ay creint que fust pres Marissa ↓↓

30

Ta nef en fons, en vogant deuers ça,

I’ay plusieurs fois, comme font les amans,

Prié les Dieus aus beaus autelz fumans,

Pour la santé de toy mechant, & lache.

Souuent, voyant comment le vent ne fasche

35

L’air, ni la mer, ha, i’ay dit en moymesme,

Ha, il reuient s’il est sain, & s’il mayme.

Brief, ce qui peut les nauigans contreindre

A seiourner, l’amour l’a voulu feindre:

Et

[p. 37]

A DEMOPHON.

37

Et ay tresbien pourpensé les raisons

40

Qui te pouuoient tenir longues saisons.

Mais toy tarfif ne font estre au retour.

Les Dieus iurez, ni außi notre amour.

Toy, Demophon, plus leger que tes toiles,

As mis au vent tes propos, & tes voiles:

45

I’acuse à droit tes voiles qui ne viennent,

Et tes propos, qui point de foy ne tiennent.


Qu’áy ie meffait, di le moy hardiment,

Sinon que i’ay aymé non sagement?

Si i’ay mespris, ie di, pour ma defense,

50

Que ie t’ay deu gaigner par mon ofense.

En moy y ha tant seulement un mal,

Que t’ay logé, meschant, & desloyal:

Mais ce mal là emporte un eficace

Auecques soy, de meirte, & de grace.

55

Ou est le droit, & la foy meintenant?

Ou est la main à l’autre main tenant?

Ou sont les dieus, qui ont part à l’iniure,

Quand les auois en ta bouche pariure?

Ou est Hymen mon pleige, & mon otage,

60

Qui m’assuroit de notre mariage?

Et que viurions, ainsi qu’auions promis,

Tousiours ensemble, espous, & bon amis?

Tu m’as iuré par la mer incerteine

Qui toute estoit d’ondes & de vens pleine,

65

Sur qui souuent nauigué tu auois,

Sur qui encore nauiguer tu deuois,

c 3

Par

[p. 38]

38

PHYLLIS

Neptune.

Par ton ayeul (s’il n’est feint comme toy) ↓↓

Pacifiant la mer pleine d’esmoy:

Et par Venus & ses puissantes armes,

70

Traits, & flãbeaus, me liurans tant d’alarmes,

Et par Iuno, des noces la deesse

Autorizant mariages qu’on dresse:

Et par Ceres des torches honoree, ↓↓

Par sacres liens tu m’as ta foy iuree.

75

Si un chacun de ces Dieus ofensez

Te vient punir, toy seul n’est pas assez

Pour supporter la peine, & la vengence.


Mais, malheureuse & folle (quand i’y pense) ↓↓

Encor ses nauz rompues i’ay refaites,

80

Pour mieus s’enfuir de moy par longues traites.

Ie t’ay donné & rames, & forceres,

Pour mieus me fuir dans tes nauz & galeres.

Ie souffre, helas, les playes de mes traits.


En tes propos abondans, pleins d’attraits

85

Me suis fiee, en ta race, en tes Dieus,

Pareillement aus larmes de tes yeus:

Mais peut on bien les feindre? lon en use

Comme lon veut: en pleurs mesme y ha ruse.

I’ay creu außi à tous les Dieus celestes,

90

Que tu iurois par sermens manifestes.

Mais que me sert tant de choses conioindre,

Quand tu pouuois me gaigner par la moindre?


Ce que me deult que t’ay donné support,

Et recueilli en mon Palais, & port,

Cela

[p. 39]

A DEMOPHON.

39

95

Cela ie dusse auoir fait seulement:

Mais i’ay regret d’auoir vileinement

Donné les deus, mon logis, & mon lict,

Et de t’auoir embraßé par delict.

I’aymase mieux que la nuit deuant celle

100

Eust esté nuit derniere à moy pucelle:

Lors que pouuoient à moy, folle Phyllis,

Honnestement mes iours estre failliz.

I’esperois mieus, car ie pourpensois bien ↓↓

Que tu valois tant d’honneur, & de bien.

105

Rien esperer doit cil qui bien merite.

C’est bien louenge à vous hommes petite

Par vos propos une fille abuser:

Lon dust plus tost ma simplesse excuser.

Par tes propos, à heure malheureuse,

110

Ie fus deçue, & fille, & amoureuse.

O Demophon, facent les Dieus parfaits,

Que ce soit là le chef de tes beaus faits.


Athenes.

Sois ta statue au milieu de la vile

Entre les tiens: là ton pere auec mile ↓↓

115

Tiltres d’honneur escrits à l’enuiron

Soit deuant toy: comme il deffit Scyrron,

Auec Scinis, & Procustes terrible,

Puis l’homme & beuf, Minotaure l[’]horrible,

Thebes veincue en guerre, & les Centaures,

120

Les noirs enfers qu’il print d’assaut encores:

Apres ces faits, & tiltres de bon heur,

Ton image ayt ce beau tilte d’honneur:

c 4

Voici

[p. 40]

40

PHYLLIS

Voici celui qui par dol, & finesse

Deçut iadis son amie, & hotesse.

125

De tant de faits dont ton pere est orné,

As retenu qu’il print Ariadné,

Puis la laissa. Ce seul fait qu’il excuse

As ensuiui: de ce dol ie t’acuse

Estre heritier, Demophon desloyal.

Voyez la
preface de
la dixieme
epistre.
130

Ce nonobstant d’un mari plus loyal, ↓↓

Ariadné en ha la iouissance.

Mais toutefois d’enuie, ou malueillance

Ie ne lui porte. Or est elle montee ↓↓

Trionfamment, par Tygres serfs portee:

Les Ty-
gres estoi
ent attri
buez à bac
chus qui print à fẽ-
me Ariad
né.
135

Mais, quant à moy, me vont fuyant les Thraces,

Trop ofensez: disans en toutes places

Qu’ils ne voudroient auec moy se loger,

Car i’ay laißé les miens pour l’estranger.

Ia dit de moy quelcun qui ne me vante, ↓↓

140

Qu’elle i’en aille en Cethine sauante,

Autre personne y aura plus eureuse

Cethine
ou Satines
iadis, A-
thenes.

Qui regira Thrace la belliqueuse.


On dit bien vray, la fin approuue l’euure: ↓↓

Außi ie pry que celui ne recœuure

145

Issue à gré, qui meintient en effet

Que par un cas il faut iuger du fait.

Mais en grans loz seront tournez mes blames,

Si notre mer escume par tes rames:

Lors i’auray bruit, qui t’ay fait tant de biens,

150

D’auoir bien fait pour moy & pour les miens:

Mais

[p. 41]

A DEMOPHON.

41

Mais n’ay bien fait pour les miens, ni pour moy: ↓↓

Tu n’as souci de nous, comme ie voy.

En mon palais ne viendras t’eberger, ↓↓

Ni ton corps las en mon lac soulager.


155

Deuant mes yeus ores se represente

Ton meintien triste, & ta face dolente

Quand ta nef preste en mon port t’atendoit:

Lors tout ton corps dessus mon col pendoit:

Lors tu osa bien serré me baiser

160

De longs baisers, & de pleurs m’arroser,

Entremeslant avec mes pleurs tes pleurs,

En me tenant ces termes de douleurs,

Que tu estois faché bien grandement

D’auoir le vent propice au partement.

165

En fin me dis (meslant tes pleurs parmi)

Phyllis, attend Demophon ton ami.

Ie t’attendray, qui partis sans auoir

Aucun desir de iamais me reuoir?

Sur le mien port i’attendray de tout point

170

Tes voiles voir, qui ne reuiendront point?

Or fus i’atten: au moins vien sur le tard:

Et que la foy qui de ta bouche part,

N’ait defailli que du tems seulement.


Que pry ie folle? il va bien autrement:

175

Desia, peut estre, autre espouse t’a prise,

L’amour te tient, qui ne me fauorise:

Et meintenant, qu’autre partie eslis,

Plus ne connois (comme ie croy) Phyllis.

c 5

Helas

[p. 42]

42

PHYLLIS

Helas, helas, tu ne connois plus celle

180

Tienne Phyllis, & ne t’enquiers plus d’elle:

Qui ay à toy, O Demophon, donné

Logis & port, quand tu fus malmené

De longs trauaus: & accru tes richesses,

Et t’esperois faire plus de largesses

185

Que ne t’ay fait, soit en dons, or, argent,

Moy estant riche, & toy lors indigent:

Qui t’ay donné la iouissance pleine,

Et ay souzmis à toy le grand domaine,

De Lycurgus, pour femme bien grand charge,

190

Lequel contient beaucoup de long, & large:

Des Rhodopé, le mont plein de froidure

Iusqu’à Æmus, plein d’ombre & de verdure:

Et iusqu’au lieu ou Heber, sacré fleuue,

Dedens la mer getter les eaus se treuuve:

195

Qui as, sur tout à la male heure, esté

Seul iouissant de ma virginité:

Et ta main faulse osa faire rompure ↓↓

Trop hradiment, de ma chaste ceinture.

Tisiphoné en fut la courratiere,

200

Et y urla d’une horrible maniere:

Puis y chanta l’oiseau faus & meschant,

Vn trespiteus, & tresmalheureux chant.

Mesme Alecto, laidement atournee,

De serpens courts y vint toute encheinee:

205

Et allumez y furent luminaires

De torches ardente & tristes mortuaires.


Ce

[p. 43]

A DEMOPHON.

43

Ce nonobstant ie, pleine de tristesse,

Par les rochers m’en vais courant sans cesse,

Et par buissons, dont la riue est pouruue:

210

Tant que ie puis ie gette en mer ma vuë.

Soit que de iour se relache la terre,

Soit que la nuit par froideur la reserre,

Ie vois visant quel vent tire, qui vient

Batre la Mer: & alors s’il m’auient

215

Des voiles voir en quelques lointeins lieus,

Incontinent ie dy que sont mes lieus.

Ie cours en mer, l’onde à peine me garde

Que ie m’y gette, & ma vie y hazarde,

En celle part ou la Mer va batant,

220

Et le sien flot, & premiere eau gettant.

Plus l’onde aproche, & se vient presenter,

Lors plus suis foible, & moins puis resister,

Ie tombe adonq es mains de mes seruantes.

Vn goulfe y ha plein d’ondes escumantes,

225

En façon d’arc tout courbe & opreßé,

Ayant un roc en ses cornes dreßé:

De ce lieu là i’ay eu en pensement

De me getter en Mer parfondement:

Et le feray, sans delais, ni excuses,

230

Puis que desia si long tems tu m’abuses.

Ie pri aus Dieus qu’incontinent me porte

Le flot de mer à ton riuage morte,

Et sans tombeau deuant tes yeux ie sois.

Lors me diras (quand plus dur tu ferois

Que

[p. 44]

44

PHYLLIS A DEMOPHON.

235

Que fer, qu’aymant, & que toymesme außi)

Tu ne deuois, Phyllis, me suiure ainsi.


Souuent desir de poison m’est venu,

Ou trauerser mon corps d’un glaive nu:

Ou mesmement d’un trescruel licol

240

Mortellement entrelasser mon col,

Qui ha soufert par amoureus esbas

Estre embracé de tes malheureus bras.


I’ay tout conclu mon honneur compenser

Par dure mort que ie vueil m’auancer:

245

La qualité de la mort ou ie pense,

Me retiendra bien peu de tems suspense:

En mon tombeau seras noté coulpable,

Souz un tel vers, ou souz autre semblable:


Phyllis amante ici git morte à tort,

250

Que Demophon, son hoste, ha mise à mort:

Lui desloyal, & de cœur inhumain

Y mit la cause, elle y ha mis la main.


Fin de l’Epitre de Phyllis à Demophon,
qui est la seconde.

ANNOTACIONS SVR
L’EPITRE DE PHYLLIS
à Demophon.
*

Mesme l’espoir que i’ay eu en ta foy

N’a point esté que bien tardif en moy.


Le

[p. 45]

45

Le vers Latin porte.

Spes quoque lenta fuit:

C’estadire l’esperance ha esté tardiue: en
quel lieu, spes, se prent pro timore, par la
commune opinion, comme en Virgile,

Ast ego si potui tantum sperare dolorem,

id est, timere. Et encor en autre lieu,

Si mortalia temnitis arma,

At sperate deos memores fandi, atque nefandi.


Ainsi esperance, ou espoir, se prent en ce
lieu pour creinte & doute, selon aucuns:
mais ie le pren plus simplement, & à la let-
re, c’est q̃ l’espoir ha esté tardif en elle qui
n’a pas eu trop grãde fiance en son retour.

Qui ay maudit Theseus, qui t’arrestoit:

Mais poßible est que pas ainsi n’estoit.


Combien qu’il semble auoir quelque con-
tradiccion en ces deus vers françois, si est ce
que les deus Latins les portent ainsi:

Thesea deuoui, quia te dimittere nollet:

Nec tenuit cursus forsitan ille tuos.


Par fois i’ay creint que fust dens Marissa

Ta nef en fonds, en vogant deuers ça.


Marissa est un fleuue impetueus que lon
apeloit anciennement Heber, ou Hebrus: en
la contree de Thrace, que lon apelle à pre-
sent Romanie.

Par

[p. 46]

46

Par ton ayeul (s’il n’est feint comme toy)

Pacifiant la mer pleine d’esmoy.


La poëte entend Neptune, grand ayeul de
Demophon, lequel Neptune fut pere d’E-
geus, & Egeus pere de Theseus, & Theseus
pere de Demophon. Ou bien il entẽd Egeus
mesme, qui voyant de loin retourner auec
voiles noires la nef de son fils Theseus, qui
estoit allé contre le Minotaure, se getta en
mer, & fut mué en Dieu marin.

Et par Ceres de torches honoree:

Le Poëte dit cela par ce que Ceres alluma
de grans arbres de Pin au mont Ethna que
lon appelle à present le mont Gibel, pour
chercher sa fille Proserpine q Pluton auoit
rauie: & pourtant en ces sacrifices ou usoit
de torches.

Mais malheureuse & fole quand i’y pense,

Encor tes nauz rompues i’ay refaites:


Lon peut lire, Ha malheureuse: car aus- si d’aucuns liures Latins ont diuersement.

Les uns,

At laceras puppes etiam furiosa refeci:

Et les autres,

Ah laceras, &c.

I’esperois mieus, car ie pourpensois bien

Que tu valois tant d’honneur & de bien:


Cõme ie t’en ay fait: mais on peut lire aussi,

Que ie valois tant d’honneur & de bien:

Que

[p. 47]

Que tu dusses retourner vers moy: Car aussi les liures Latins ont diuersemẽt, les uns,

Speraui melius, quia te meruisse putaui:

Et les autres,

quia me meruisse putaui:

Là ton pere auec mile

Titres d’honneur escrit à l’enuiron

Soit deuant toy: comme il deffit Scyron

Auec Scinis, & Procustes terrible, &c.


Theseus pere de Demophon tua ces trois
larrons & meurdriers: Aussi le monstre Mi-
notaure, qui estoit demi homme & demi
beuf: & vainquit la vile de Thebes, à present
Thiua: chassa les centaures, monstres demi
hommes & demi cheuaus qui vouloient for
cer Hippodamie espouse de Pirithoüs: en-
tra par force aus enfers à la priere de son
ami Pirithoüs, qui vouloit auoir Proserpine
la Royne d’enfer, femme de Pluton.

Ce nonobstant d’un mari plus loyal

Ariadné en ha la iouissance,


Voyez

[p. 48]

48

Voyez la preface de la dixieme epitre d’A-
riadné à Theseus.

Or est elle montee

Trionfamment par Tygres sers portee.


Les Tygres esoient anciennemẽt attribuez
à Bacchus, qui print Ariadné pour femme.

Ia dit de moy quelcun qui ne me vante

Qu’elle s’en aille en Cethine sauante.


Phyllis veut dire qu’il y en peut auoir ia
quelcun qui se moque d’elle en la raillant &
disant, qu’elle s’en aille en Athenes qui est
vile de renom en science, en laquelle est son
ami Demophon qui ne veut pas retourner,
auquel elle ha promis mariage: & quant au
païs de Thrace belliqueuse, il s’en trouuera
d’autres que Phillis, qui le gouuernera mieus.

Certeinement la fin aprouue l’euure.

Si pry bien fort que celui ne receuure

Issue à gré qui meintient en effet,

Que par un cas il faut iuger du fait.


Elle respond meintenant au propos prece-
dent, comme disant & confessant qu’il est
bien vray que lon iuge des faits par la fin &
issue: mais toutefois elle neveut cõfesser q la
fin & issue de son fait soit mauuaise, & qu’el-
le soit ia auenue, à sauoir que Demophon
l’ait du tout delaissee, & qu’il ne vueille
plus retourner vers elle: ains au contraire

elle

[p. 49]

49

elle presuppose que quelque cas, empesche-
ment ou infortune lui est auenue qui le re-
tient & retarde de venir.

Mais n’ay bien fait pour les miens, ni pour moy:

Tu n’as souci de nous comme ie voy:


Voyez l’inconstance des propos d’une
femme amoureuse.

En mon palais ne viendras t’éberger

Ni ton corps las en mon lac soulager.


Bistonis estoit vn lac en Romanie, duquel
Phyllis parle, disant que Demophon ne se
viendra point allaigrir & delasser à nager
en son lac.

Et ta main fausse osa faire rompure

Trop hardiment, de ma chaste ceinture.


Les pucelles en ce tems là estoient ceintes
d’une ceinture de chasteté, que le seul mari
la premiere nuit desnouoit.

d

PREF

[p. 50]

50

PREFACE SVR
L’EPITRE DE
BRISEIS A
ACHILLES.
*

QVAND l’armee des Grecs alloit con-
tre la Troye, elle print, & pilla les vi-
les, vilages & bourgs procheins de Troye,
& le païs d’alenuiron, principalement les
Isles qui estoient de l’autre coté de Lesbos, à
present Methelin. Entre lesquelles Achilles
fils de Peleus, & de Tethis, print d’assaut les
deus Cilices, la Thebaïque & Lyernese,
lesquelles il saccagea: & de Thebes emmena
Astimone captiue fille de Chryses, & de Lyr-
nese, Hippodamie, fille de Brises: lesquelles
depuis furent nommees du nom de leur pe-
re, la premiere, Chryseïs, & l’autre, Briseïs.
Or Agamẽnon chef de l’armee eslut la bel-
le Astimone pour sa part de tout le butin &
pillage: Puis à Achilles pour sa part, & par
eleccion de gens ordonnez à ce fait, fut li-
uree Hipodamie, depuis dite Briseïs. Les cho
ses estãt ainsi, Chryses prestre d’Apollo Smyn
teen, vint auec presens vers Agamemnon
pour r’auoir sa fille Astimone, depuis dite
Chryseïs, lequel le dechassa en le menaçant

fort.

[p. 51]

51

fort. Parquoy Apollo estant courroucé du
mespris & iniure q lon faison à son prestre,
tira de son arc & persecuta de ses flesches,
tant les hommes que les bestes du camp des
Grecs par l’espace de neuf iours: cõme Ho-
mere ecrit en son Iliade. Ainsi un grãd nom-
bre de gens, & de bestes par ces flesches
etoient occis tous les iours miserablement.
Or par l’auertissement de Minerue, les
Grecs s’assemblerent en conseil. Achilles se
delibera d’apaiser l’ire des Dieus. Calchas fils
de Thestor, & deuin, qui auec Mopsus vou-
lut contendre, vint dire tout haut qu’Apollo
ne se seroit point apaisé si lon ne rendoit
Astimone à son pere. A ce propos tous y cõ-
sentans & crians pour aprobacion de cette
voix, Agamemnon r’enuoya par Vlysses la
fille Astimone vers son pere: mais puis apres
enuoya Taltybius & Eurybates pour rauir
& oster Hippodamie (autrement dite Bri-
seïs) d’entre les mains & iouïssance d’Achil-
les, qu’il pensoit estre cause qu’Astimone
auoit esté rendue. Lors Achille desista de
batailler. Puis apres de iour en iour les
Grecs estoient surmontez par les Troyens.
Iupiter auoit fait cela en faueur de Thetis
mere d’Achilles, àfin que la vaillance &
prouesse d’Achilles fut cõnue. Agamemnon

d 2

voyant

[p. 52]

52

voyant le camp des Grecs foible pour cause
q Achilles ne batailloit point, & les Troyens
de cela fiers & encouragez, enuoya vers
Achilles Phœnix, Aiax, & Vlysses pour le r’a-
paiser, le priant receuoir Briseïs, auec grans
dons. toutefois pour cela onq ne voulut la
receuoir, ni r’apaiser son cœur & retourner
en bataille, iusques à ce que Hector eut tué
Patroclus, grand ami dudit Achilles. Ainsi
dõq Briseïs escrit cette Epitre audit Achilles
se compleignãt qu’il ne l’a voulu receuoir,
mesme auec telle condicion de grans dons,
& presens à lui offerts, & presentez de la
part du Roy Agamemnon, souz cette inten-
cion, que la reprenant auec lui, puis apres
se mettroit en armes, & en bataille. les
complaintes ne sont point trop ve-
hementes, mais moderees, en
la sorte qu’il apartient
à vne femme
captiue.
*

TRA

[p. 53]

53

TRADVCCION
DE LA III. EPITRE
D’OVIDE.

Briseis écrit à Achilles.

Ce que tu lis, la presente mißive,

Vient de la main de Briseis captiue,

Mißive à peine escrite en Grec langage,

Par moy qui suis estrangere en seruage:

5

Mes pleurs ont fait toutes les effassures

Que tu verras entre mes escritures:

Mais nonostant ces pleurs valent bien voix.

S’il m’est permis, quelque peu toutefois,

De toy signeur, & mari faire pleints,

d 3

De

[p. 54]

54

BRISEIS

10

De mon signeur & mari ie me pleints.


Ce que ie fus au roy Agamemnon

Liuree tot, ce n’est ta faute, non:

Combien pourtant que c’est ta faute außi:

Car außi tot comme ie fus ainsi

15

Par Eurybate & par Taltybe quise,

Tot Eurybate & Taltybe m’ont prise,

Toy me liurant: qui demandoient entre eus

Ou c’est qu’estoit l’amour d’entre nous deus.

A tout le monde tu pouuois delayer

20

Vn peu de tems, auant que m’enuoyer:

I’usse eu à gré le delay de ma peine.

La departie, helas, fut tant soudeine

Que ie ne t’ay baisé aucunement:

Mais i’ay getté des pleurs abondamment,

25

Et les cheueus de ma teste arraché.

Las, tant estoit mon poure cœur fasché!

Que, malheureuse adonques ie pensois,

Qu’on m’emmenoit captiue une autrefois.


I’ay bien souuent en vouloir & desir,

30

De retourner vers toy, mon seul plaisir,

Et deceuoir les gens qui m’ont en garde:

Mais l’ennemi que ie crein trop m’engarde.

Si ie me fusse à la fuite ainsi mise

I’eusse trop creint de nuit estre surprise

35

Facilement par l’ennemi Troyen,

Qui m’eut donnee à la bru de Priam.


Obiecciõ.

Mais, i’ay esté par toy liuree au Roy,

A qui

[p. 55]

A ACHILLES.

55

A qui est dù obeïssance, & foy.

Response.

Ha, il y ha tant de nuits & de iours

40

Qui sont passez, que me laisses tousiours:

Et ne me viens recuurer nullement:

Toy tardif tiens ton cœur trop longuement:

Quand fus liuree ainsi sans contredit,

Lors Patroclus en l’oreille me dit,

45

Que pleures tu? tu ne le seras long.

Sois petit cas de ne me querir donq:

Mais on te vois un si gros cœur auoir

Qu’il se tient fort pour ne me receuoir.

Ironie.

Or fus va donq, & tu sois ce pendant

50

Nommé l’ami conuoiteus & ardant.


Aiax, Phœnix vers toy ia sont venus, ↓↓

L’un ton parent, l’autre des cher-tenus,

Et Vlysses, tous à fin de te rendre,

D’apointement à me vouloir reprendre.

55

Maints riches dons par grand priere offrans:

De rouge erin vint vaisseaus, d’art bien grans:

Et sept treteaus de pois, & d’art encor ↓↓

Egaus tous sept: & plus, dix talens d’or.

Douze cheuaus bien duits à la victoire.

60

Et (ce qui est superflu, & notoire)

Maint corps de fille en grand beauté exquise,

Iadis Les-
bos.

Prinse à l’assaut de Metelin conquise

Lon t’a offert. pour plus grand auantage

Lon t’a promis donner en mariage

65

L’une des trois filles d’Agamemnon,

d 4

Le

[p. 56]

56

BRISEIS

Le Roy des Grecs, qui sur tous ha renom.

Mais ne te faut, si vray dire ie doy,

O mon espous, autre espouse que moy.


Si tu deuois par dons me racheter,

70

Des mains du Roy, les dons que presenter

Pour moy deurois-tu ne prens, ains mesprises?

Qu’ay’ie me meffait, dond tant peu tu me prises?

Ou ha si tot notre amour pris volee?

Helas, helas, fortune desolee,

75

Pleine de maus tristes, & lamentables.

Court elle fus tousiours aus miserables?

Et ne vient point à la nef agitee

Vn vent plus dous que cil qui l’a gettee?


Par ton assaut i’ay vù rendre seruile

80

Premierement Lyrnesus notre vile.

(De mon païs une grande part i’estois)

Et de mes yeus i’ay encor vù les trois,

De parentage, & de la mort conforts,

Tous trois naturez, tous trois ensemble morts:

85

Celle qui mit au monde & en lumiere

Tous ces trois là, comme à eus me fut mere.


I’ay vù mon mari tout seignant

Batre la terre, en son sang se baignant,

Tout estendu son grand corps ça & là:

90

Mais toutefois vesue de tous ceus là,

A toy tout seul i’ay bien consenti estre:

Toy seul m’estois frere, mari, & maitre.


Tu me iurois, & faisois grand promesse

Par

[p. 57]

A ACHILLES.

57

Par le pouuoir de ta mere, deesse

95

De la grand’ mer, que me seroit un bien

D’estre captiue, & mise en ton lien.

Voila le bien, qu’ores suis regetee,

Quand auec dons ie te suis presentee:

Et que tu sois me fuyant à present

100

Auec meint riche & precieus present.


Mesme on fait bruit qu’außi tot qu’Aurora

Demain matin en Orient luira,

Tout außi tot viendras tes voiles tendre.

Quand ma tremblante oreille vint entendre

105

Ces propos là de telle lacheté,

Helas que i’ay bien miserable esté:

Lors mon cœur fut sans sang & sens außi.

T’en iras tu en me laissant ici?

O cœur felon, de crueauté vetu,

110

Moy malheureuse à qui me lairras tu?

Qui donnera aucun apui & port

A moy ainsi laissee sans suport?

Plus tot ie soye ore abimee en terre

Ou foudroyee à un coup de tonnerre,

115

Que la mer soit de ta rame escumee,

Et que de loin ta nef ie voye armee

S’en retourner en ton païs sans moy.


Si ia te plait t’en retourner chez toy,

Ta nef n’aura de moy charge exceßiue:

120

Ie te suiuray encor comme captiue,

Non cõme espouse: & i’ay main propre & saine

d 5

Soit

[p. 58]

58

BRISEIS

Soit pour pigner, ou pour filer la laine.

Ta femme belle, & sur toute honoree, ↓↓

Ira, (& aille) en ta chambre paree:

125

Dine d’auoir de son beau pere aueu,

De Iuppiter, & d’Egina neueu

De qui Nereus, l’ancien maieur tien,

Estre allié de par toy veuille bien:

Et ce pendant moy ton humble seruante,

130

A te seruir, & file ie me vante.

Ie fileray, & pleines fusees

Deschargeront mes quenoilles chargees.

Tant seulement (Achilles) ie te prie

Ta femme alors ne me trouble, & me crie,

135

Qui me fera, ie ne say pas comment,

Contre mon cœur, & à mon troublement.

Ne lui permets me tirer aus cheueus

En ta presence, ains en un mot ou deus

Que ie fus tienne außi, lui viendras dire:

140

Ou lui permets qu’elle aus cheueus me tire,

Mais que sans moy tu ne t’en ailles point

Me desprisant, & laissant de tout point.

Ha malheureuse, helas voila le doute

Qui iusqu’aus os me fait trop trembler toute.

Agame- 145

Mais qu’atens tu? Le Roy son cœur abaisse,

mnon.

Et à tes piez la Grece humble se baisse:

Or vainqs tõ cœur, toy qui vainqs les plus forts.

Hector le preus auec ses grans efforts

Pourquoy vient il ruïner la richesse

L’hon

[p. 59]

A ACHILLES.

59

150

L’honneur, le bruit, & puissance de Grece?

O Achilles, va lui donq au deuant:

Pren tes harnois, mais pren moy parauant:

Et fay trembler par ta force, & fureur

Tous les Troyens, Mars te donnant faueur.

155

Pour moy te vient ce courrous, & tristesse:

Pour moy außi fay qu’ores elle cesse

En apaisant ce tien courrous, à fin

Que i’en sois seule & la cause & la fin.


Ne pense point que soit laide maniere

160

Quand quelque cas feras pour ma priere:

Meleager print les harnois & armes, ↓↓

Estant prié de sa femme auec larmes:

Le bruit du fait est seulement venu

A mon oreille, & toi tu l’as connu.

165

La mere estant vesue de ses deus freres

Maudit son fils de paroles ameres,

Donnant au diable & ses faits & sa vie:

Lui belliqueus auoit guerre suiuie,

Qui par despit de combatre cessa,

170

Et en danger son païs delaissa,

Auec refus qu’il fit obstinément

De lui donner secours aucunement.

Sa femme seule, en le supliant, vint

A le flechir, & sa requeste obtint:

175

Elle beaucoup plus eureuse que moy,

Car mes propos n’ont puissance enuers toy.

Ce nonostant n’en ay dueil en mon ame,

Et

[p. 60]

60

BRISEIS

Et ne me suis vantee estre ta femme:

Ains bien souuent captiue on me disoit:

180

En me mandant ou Achilles gisoit.

Vne captiue außi ces iours passez

Me nommoit dame (il m’en souuient assez)

Et ie lui di, par ce nom, d’auantage

Me vas chargeant, qui suis femme en seruage.


185

Mais, Achiles, par les os ie te iure ↓↓

De mon mari, mal pris en sepulture,

Et trop soudein, os qu’à iamais i’honore:

Et par les trois que comme Dieus i’adore,

Les esperitz de mes trois freres forts,

190

Tresbien auec, & pour le païs morts:

Et par ton chef conioint auec le mien,

Pareillement par ce dur glaiue tien,

Connu des miens, qui leur coute la vie,

D’Agamemnon ie n’euz onq compagnie:

195

Si ie te ments, vueilles moy delaisser.


Or meintenant si ie te vien presser

De dire au vray: & de grand serment faire

Si tu n’as eu à autre femme affaire:

Certeine suis que iurer tu n’en vueilles.

200

Mais les grecs vont pensant que tu te dueilles,

Et ce pendant le lutz à gré te vient,

Et ton amie en son giron te tient.

Si quelcun quiert pourquoy tu ne combats,

Trop sont nuisans de guerre les combats:

205

Le lutz, la harpe, & l’amie, & la nuit,

Tout

[p. 61]

A ACHILLES.

61

Tout cela est plus plaisant, & moins nuit

Que batailler: c’est trop plus grand seurté

Tenir sa dame en liesse, & gayté,

Sonner le lutz, que tenir toute preste

210

La lance au poing, & l’armet en la teste.

Mais autrefois pour les faits de repos,

Les faitz d’honneur t’estoient mieus à propos.

Ce ne t’estoit que tout plaisir & gloire

D’auoir aquis par guerre une victoire.

215

N’estimois tu les faits chevalureus

Que pour m’auoir? Et ton loz tant eureus

Auec ma vile est il ia mis au bas?

Facent les Dieus que ce n’auienne pas:

Ains que plus tot ta lance roide, & fiere,

220

D’un bras puissant Hector transperse, & fiere.


Enuoyez moy, O Grecs, en ambassade

Vers mon signeur, & ie me persuade

Qu’entremélant mes baisers aus prieres,

Ie feray plus par mes douces manieres

225

Qu’Vlysses sage, & qu’Aiax, & Phenix.

C’est quelque cas d’auoir les bras unis,

Ioints & serrez au col acoutumé,

Et faire voir le sein qu’on ha aymé.

Bien que tu sois cruel, rude, & seuere

Thetis,
deesse de
mer.
230

Plus ne me sont les ondes de ta mere

Ie me fay fort, encor que ie me taise,

Vaincu seras, si pleurant ie te baise.

Peleus.

Or meintenant (tous ses vieus ans ton pere

Ainsi

[p. 62]

62

BRISEIS

Pyrrhus.

Ainsi parface, & ton fils bien prospere

235

Te suiue en faits de guerre eureusement)

Preus Achilles, gette piteusement

Ton œil dessus Briseïs la pourette

Pleine d’ennui, qui sans fin te regrette.

Toy endurci ne la trouble, & tourment

240

D’une tant longue, & trop facheuse atente.

Ou si l’amour, qu’en moy tu auois pris

Ha tourné chance en desdain & mespris,

Contrein mourir celle, en peine & esmoy,

Que tu contreins außi viure sans toy:

245

Ce que feras, ainsi que ia tu fais:

Ia s’est paßé mon corps, & mon teint frais.

Mais l’espoir seul de oty, en qui me fie,

Soutient en moy ce peu que i’ay de vie:

Lequel espoir si ie pers sans merci,

250

Mari suiuray, & mes freres außi.

Tu n’auras pas titre d’honneur & fame

De commander mettre à mort une femme:

Quoy, commander? ton glaiue me trauerse:

I’ay sang, lequel i’espandray s’il me perse.

Agame-
mnon.
255

Ce glaiue tient, qui ia le fils d’Atreus ↓↓

Eust trauersé, n’eust esté que tu eus

Pallas.

Empeschement que te fis la Desse,

Vienne perser mon corps en grande rudesse.

Mais plustot soit ma vie conseruee

260

Par toy, ami, qui me las ia sauuee.

Ce que veinqueur donnas à l’ennemie,

Ie

[p. 63]

A ACHILLES.

63

Ie t’en requier, donne l’à ton amie,

La Troye peut trop mieus de gens fournir

Que tu feras par ton glaiuve finir:

265

L’ocasion sur ton ennemi prens.

Comme que soit, si desia tu reprens

A faire voile, ou si atens encores,

Comme signeur mande moy querir ores.


Fin de l’epitre de Briseïs à Achilles,
qui est la troisieme.

ANNOTACIONS
sur l’Epitre de Briseïs
à Achilles
*

Aiax, Phenix vers toy ia sont venus.

L’un ton parent, l’autre des chers tenus.


Aiax estoit cousin germain d’Achilles,
c’estadire filz de Telamon, frere de Peleus,
qui fut pere d’Achilles. Phenix fut ami, com-
pagnon & conseil d’Achilles.

Et sept treteaus de pois & d’art encor

Egaus tous sept: & plus, dix talens d’or.


Vn talent d’argent valoit six cens escuz
couronne de trente cinq solz tournois: & le
talent d’or en valoit dix d’argent: ainsi pou-
uoient monter les dix talens d’or quarante
six mil escuz sol pour le moins.

Ta

[p. 64]

64

Ta femme belle, & sur toute honoree,

Ira, (& aille) en ta chambre paree,

Dine d’auoir de son beau pere aueu,

De Iuppiter, & d’Egina neueu

De qui Nereus l’ancien maieur tien

Estre allié de par toy veuille bien.


Peleus, pere d’Achilles, fut engendré
d’Eacus, & Eacus de Iuppiter & Egina.

Nereus fut pere de Thetis, & par ainsi
ayeul maternel d’Achilles.

Meleager print le harnois & armes

Estant prié de sa femme auec larmes.


Meleager tua ses deus oncles Plexipus &
Toxeus, parce qu’ilz voulurent oter la de-
spouille du sanglier qu’il auoit donnee à Ata[]
lanta: mais Altee, mere de Meleager se
voyant vefue de ses deus freres, fut fort irri-
tee, & usa de grandes malediccions contre
son fils: ce qu’il print à cœur, tant que les
ennemis estant deuant la vile de Calydon, il
ne vouloit prendre les armes pour leur resi-
ster, ains se cachoit, & passoit son tems auec
Cleopatre sa femme, laquelle l’en pria hum-
blement s’y resister: lors à sa priere il print
les harnois, ayant premier desprisé les prie-
res & les presens de tous les autres.

Mais, Achilles, par les os ie te iure

De mon mari, mal pris en sepulture,

Et

[p. 65]

65

Et trop soudein, os qu’à iamais i’honore:

Et par les trois que comme Dieus i’adore.

Les trois espritz de mes trois freres morts.


Voyez l’annotacion de l’Epitre settieme,
sur ces vers,

De Sicheüs i’ay l’effigie sacre

Qui est dedens ma chapelle de marbre.


Ce glaiue tien, qui a le filz d’Atreus

Eust trauersé, n’eust esté que tu eus

Empeschement, que te fit la Deesse.


Achilles, apres plusieurs propos & iniures
cõtre Agamemnon qui lui tollissoit Briseïs,
tira son espee pour le frapper: mais Pallas y
suruint qui l’engarda.

PREFACE SVR
L’EPITRE DE PHE-
DRA A HIP-
POLYT.
*

QVAND le Roy Minos eut veincu les
Atheniens en guerre, il leur imposa
cette charge que tous les ans ils enuoyassent
sept fils & sept filles pour estre deuorez du
monstre Minotaure, qui estoit demi homme
& demi beuf, enfermé dedens le labirynte
que Dedalus auoit fabriqué en l’Isle de Cre-
te, à present Candie, de laquelle Minos estoit
Roy. Or auint le troisieme an, que le sort
tomba sur Theseus, fils d’Egeus Roy d’Athe-
nes. Ainsi fut Theseus enuoyé vers le Minotau-
re: & sorti du labirynte sain & sauf, & vi-
ctorieus, emmena auec lui dans son sanuire
Ariadne, à laquelle il auoit promis mariage,
pour l’ayde, cõseil & secours qu’elle lui auoit
donné: & auec elle aussi emmena Phedra
sa seur. Mais laissant Ariadne en l’Isle Chios,
à present Scio (ou Naxos, comme aucuns

disent

[p. 67]

67

disent, à present Niosia.) il mena seulement
auec lui Phedra, & la print en mariage. Icel-
le fut puis apres en absence de son mari The
seus grandement esprinse d’amour enuers
Hippolyt fils de mari Theseus & de Hip
polyte, seur d’Antiope, Royne des Amazo-
nes. Elle lui escrit donques cette epitre toute
pleine d’affeccions vehementes, que les
Grecs appellent Pathetiques, s’efforçant de
l’attraire à son amour detestable par subtiles
persuasions. La fin fut telle, que Hippolyt,
aymant la chasse & chasteté, en tint conte
des prieres, & requestes de Phedra sa mara-
tre: dequoy elle fort fachee, & l’acusa vers
son pere Theseus, disant qu’il lauoit voulu
forcer: lequel pria Egeus son pere de le ven-
ger: qui, comme Hippolyt alloit dens son
chariot, à la mode du tems, luy enuoya une
Phouque, qui est un grand poisson, & mon-
stre marin, qu’on appelle veau de mer, par
lequel les cheuaus troublez, & espouuentez,
tirerent ça & là par pieces le poure Hippo-
lyt. Alors Diane, la deesse de chasse & de
chasteté, eut pitié & commiseracion de lui
en faueur de sa chasteté, & par Esculape,
grand Medecin, fils d’Apollo, & de Coronis,
le fit retourner en vie, & le bailla en garde
au païs d’Aricie, à la nymphe Egerie, & com

e 2

manda

[p. 68]

68

manda qu’on lapelast double homme, c’est-
adire deus fois homme. comme dit Virgile
au settieme des Eneides. Voyez aussi Ouide
au quinzieme liure de la Metamorphose. Or
Phedra, ayant sceu la mort de Hippolyt, se
tua d’un glaiue, ou se pendit, comme aucuns
disent. Bien se doiuent donq contregarder
les dames d’entrer en amour tant desraison-
nable & esrence à fin que ainsi ou pis ne
leur auienne. Mais cette preface
est ia assez longue: Et pour-
tant escoutez le Poëte
parlant en son
Epitre.
*

TRADVCCION
DE LA IIII. EPITRE
D’OVIDE.
*
Phedra secrit à Hippolyt.

SAlut te dit la presente mißiue

De par Phedra, de Candie natiue,

Qui n’a salut si ton cœur ne lui mande,

O Hippolyt, fils d’Amazone grande.

5

Ly cet escrit, que te sauroit il nuire?

Mais quelque cas encor y pourras lire

Qui te plaira, que ne voudras blamer.

Sous telz escrits, & par terre & par mer,

Plusieurs secretz on porte, en prose ou mettres:

e 3

L’enn

[p. 70]

70

PHEDRA

10

L’ennemi prend de l’ennemi des lettres.


I’ay eu trois fois preste à parler ma langue,

Mais trois fois fut muette, & sans harangue:

Et du propos en pensee venu

Trois fois le son es dents m’est retenu.

15

Autãt qu’on peut, & que raison nous dompte,

Auec l’amour il faut mesler la honte:

Ce que la honte ha defendu de dire,

L’Amour le m’a commandé de t’escrire.

Amour est plein d’une grand’ Deité,

20

Et ce n’est pas trop grande sureté

De mespriser un seul point qu’il commande:

Sur les Dieus grans il ha puissance grande.

C’est lui qui mise en train, & en voye

D’escrire à toy, quand premier i’en doutoye.

25

Escri, dit il, & tu verras comment

Cet obstiné tu veincras aisément.

O qu’il me soit à present fauorable.

Et comme il fait ma moile miserable

Par son chaud feu bruler à son plaisir,

30

Qu’il renge ainsi ton cœur à mon desir.


Sois assuré qu’en l’amour sociale

D’entre nous deus, ne seray desloyale.

Mon bruit est bon: mauuaise renommee

(Enquier t’en bien) n’est point de moy semee.

35

Tant plus l’amour loin de nous se recule,

Quand il s’y met, d’autant plus il nous brule:

Nous sommes ars, en nos cœurs sommes ars,

Et

[p. 71]

A HYPPOLIT.

71

Et là dedens brulez de toutes parts.

Ne plus ne moins comme les iougs pesans

40

Sont du premier aus ieunes beufs nuisans,

Et le poulin prend le mors à regret,

Ainsi le cœur tout nouueau, sent aigret

L’amour premier, & adonq bien à peine

Le peut soufrir en sa pensee saine.

45

Voilà comment or’ sied mal ce fardeau

A mon cœur foible, en amour tout nouueau.


Quand on aprend, le mal des le ieue aage

Se conuertit en reigle, & en vsage:

CElle qui vient sur son aage à aymer,

50

Elle se sent piremetn enflammer.

Tu cueilliras ores le nouueau fruit

De mon honneur, qui suis sans mauuais bruit:

L’un fera fait quand & l’autre coupable.

C’est quelque cas, qui n’est psa refusable,

55

De cueillir fruits sur l’arbre à pleine branche,

Et la premiere & belle rose franche.


Ce nonobstant la blanche chasteté

Laquelle en moy cy deuant ha esté

Me deuroit bien encores à present

60

Garder mon cœur de cette tache exempt.

Mais il vient bien que l’amour, qui me presse,

A bon parti, & dine lieu m’adresse:

Vn laid paillard, lourd, & mal gracieus

Rend le forfait encor plus odieus,

65

Et souille trop le crime d’adultere.


c 4

Si

[p. 72]

72

PHEDRA

Si Iuno m’ofre & son mari & frere,

Iuppiter Dieu lairray pour Hippolyte.

Mesme desia l’amour de toy m’incite

D’exercer l’art dont ie n’ay point l’usage,

70

C’est d’assaillir meinte beste sauuage:

(De ce propos m’en croiras bien à peine.)

Diane außi, la Deesse hauteine,

Que son arc courbe & excellent decore,

Ia comme toy sus tous les Dieus i’honore.

75

Ie pren plaisir d’aller aus bois chasser,

Courir les mons, mes limiers auancer

Contre les Cerfs, pour les prendre au filé,

Ou balancer le mien dard esbranlé

Pour le brandir, & getter roidement:

80

Ou me coucher sur l’herbe froidement.


Auec plaisir souuent suis curieuse

De voltiger en terre sablonneuse

Mon chariot, qui va prompt & leger,

Car oui ie veus mes cheuaus fay renger.

85

Par fois ie cours, comme femmes Bacchantes ↓↓

En grand fureur leurs sacres celebrantes:

Ou comme font celles qui, aus tabours,

Font, sus Ida, bruit, rage, & mile tours:

Ou comme außi celles femmes non mornes

90

Que Demidieus, qui en teste on deus cornes,

Pareillement que les Demideesses

Dryades, ont par leurs grandes hautesses

Et leurs diuins pouuoirs enuironnees,

Et

[p. 73]

A HIPPOLYT.

73

Et en esprit transporté, estonnees.

95

Ce que ie say: le tout on me raporte

Quand i’ay paßé ma rage & fureur forte:

Lors ne di mot, pensant bien, sans le dire,

Que d’amour vient ce furieus martire:

Lequel amour, qui cause ce tourment,

100

Brule tousiours mon cœur secrettement.

Ie pourrois bien, ainsi comme il peut estre,

L’ocasion dond cette amour vient naitre,

Attribuer à celle destinee,

(Ha) à laquelle est ma race ordonnee,

105

Et que Venus quiert sur tout ma race

Prendre son droit, sans à nul faire grace.

Car Iuppiter souz taureau estant Dieu,

Europe ayma, qui tient le premier lieu

De ma lignee: & Pasiphe ma mere,

110

Souz le taureau mise en grand vitupere,

Ha engendré sa charge, & forfaiture.

Theseus le faus, hors la prison obscure

Du labirynte, est sorty moyennant

Que le filet alloit tousiours tenant

115

Que lui donna ma seur la sienne amie.

Et moy (à fin que lon ne doute mie

Que de Minos i’aye esté engendree)

En cette loy d’amour ie suis entree:

Qui de ma race ores suis la derniere

120

Ay ensuiui des autres la maniere.

C’est cas fatal comme une race tienne

e 5

Apl

[p. 74]

74

PHEDRA

A pleu aus deus, & qu’en amour nous tienne,

Car tu me plais, & ton pere à ma seur

Plaisoit außi: parquoy c’est cas bien seur

125

Que Theseus pere, & son fils, asseruies

Ont les deus seurs par forte amour rauies.

De la maison de Minos pouuez pendre ↓↓

Double despouille, ayans peu deus seurs prendre.


Du tems auquel ie te voy de trop pres

130

En Eleusis, aus sacres de Ceres,

Ie voudrois bien, & par trop ie regrette

Que i’eusse esté encores en la Crete.

Ce fut adonq que ta beauté m’outra,

Et que l’amour iusqu’en mes os entra

135

Ce nonobstant au parauant außi

Me semblois beau, non toutefois ainsi.

D’un habit blanc vestu lors tu estois:

Chapeau de fleurs dessus ton chef portois:

Vne couleur vergoigneuse, & vermeille

140

Ton teint halé coulouroit à merueille.

Certeinement ton visage halé

Rude, & rural, des autres apellé,

Le nom de fort, si uge en est Phedra.

Arriere nous hommes efeminez,

145

Et brauement comme femmes ornez:

Car en habits doit tout homme, par droit,

Estre reiglé d’un moyen plus estroit.

Ce meintien brusq, ces cheueux sans parage,

Ce

[p. 75]

A HIPPOLYT.

75

Ce peu de poudre en ton viril visage,

150

Te sied tant bien: soit à bien court tourner

Ton fier cheual, tu me fais estonner

De voir ses piedz en si petit tour estre:

Soit à getter le dard, d’un bras à dextre,

Ton bras puissant retient sur soy ma vuë,

155

Ou soit ta main d’un large espieu pouruuë.

Brief, me plait fort tout cela que tu fais.

Tant seulement la rigueur de tes fais

Vueilles laisser sur meinte forest haute,

Dine ne suis de mourir par ta faute.


160

Mais quel plaisir de tousiours pourchasser

L’art de Diane, & d’ardeur de chasser,

Ce tems pendant faire tort à Venus,

En delaissant ces passetems menus?

Ce qui ne prend repos par interuale,

165

Ne peut durer, ains en sa fin deuale:

Mais le repos consolide & conforte

Les membres las, qui ont eu charge forte.

Sur ta Diane exemple tu dois prendre,

Dõd l’arc est mol, si trop tu le veus tendre.


170

Cephalus fut grand chasseur en son aage,

Et qui tua meinte beste sauuage:

Ce nonobstant il ne refusa point

D’estre en amour à Aurora conioint.

Vers lui alloit cette sage Deese,

175

Laissant souuent son vieillard sans caresse:

Souz chesnes grans de feuillages fournis,

Sou

[p. 76]

76

PHEDRA

Souuent couchoient Venus & Adonis,

A tous les coups se mettoient bouche à bouche,

Sans auiser sur quelle herbe on se couche.

180

Meleager le chasseur de grand pris,

D’Atalanta fut en amour espris:

De son amour eut gage singulier,

C’est à sauoir la hure du sanglier.

Or commençons donques nous deus außi

185

D’estre en amours nombrez entre ceus ci.

Si tu tollis de Venus la pratique,

Certeinement ta forest est rustique.

Ie te suiuray sans feindre en rien mon corps

De trauerser les rochers creus & forts,

190

Et ne creindray les efforts & defenses

Du fort sanglier, poignant de ses Defenses.


On nomme Isthmos un col de terre ferme, ↓↓

Que double mer estroitement enferme:

Flot de deus mers reçoit la petit Isle:

195

Là est Trezen, de Pytheus la vile:

Auecques toy iray, & viury là,

Ie l’ayme mieus que mon païs desia.

Tout à propos Theseus est bien absent.

Et ne sera bien tot ici present:

200

Pirithoüs en son païs le traite,

Et de nous voir bien à tard il souhaitte:

Theseus trop mieus donq Pirithoüs ayme

Qu’il ne fait pas ni Phedra, ni toymesme:

Si ne voulons nier l’euident fait.

Mais

[p. 77]

A HIPPOLYT.

77

205

Mais ce n’est pas le sien premier tort fait

Encontre nous: à bon droit ie m’en deuls,

En bien grans cas nous ofensa tous deus:

Minotau-
re.

Du frere mien tous les os il froissa

De sa massue à trois nouds: puis laissa

Ariadne. 210

Ma seur en proye aus bestes pour dessertes.

Ta mere estoit une Amazone, certes

Par sus tout autre en armes belliqueuse,

Dine d’auoir portee si eureuse

Comme tu es: si tu quiers ou est elle?

215

Tu trouueras que par façon cruelle

Theseus luy ha transpercé le coté,

Et garantie onq par toy n’a esté,

Qui en faueur de toy deuoit bien l’estre:

Ia ne voulut außi la reconnoitre

220

Pour son espouse, & onq ne l’espousa,

Scez tu pourquoy? pource qu’il proposa

De te frauder, & chasser à l’escart

De son royaume, ainsi comme batard.

Et luy encor non point content de toy,

225

A engendré de tes freres en moy,

Qu’il fait nourrir, non pas moy, ie t’auise

O pleust aus Dieus pour toy, que tant ie prise,

Ou que rompus me fussent les cotez

En mon trauail: ou fussent auortez

230

Les freres tiens, & propres enfans miens,

Qui te nuiront quant aus paternels biens.

Or fus, va donq, & meintenant reuere,

Et

[p. 78]

78

PHEDRA

Et porte honneur à ce lict de ton pere

Qui le vaut bien: lequel lit ie t’annonce

235

Qu’il va fuiant, & par les faits renonce.

Mais ne crein point que te fasse pecher,

Quand auec toy ie demande à coucher,

Qui m’es beau fils, & moy ta belle mere:

Ce sont noms vains, pour cela ne differe:

240

C’est vieille loy qui n’est qu’une folie

Des anciens, & s’en va abolie.

Celle loy fut des Saturne l’antique,

Lequel tenoit un regne tout rustique:

Saturne est mort, & auec lui ses loix,

245

Souz Iupiter nous sommes, tien ses droitz

Iupiter veut, & Iupiter ordonne

Que toute chose agreable soit bonne:

Et si fait tout licite, pour le seur,

Lui frere ayant pour espouse sa seur.

250

L’affinité de sang se ioint tres bien,

Que Venus ioint par son estroit lien.

Puis le celer sans peine tu sauras,

A Venus.

Demande lui le don, & tu l’auras:

Souz nom d’affins le cas honnestement

255

Sera couuert: si quelcun voit comment

M’embrasseras, ie n’en seray blamee,

Ni toi außi: ains seray estimee

Maratre bonne au fils de mon mary.

Ia ne creindras mari rude & marri,

260

Et ne faudra qu’amour de nuit t’enhorte

Venir

[p. 79]

A HIPPOLYT.

79

Venir ouurir tout doucement la porte:

Ia ne faudra que le portier deçoiues

Mais seulement il faut que tu conçoiues

Que comme estions nous deus en un hostel,

265

En un hostel serons, & au lieu tel.

Tu me baisois sans creinte à tous les coups:

Me baiseras encores deuant tous.

Auecques moy tu sera en seurté:

Honneur auras d’ofense, & volupté,

270

Quand tu serois aperçu mesmement

Dedens mon lict. Au reste seulement,

Auance toy, & vien faire à fiance,

Et le plus brief, de nous deus l’aliance,

Qu’ainsi te soit l’amour de bon acord,

275

Qui meintenant me tourment si fort.


Las, ie n’ay point de honte aucunement

De te prier à present humblement:

Ores ou est l’orgueil de ma noblesse,

Les termes pleins d’arrogance & hautesse?

280

De resister long tems, & auec peine,

A ce forfait, ie me faisois certeine:

(Si l’amour ha quelque cas de certein.)

Mais de cela mon cueur est bien lointein,

Vaincue suis: ie me soumets tant bas ↓↓

285

Qu’a tes genous ie tens mes royaus bras.

Nul amant vise à ce qui est decent.

I’ay souz le pied toute honte à present,

Ma chasteté laisse son estendart

Et

[p. 80]

80

PHEDRA

Et puis s’enfuit, & se gette à l’esquart.


290

Pardonne moy, qui mon amour confesse,

Et ne me tien si grand rigueur sans cesse,

Ains au contraire, amollis mon dur cœur.

Mais que me sert contre cette langueur

Que Minos soit mon pere en mer regnant

295

Dessus meinte Isle, & vile dominant?

Iupiter.

Et que la main de mon grand ayeul, donne ↓↓

Ce bas terreur, qui foudroye, & qui tonne?

Que mon ayeul (qui ordinairement

Le iour apporte aus matins clerement

300

Dens son char rouge) ait son chef dine & saint

De clers rayons enuironné, & ceint?

Dessus noblesse amour tient bien les rancs.

Aye pitié de mes ancestres grans:

Si non de moy, aye des pitié des miens.


305

I’ay pour mon dot, quant aus biens terriens

L’isle de Crete, à Iupiter nourrice:

Tout mon palais ie mets en ton seruice.

Ton cœur tant dur ores vueilles conueincre.

Ma mere ha bien le fier taureau peu veincre,

310

Et sera tu cruel fier & farouche

Plus qu’un taureau? pitié donc ton cœur touche:

Ie t’en suppli, par Venus qui me presse,

Qui nuict ne iour en repos ne me laisse.

Qu’ainsi te soit comme à moy tu seras,

315

La dame amie, à qui la court feras:

Qu’ainsi te soit Diane secourable,

Et

[p. 81]

A HIPPOLYT.

81

Et aus deserts des foretz fauorable:

Et les grans bois te liurent bestes rousses

Pour leur donner les mortelles secousses.

320

Qu’ainsi te soient les Dieus des mons terrestre

Tousiours aydans, Faune, & Pans syluestres:

Et les sangliers tombent morts en meint lieu,

Bien rencontrez du fer de ton espieu.

Qu’ainsi te soient toutes Nymphes offrantes

325

Leurs beaus ruisseaus, & clere eaus courantes

Durant ta soif, & les chaleurs extremes,

Iaçoit qu’on dit que les filles tu n’aymes.


I’aioute encor par piteuses manieres,

Presentement mes pleurs à mes prieres:

330

Toy donc lisant iusqu’au bout mes douleurs

Pense d’y voir pareillement mes pleurs.


Fin de la quatrieme epitre d’Ouide,
qui est de Phedra à Hippolyt.

f

[p. 82]

82

ANNOTACIONS SVR
L’EPITRE DE PHEDRA
à Hippolyt.
*

Par fois ie cours ainsi que les Bacchantes, &c.

Les Bacchantes sont femmes qui faisoient
sacrifice au Dieu Bacchus, auec fureur re-
presentans une maniere d’yurongnerie, que
Bacchus Dieu du vin, engendre, Aussi estoit
la Deesse Cybelle seruie & honoree par fem
mes auec grand bruit de tabours, & de furie
sur le mõt Ida, qui est pres de Troye. Faunes
& Satyres sont Dieus champestres, ayans
piez de chieure & cornes sur la teste, & le
reste comme hommes. Ainsi c’estoiẽt hom-
mes sauuages, habitans par les bois, & chãps:
& sont apellez Demidieus, comme aussi lesv
Driades: & autres pareillemẽt Demideesses:
à cause qu’ils ne sont pas encor, receuz au
ciel, mais sont seulement Dieus & Deesses
en la terre, qui troublent, meuuent & fanta-
siẽt les esprits de ceus & celles sur qui ils get
tẽt leur force & puissance demi duine. telle
estoit l’opiniõ ou plustot resuerie des Payãs.

De la maison de Minos pouuez prendre

Double despouille, ayans sceu deus seurs prẽdre.


Le poëte parle ainsi, comme si l’amour re-

semb

[p. 83]

83

sembloit à une gerre: Car aussi l’amour &
la geurre ont ensemble grande conuenance.
Ce qui est bien declaré par notre poëte Oui-
de en son premier lure des maours en la
neuuieme Elegie, qu’il adresse à son ami
Atticus: & se commence ainsi,

Militat omnis amãs, et habet sua castra Cupido:

Attice crede mihi, militat omnis amans.

C’estadire, tout amoureus est en guerre, &
le Dieu d’amour ha son camp: croy moy, ô
mon ami Atticus, que tout amoureus est en
guerre. & ce qui s’ensuit en ladite Elegie le
prouue bien, car il declare comem l’aage,
le deuoir, la hardiesse, le souci & la peine qui
font en un bon & vray Capiteine ou sou-
dart, font aussi pareïllement en un bon &
vray amoureus, bataillant sous l’enseigne
de Cupido.

On nome Istmos, un col de terre ferme &c.

Là est Trœzen &c.


Troœzẽ est une petite vile en un col de terre
ferme, euironné de deus mers, qu’on apel-
le en Grec, Isthmos.

Vaincue suis: ie me soumets tant bas

Qu’à tes genous ie tens mes Royaus bras.


Les Filozofes naturels atribuẽt les genous à misericorde, cõme les oreilles à la memoi
re, le frõt à Genius: la main dextre à la foy.

f 2

Et

[p. 84]

84

Et que la main de grand ayeul donne

Ce bas terreur, qui foudroye & qui tonne


Iupiter, qui gette la foudre, est grand ayeul
de Phedra du coté de sa mere: car Phebus est
fils de Iupiter, & pere de Pasiphaë qui fut
mere de Phedra. mais du coté de son pere
Minos, Iupiter lui est ayeul car Minos est
fils de Iupiter.

PREFACE SVR
L’EPITRE D’ENONE
A PARIS.

HECVBA, femme de Priam Roy de
Troye, estant enceinte, songea qu’elle
enfantoit un flambeau ardent qui bruloit la
Troye: duquel songe le Roy Priam fut fort
troublé: & voulut auoir la response des
Dieus, que cela sinifioit: Apollo par son ora-
cle respõdit que le premier enfant qui apres
ce tems là naitroit au Roy Priam seroit cau-
se de la ruïnes du païs. A cette cause Priam
commanda quand l’enfant seroit né, qu’on
le gettast en quelque part, sans lui donner

nour

[p. 85]

85

nourriture. La mere ayant pitié & compas-
sion de la fortune de son enfant, qui puis
apres fut apelé Paris, donna charge au ber-
ger du Roy de le nourrir secrettement. lui
nourri en la forest, & deuenu grand, ayma
mesme (comme aucuns veulent dire, &
Strabo le recite) espousa la Nymphe Enone,
fille du fleuue Pyretha (les autres dient, Ce-
brenus, ou Xantus) & de Creusa: & d’elle eut
deus enfans, Daphnis, & Ideus. Lycoprhon [sic.] [sic pour Lycophron] ha
escrit qu’elle en eut un nõmé Corythus. Or
quand Iuno, Pallas, & Venus estoient en de-
bat de leur beauté, aus fins d’obtenir la pom-
me d’or en laquelle y auoit escrit, Soit don-
nee à la plus belle
, Iupiter les renuoya sous
l’arbitrage & iugement de Paris: à qui Iuno
promit Royaume, Pallas sagesse, Venus vo-
lupté, & la plus belle des femmes: lors il
donna le pris de beauté à Venus. Puis apres,
lui reconnu de ses pere & mere (le Roy
& Royne de Troye) fut bien par eus re-
cueilli: & en fin par leur commandement
nauiga en Sparte, vile autrement dite La-
cedemon, à present Mizitre, vers Mene-
laüs, pour recouurer & ramener Hesione
fille du Roy Laomedon, & seur de Priam,
que Hercules, apres qu’il eut pris Troye,
donna pour femme à Thelamon. Mais lui

f 3

estant

[p. 86]

86

estant surpris d’amour en ce païs là, il en tira
& rauit Heleine, femme de Menelaus, la-
quelle il mena à Troye, comme dit Home-
re: & elle l’ayme & le print en mariage,
laissant tous autres pour lui. Or Enone se
voyant delaissee de Paris, lui enuoya la pre-
sente Epitre de Cebrine, vile du païs de
Troye, ou fut erigé le sepulchre de Paris &
d’Enone, comme recite Demetrius. Par la-
quelle Epitre elle declare la foy, & bonne
amour qu’elle ha vers Paris: & les promes-
ses qu’il lui auoit faites: se complaignant
qu’elle, sa premiere femme, & bien constan-
te & fidele, est laisee pour une meschante
concubine: lui veut persuader de la rendre
aus Grecs qui la demandent: & qu’elle (sa
premiere femme) en tout bien & honneur
iadis aymee, retourne auec lui. La fin fut
telle que Paris estant tué par les sagettes em
poisonnees que Philoctetes auoit euës
d’Hercules, & estant aporté vers
Enone, elle de merueilleuse
amour l’embrassant, & res-
chaufant ses playes, ren-
dit l’esprit sur lui,
comem Septi-
mus ha es-
crit.

TRA

[p. 87]

87

TRADUCCION
DE LA V. EPITRE
D’OVIDE.
*
Enone escrit à Paris.

Pourras tu bien iusques en la fin lire

L’epitre en vers que ie te vueil escrire?

Ou si de voir le contenu en elle

T’en gardera ton espouse nouuelle?

5

Or li le tout, car il n’est point escrit

De la main dont Menelaüs escrit.

Moy Nymphe Enone, es bois Troyenns connue,

Et qui suis bien de noble lieu venue,

Par ton osense à present ie me deuls

f 4

De

[p. 88]

88

ENONE

10

De toy, Paris, qui es mien si tu veus.

Quel ha mis si grand empeschement

A notre amour? par quel crime & comment

Ores se fait que ie ne suis plus tienne?

Paciemment on souffre quoy qu’auienne,

15

Quand il auient selon le demerite:

Sans meriter c’est douleur non petite.


Tu n’estois pas si haut & aperent

Lors que moy Nymphe, & fille au fleuue grand,

Contente fus te prendre en mariage:

20

Qui meintenant es de grand parentage,

Fils de Priam, lors tu estois berger:

(La verité soit dite sans danger.)

Moy Nymphe noble ay bien voulu permettre

En mariage auec un serf me mettre.

25

Souuent auons aus chams parmi troupeaus

Le repos pris à l’ombre des rameaus:

Et l’herbe estant entre fueilles mesle,

Seruoit de lict, souuent de nous foulee.

Souuentefois, quand la pluie deuale,

30

Nous ha logez quelque loge rurale:

Là nous couchions sur la paille, & le fein.

Qui te montroit de la chasse le trein?

Quelle forest fust à la chasse bonne

En quel rocher quelque beste felonne

35

Ses petis faons eust cachez & serrez?


I’ay auec toy souuent tendu les retz,

Et fait courir les limiers par les monts:

Les

[p. 89]

A PARIS.

89

Les hestres sont gardans encor mes noms ↓↓

Taillez en eus: Enone on ha trouué

40

(Mon propre nom) de ta serpe graué.

Et tout ainsi que leur tronc croist, ainsi

Pareillement y croist mon nom außi.

Or croissez donq arbres, qu’aymer ie doy,

Croissez deument en memoire de moy.


45

Vn peuplier est au riuage d’un fleuue,

Qui porte escrit (biẽ m’en souuiẽt) qu’on treuue

Parler de moy: O beau Peuplier, demeure

Tousiours en estre, & ta verdeur ne meure:

Peuplier qui es au riuage planté,

50

Portant escrit en la sorte noté,

En ton escrose, & rude, & mal unie:

LORS QUE PARIS SANS ENONE S’AMIE

AVCVNEMENT VIVRE ET DVRER POVRRA?

L’EAU’ DE XANTHVS EN SA SOVRCE COVRRA.

55

Xanthus, eau’ pren cours au contraire,

Paris s’est pù d’Enone ia distraire.

Le iour (helas) en malheur me poussa,

De notre amour changee, commença

L’yuer mauuais, bien lointein de liesses,

60

Lors que Venus et Iuno, les deesses,

Auec Pallas, chacune toute nue

Au iugement de tes yeus est venue:

(Mais à Pallas, deesse de vertu

Sierroit trop mieus qu’eust son harnois vétu)


65

Incontinent que tu m’en tins propos

f 5

Mon

[p. 90]

90

ENONE

Mon cœur trembloit, frayeur m’entoit es os.

Pour m’enquerir lors ie m’en suis allee

Vers les vieillarz, (car i’estois bien troublee)

Lors meint vieillard, & vieille qui deuine,

70

Mont affermé que c’est tresmauuais sine.

Sapins on coupe, son sie, on dole, on tranche,

Puis on adresse, & on ioint meinte planche:

La mer reçoit sur ses vert bleues eaus

Incontinent tes preparez vaisseaus.

75

Lors tu pleurs au partement de là:

A tout le moins ne nie point cela.

Trop plus honteuse est ton amour presente,

Que n’estoit pas la notre precedente.

Tu pleuras donq, & vis mes yeus pleurans,

80

Tous deux faschez meslames noz pleurs grans.

L’ormeau n’est tant de vigne entrelaßé,

Comme tes bras ont mon col embraßé.


O quantefois as meu tes gens à rire

Quand tu pleingnois du vent, que voulois dire

85

Estre contraire à ton departement,

Et il estoit bien propre seurement.

O quantefois ta bouche me baisa!

Me dire adieu ta langue à peine osa.


Vn petit vent dens la voile vous donne,

90

Rames vogoient, que l’escume enuironne:

Moy triste, adonq ta voile à l’œil poursuis,

Voire de loin autant comme ie puis:

Et de mes pleurs fay les caillous humides.

Ie

[p. 91]

A PARIS.

91

Ie prie là les vertes Nereïdes

95

Que sain & sauf bien tot sois de retour:

C’estasauoir tot, à ma desamour.

Par mon souhait tu es donq retourné

Pour autre dame à qui tu t’es donné.

Ha, qu’ay-ie fait? ha, i’ay esté benine

100

Pour la cruelle, & fausse concubine.


Vn bien grand roc regarde loin en mer, ↓↓

Qui fut un mont, tel on l’a vù nommer,

Lequel resiste aus flots de la mer fiere:

De là ie vi tes voiles la premiere:

105

Et i’eu enuie à me getter es ondes,

Pour au deuant aller es eaus parfondes.

Mais en tardant vi en la proue haute

Luire un habit d’ecarlate sans faute:

Lors i’eu frayeur, car tel habit n’est tien.

110

Ta nef vint pres, le vent la poussoit bien,

Si qu’elle fut à terre vitement:

Alors ie vi de femme seurement

Vn beau visage, & le cœur me batoit:

Bien pis y ha qu’en ton giron estoit

115

La fausse lice. (ha, que tardois ie tant

De me getter en mer, tout en l’instant?)

Lors ie pleuray, & mes robbes rompis,

Mon cœur frappay: & qui est encor pis,

M’esgratignay à beaus ongles la face,

120

Et si rempli toute la sainte place ↓↓

Du mont Ida, de mes cris, & mes pleints:

Lesqu

[p. 92]

92

ENONE

Lesquelz miens cris, & pleurs grãs, & nõ feints

Ie vins porter iusques en mes rochers,

Hantez par moy, & de moy tenus chers.

125

Si prie aus Dieus qu’Heleine en ce point pleure,

Et que bien tot sans son Paris demeure:

C’est bien raison qu’elle ayt de tel pain souppe.


Or sus Paris, tu as donq vent en pouppe

Qui auec toy par mer t’ameine celles ↓↓

130

Lices, laissans leurs vrays espous fidelles:

Mais toutefois estant poure berger,

Menant troupeaus & paitre, & heberger,

Sinon Enone espouse tu n’auois.

Quant est aus biens, ie n’y donne ma voix:

135

Ie n’ay egard à ta grande noblesse, ↓↓

Ne que ie sois nommee ne Princesse

Entre plusieurs des brus de Priam Roy:

Non que pourtant ou Priam doiue à moy,

Qui Nymphe suis de hautein parentage,

140

Me refuser son fils en mariage:

Ou qu’Hecuba außi dißmuler [sic.] dissimuler

Puisse à bon droit, de sa bru m’apeler.

Dine ie suis, & si ay bien la grace

D’auoir parti de noble & haute race:

145

Mon noble cœur bien le souhaitte ainsi:

I’ay la main propre à porter sceptre außi.


Pourtant, Paris, despriser ne me vueilles,

Si i’ay couché auec toy souz les fueilles:

Plus dine suis d’une couche Royale.

Et

[p. 93]

A PARIS.

93

150

Et d’abondant la mienne amour loyale

Te met en pais, & ne t’aporte guerre,

Ni nauz venans pour vengeance à grand erre.

Mais c’est bien seur que grosse armee suiue

Pour recouurer Heleine fugitiue.

155

Comme ta femme elle s’en vient hauteine

Auec ce dot de guerre ouuerte & pleine.

Que s’il la faut, pour le mieus, aus Grecs rendre, ↓↓

De tes parens tu le pourras aprendre:

Conseille toy auec ton frere Hector,

160

Deïphobus, Pulydamas encor:

Va au conseil vers Antenor le sage,

Et vers Priam, qui ont age & usage.

C’est cas bien laid d’aymer femme rauie

Plus que l’honneur, le païs, & la vie,

165

Ta causa [sic.] [sic pour cause] est vile, & un chacun estime

Que tu mari la cause est legitime.

Quand tu voudrois, encore n’est vray semblable

Qu’Heleine soit ton espouse fiable

Que si soudein s’adonne à te complaire.

170

Comme ne peut Menelaüs se taire

Qu’elle ha son lict violé & laißé

Pour un etrange, & s’en sent ofensé:

Certes ainsi Paris, tu te pleindras,

Et à ton tour en tel estat viendras.

175

La chasteté depuis qu’elle est perdue

Ne se recouure, & iamais n’est rendue.


Mais elle t’ayme: außi fit elle bien

Menel

[p. 94]

94

ENONE

Menelaüs, le trop bien mari sien,

Qui ore est seul en son lict sans sa femme.

180

Andromaché ie di eureuse dame

Qui est bien iointe à un mari feal:

Tu te deuois mirer d’estre loyal

Comme ton frere, & bon espous fidelle

Estre enuers moy, comme il est enuers elle.

185

Tu es leger plus que fueille essoree

Que le vent chasse & matin, & seree:

Et y ha plus en toy de legerté

Qu’en paille seiche au fort soleil d’esté.


Cassandre

Ces choses ci ta seur me predisoit ↓↓

190

(Bien m’en souuient) quand ainsi me disoit,

(Ayant espars tous ses cheueus au vent)

Ha, que fais tu, Enone, tant souuent?

Pourquoy ton grein semes tu au riuage?

Auec tes beufs tu fais vain labourage.

195

Ie connoy bien, & ay certein indice ↓↓

Que meintenant vient la Grecque genice,

Qui destruira le païs ça & là,

Et toy auec: sus, cours, empesche la:

Meintenant vient celle Grecque genice.

200

Quand vous pouuez, & le temps est propice,

N’atendez plus, O Troyens, mais de bref

Enfondrez moy la tant infame nef:

Metapho
re.

O que de sang des Troyens elle porte!


Lors qu’elle eut dit & crié de la sorte,

205

En son esprit deuinant transportee,

Ses

[p. 95]

A PARIS.

95

Ses dames l’ont surprise, & arrestee:

Mesme au milieu des propos l’arresterent:

Mais à moy (las) mes cheuueus blonds dresserẽt.


Ha, que tu as à moy pleine d’oppresse,

210

Esté bien trop vraye deuineresse.

Metapho
re.

Celle genice ores tient, & vient paitre

Les chams, & bois ou ie deurois bien estre.

Combien qu’elle ayt grand beauté renommee,

Elle est pourtant ribaude, & diffammee:

215

Elle ha laißé de son païs les Dieus

Pour l’estranger, qu’elle honore trop mieus.

Premierement hors son païs de Grece

Vous la tira Theseus en sa ieunesse:

Ie ne say quel Theseus (si ie ne faus)

220

L’a pourmenee & par monts, & par vaus.

C’est à sauoir rendue sois la belle

Par un ieune homme espris d’ardeur, pucelle?

Quiers tu comment si bien le say? car i’ayme.

Que si ce fait tu veus couurir toymesme

225

Dessous le nom d’effort, & violence:

Ie te respon que c’est raison qu’on pense

Qu’elle, qui est souuent rauie ainsi,

Consentoit bien d’estre rauie außi.

Mais se meintient Enone en chasteté,

230

Quand son mari fait tour de lacheté.

Et toutefois par ta façon de faire,

En t’ensuiuant ie pouuois bien forfaire.

Maint chaud Satyre aus chãs m’a pourchassee,

De

[p. 96]

96

ENONE

De piedz leger, es bois i’estois cachee.

235

Et le Dieu Faune auec son chef cornu,

D’un Pin pointu enuironné, tout nu

Me poursuiuoit sur le plus haut coupeau ↓↓

Du mont Ida. Außi Phebus le beau,

Qui tient sa harpe, & qui ha bati Troye,

240

Mon pucelage ha raui pour sa proye

Non sans debatre, & son poil testonner,

Pareillement non sans l’esgratigner:

Et ne lui ay demandé d’auantage

Bague, ou argent pour le mien pucelage.

245

C’est cas trop laid que fille estant issue

De noble lieu, soit par dons corrompue.

Lui me montra, pensans que i’estois dine,

Tout le secret de l’art de medecine:

Herbe, & racine il m’a communiquee,

250

Et à telz dons ha ma apliquee.

Toute herbe est mienne, & racine croissant,

Qui peut seruir à tout corps languissant.

O le malheur qu herbes pouuoir n’ont point

Dessus le mal d’amours, qui tant me poind!

255

Ie qui entend l’art de medeciner,

Ores me voy de l’art abandonner.

Außi lon fait par tout bruit manifeste ↓↓

Que l’inuenteur ayma iadis Alceste,

Lors que garder les vaches il alla:

260

Et puis encor de mon amour brula.

Ce que ne peut la terre aucunement

Par

[p. 97]

A PARIS.

97

Par herbe & grains, ni außi mesmement

Phebus le Dieu de toute herbe & racine,

Tu peus donner à mon mal medecine:

265

Tu le peus bien, & i’en suis digne außi:

Aye pitié, digne suis de merci.

Auec les Grecs ie ne t’aporte pas

Guerre cruelle, & des maus un grand tas:

Mais ie suis tienne, & des ma grand ieunesse

270

Ie l’ay esté, & prie estre sans cesse.


Fin de l’epitre d’Enone
à Paris.

ANNOTACIONS
sur la precedente epitre
d’Enone à Paris.
*

Les hestres sont gardans encor mes noms

Taillez en eus.


L’arbre que lon dit Fagus en Latin, on l’a-
pelle en François Hestre ou Fau, & pour le
diminutif, Fauteau: qui autrement son mal
prononcez, par, o, en la premiere syllabe.

Vn bien grand roc regarde loin en mer,

Qui fut un mont.


Le Poëte dit ceci, selon l’opinion de ceus
qui pensent que les choses sont transmuees

g

de

[p. 98]

98

de l’une en l’autre, auec le tems, par les ele-
mens: & qu’en ce point l’ordre & l’estat de
ce monde se change. voyez les Meteores
d’Aristote, & les questions naturelles de Se-
necque. Il y ha semblable passage en l’epitre
d’Ariadne
, sur le commencement. Le trans-
lat porte ainsi

Vn mont y eut auquel peu d’arbres croissent,

Et au sommet bien clers y aparoissent,

C’est un Rocher, &c


Et si rempli toute la sainte place

Du mont Ida, de mes cris, & mes pleints:


Le mont Ida, estoit consacré à la Deesse
Cybele, pource le Poëte l’apelle sainte place.

Qui auec toy par mer t’ameine celles

Lices, laissans leurs vrays espous fidelles:


Enone use de ces deus pluriers lices, & ma-
ris fideles, au lieu de singuliers, à fin de faire
plus grand honte & vergongne à Paris, car
le plurier ha plus grande vehemence.

Ie n’ay esgard à ta grande noblesse,

Ne que ie sois nommee une Princesse

Entre plusieurs des Bruz de Priam Roy.


Priam Roy de Troye la grande, estoit pere
de Paris, & Hecuba estoit sa mere. Ainsi dõq
si Enone eust esté femme de Paris, par mes-
me moyen elle eust esté la Bru, ou belle fille

de

[p. 99]

99

de Priam & de Hecuba.

Que s’il la faut, pour le mieus, aus Grecs rendre,

De tes parens tu le pourras aprendre:

Conseille toy auec ton frere Hector,

Deiphobus, Pulydamas encor.


Les parens de Paris estoient quasi tous d’o-
pinion de rendre Heleine, plustot que souf-
rir guerre pour elle.

Ces choses ci ta seur me predisoit

(Bien m’en souuient) quand ainsi me disoit.


Cassandra seur de Paris estoit prophete, ou
deuineresse: & auoit predit le rauissement
d’Heleine, & la grand’ guerre qui en deuoit
ensuiuir, mais à ses dits l’on n’aiouta point
de foy.

Ie connoy bien, & ay certein indice

Que meintenant vient la Grecque genice

Qui destruira le païs ça & là.


Par la genice, sous la figure de metaphore
le Poëte entend Heleine.

Me poursuiuoit sur le plus haut coupeau

Du mont Ida.


Ida est un mont, non loin de la ville
de Troye, lequel on apelle encor à present
du mesme nom, Ida.

Außi lon fait par tout bruit manifeste

Que l’inuenteur ayma iadis Alceste,

Lors que garder les vaches il alla:

g 2

Et

[p. 100]

100

Et puis encor de mon amour brula.


Enone veut dire que ce n’est point mer-
ueille, si elle ne peut par son art de Medeci-
ne remedier à ce feu d’amour qui la brule,
atendu que le mesme inuenteur de Medeci-
ne y ha bien esté suget. Sur quoy faut enten-
dre que Iupiter estant courroussé de ce que
Hippolyt, tiré en pieces par ses cheuaus
recouura la vie, par Esculape, à la faueur
de Diane (comme s’il apartenoit à autre
qu’audit Iupiter, de donner la vie) il tua
Esculape de sa foudre. Puis apres Apol-
lo (autrement dit Phebus, inuenteur de
Medecine) pere d’Esculape, batit les Cy-
clopes, qui auoient forgé ladite foudre à
Iupiter: dont derechef Iupiter courroucé,
priua Phebus de Deïté par l’espace de
neuf ans: durant lequel tems on dit qu’il gar-
da en Thessalie, à present Thumenestrie, les
troupeaus du roy Admetus: & illec fut
esprins de l’amour d’Alceste,
femme dudit Roy
Admetus.
*

PREFACE SVR
L’EPITRE DE HI-
PSIPHYLE A
IASON.
*

POVR mieus entendre le suget de cet-
te epitre, faut sauoir qu’Athamas foy
de Thebes, fils d’Eolus, eut premierement
Nephele pour femme, de laquelle il eut fils
& fille, Phryxus & Helle. Or Nephele estant
conuertie en une nuee, & faite Deesse, il
print une autre femme nomme Ino, fille
de Cadmus: laquelle ayant en hayne les en-
fans de son mari, à la coutume des maratres,
fit cuire des blez, puis les bailla à semer aux
laboureurs, & comme cette anne là, les
chams n’ussent rien r’aporté, & qu’il y eust
grande famine de blez, on enuoya un pre-
stre qui s’enquerroit à l’oracle des Dieus
pour le remede de cet inconuenient. Mais
le prestre estant suborné, & corrompu par
Ino, de laquelle il auoit prins argent, raporta
que l’oracle demandoit que Phryxus & Hel-
lé fussent tuez en sacrifice, pour appaiser l’i
re des Dieus. Laquelle chose Athamas diffe-

g 3

ra

[p. 102]

102

de faire: mais en fin, par le consentement
de toute la ville, & de la necessité urgente,
quand il eut mis deuant les autelz Phryxus
& Hellé tous bendez, & prests d’estre sacri-
fiez, Nephelé leur mere en sa nuee descen-
dant vers eus, leur commanda de fuir, &
leur bailla un belier ayant sa laine d’or, pour
les porter dela la mer: mais Hellé, la fillette,
estant en creinte, & ne se tenant pas ferme
sur le belier, tomba en la mer, & donna son
nom à la mer ou elle tomba, qui ha depuis
esté apellée Hellespont, que nous disons en
François, les bras saint George, les autres
l’appellent l’estroit de Callipoli, ou le Castel-
le. Phryxus allant tousiours sur le belier, en
fin paruint en Colchos, ou il sacrifia le be-
lier & pendit la peau auec sa laine d’or au
temple de Mars, combien que lon dit & es-
crit communément & abusiuement, le mou
ton à la laine d’or. Apres cela quand eeta re-
gnoit aut païs dit le Pont, il eut response, par
oracle qu’il mourroit alors que cette laine
d’or seroit prinse des estrangers arriuez par
mer. Et à cette cause il se montra de grande
cruauté en sacrifiant les passans, & gẽs estran
gers, àfin que sa cruauté estant en ce point
par tout renommee, tous les estrangers se
gardassent de venir, & aprocher de son païs,

& de

[p. 103]

103

Dionys.
lib. 2. hist.
& de rauir la toison d’or. Et mesme enui-
ronna le temple de Mars de grans murs, &
y mit grosse garde qu’il fit venir de Thauri-
que. Sur quoy les Grecs ont feint beaucoup
de choses, q les taureaus gettans feu estoient
au tour du tẽple, & que la toison d’or estoit
gardee par le serpent tousiours veillant: la-
quelle quiconque eust voulu emporter &
rauir, il lui conuenoit premier endormir le
serpent, dompter les taureaus gettans feu
par les narines: getter & semer les dents du
serpent, desquelles sortiroient des gens ar-
mez, contre lesquelz faudroit batailler. Or
ce tems là, Pelias frere de Eson, qui fut
pere de Iason, n’auoit aucun enfant masle, &
regnoit en Thessalie, à present Thumene-
stie. Et Iason fort & adextre, & de grand
courage, desirant faire quelques grans faits
belliqueus à l’exemple des predecesseurs,
mesmement de Perseus & d’autres, qu’il en-
tendoit auoir acquis louenge immortelle
par entreprises, & bonnes issues de guerres
lointeines, declara son vouloir & desir à son
oncle le Roy Pelias, qui y consentit, nõ pour
acroitre l’honneur & renom de Iason, mais
par ce qu’il esperoit que Iason mourroit en
cette entreprise. Car luy voyant qu’il n’auoit
aucuns enfans masle, creingnoit que son

g 4

frere

[p. 104]

104

frere Eson, aydé de la force, & prouesse de
son filz Iason, machinast de le getter hors de
son royaume. Et d’auantage il estoit fort
troublé de l’oracle qu’il auoit entendu, c’est
qu’il ourroit bien tot apres que quelcun
seroit suruenu le pied nu vers lui sacrifiant à
Neptune le sacrifice annuel: & estoit auenu
que comme il sacrifioit, Iason estoit arriué,
ayant un pied nué, duquel il s’estoit deschaus-
sé par ce qu’il l’auoit plongé en l’eau ou fan
ge du fleuue Anaurus. Ainsi donq Pelias, te-
nant cette creinte & doute secrettement en
son cœur, promit à Iason qu’il lui ayderoit,
s’il vouloit aller conquerre la toison d’or.
Lors Iason contre la cruauté des gens barba-
res qui habitoient au païs du Pont, se prepa-
ra, & equippa. Et premierement aupres du
mont Pelion batit un nauire trop plus grand
qu’il n’y en auoit point encor eu: Car alors
on n’usoit que de petites barques. Le bruit
espandu par toute la Grece de ce grand na-
uire que Iason faisoit faire, plusieurs ieunes
gens, esmerueillez de ce, vindrent voir le na-
uire, dont les plus vaillans s’offrirent d’eus
mesmes de voyager, & batailler. Apres que
la nauire fut mis en mer, fourni de muni
-cion entiere, Iason eslut de tous ceus qui vou
loient auec lui voyager, cent cinquante qua-

tre

[p. 105]

105

tre des plus vaillans, entre lesquels les plus
renõmez sont Castor, Pollux, Hercules, Te-
lamon, Orpheus. Le nauire fut nommé Ar-
go, du nom de l’ouurier qui le fabriqua,
comme aucuns ont escrit: les autres dient
qu’il fut ainsi nommé pour sa legereté: Car
Argos, en Grec, sinifie leger. Sõ gouuerneur
& patron fut Tiphis: Les compagnons de Ia-
son du nom du nauire furent nommez Ar-
gonautes. Iceus donc departans de Pagase
qui est en Thessalie, vindrent en l’Isle de
Lemnos, à present Stalimni: ou Iason eut
acointance auec Hipsiphyle, fille du roy
Thoas, laquelle pour lors estoit Royne de
ce lieu, & seule gouuernoit. Car les femmes,
par conseil pris entre elles, auoient tué tous
les hommes en une nuict, excepté le roy
Thoas, que Hipsiphyle, sa fille, auoit sauué,
feingnant qu’il estoit mort. Quand Iason eut
demouré deus ans auec Hipsiphyle, il fut
contreint, tant par ses compaignons, que par
le tems qui le pressoit, d’acomplir son entre-
prise de faire voile plus outre: & delaissant
Hipsiphyle enceinte, & lui baillant la foy de
retourner vers elle, nauiga en Colchos: ou
il trouua Medee, qui l’auertit de la cruauté
de son pere: & qui luy promit ayde pour en-
dormir le serpent, & veincre les taureaus.

g 5

Alors

Alors Iason lui promit qu’il ne prendroit ia-
mais autre femme. Ainsi Iason cõquit la toy-
son d’or, & ayant victoire par le moyen de
l’art, & secours de Medee, il emmena ladite
Medee auec luy. Ce que etant venu en la
cõnoissance de Hipsiphyle, elle faschee de ce
q Iason l’auoit laissee, & en auoit prise &
preferee une autre, lui enuoya cette epitre,
par laquelle se dit estre ioyeuse du retour de
Iason en santé, & de sa victoire, & conqueste:
puis se cõpleint qu’il l’a laissee pour prendre
Medee, & s’efforce la mettre en haine, & mes
pris enuers lui, remontrant qu’elle est cruel-
le, superbe, paillarde, & sorciere. La fin fut
telle q Iason iamais ne la reprint pour fem-
me: Et les femmes de Stalimni, connurent
qu’elle auoit eu deus enfans masles de Iason,
lesquelz contre leur loy elle faisoit nourrir:
& comme de ce on la vouloit punir, elle s’en
fuit en une petite barque, mais fut prise
des brigans de mer qui la donnerent à Ly-
curgus, roy de Nemee, qui lui bailla son fils
Opheltes à nourrir. Puis quand les Princes
retournoiẽt de la guerre de Thebes, & quasi
mouroient de soif en la forest Nemee, la
rencontrerent, & prierent les adresser à une
fonteine nommee Langie, ou elle fut inter-
roguee de Adrastus, roy des Grecs, qui elle

estoit:

[p. 107]

107

estoit: & comme elle fut long tems à res-
pondre à toutes les choses qu’on lui deman-
doit, l’enfant Opheltes, quelle auoit lai-
sé se iouant entre les fleurs & herbes, fut
mords d’un serpent. Mais, en deuisant
auec Adrastus, Thoas & Enneus, qui e-
stoient auec lui, reconnurent qu’elle estoit
leur mere. Parquoy fut secourue du roy
Adrastus, & de ses enfans, contre Lycurgus,
qui la pourchassoit pour la faire mou-
rir, apres qu’il eut entendu la for-
tune de son enfant. De ses
faits plus outre ie
n’en ay rien
leu.

[p. 108]

108

TRADUCCION
DE LA VI. EPITRE
D’OVIDE.
*
Hipsiphyle escrit à Iason.

EN Thessalie on te dit, O Iason,

Estre arriué, riche de la toison

Du mouton d’or: que de si longue voye

Retourné sois sain & sauf, i’en ai ioye

5

Autant, sans plus, que tu me eus permettre.

Mais toutefois par un mot de te lettre

Ie deuois bien ia cela auoir sù:

Car tu pouuois vent à gré n’auoir eu

A ton retour, qui t’auroit destourné,

Qu’en

[p. 109]

HIPSIPHYLE A IASON.

109

10

Qu’en mon païs ne serois retourné,

(Promis à toy sous nom de mariage)

Quoy que deça dressasses ton voyage.


Quelconque vent contraire que tu visses,

Ie valois bien qu’un mot tu m’escriuisses.

15

Pourquoy plus tot ay sù par le renom,

Que par la lettre ou seroit mis ton nom,

Comment de Mars domptas les sacrez beufs,

Et sous le ioug les rengeas deus à deus?

Que la semence en terre estant gettee,

20

Vne moisson d’hommes vifs est montee:

Comment außi ia ne te fut besoin

Pour les tuer, prendre l’espee au poing:

Comment (ainsi qu’on bruit en meint endroit)

Le fier dragon, tousiours veillant, gardoit

25

La toison d’or, que nonobstant as prinse

Par ta main forte, & à hauts faits aprinse?

Si ie disois, à meint qui douteroit,

Il me l’escrit, quel honneur me seroit?

Mais que me plains-ie auoir mari qui cesse

30

Trop à m’escrire? Assez grand plaisir m’est ce

Tant seulement si tienne ie demeure.


Vne estrangere on fait bruit à cette heure,

Voire & sorciere, estre auec toy venue,

Qu’as pour ta femme en mon lieu retenue.

35

Il est bien vray qu’amour croit de leger:

Que plaise aus Dieus qu’en te voulant charger

De crimes faus, ie sois dite legere.


Ces

[p. 110]

110

HIPSIPHYLE

Ces ious passez de contree estrangere

Chez moy venoit un homme de Thessale:

40

A peine entroit: que tout haut de ma sale

Criay, que fait le mien ami Iason?

Lui tout honteus ne me rendoit raison:

Mais seuelement fichoit ses yeus en terre.

Tout außi tot vers lui ie cours grand erre,

45

Et deschirans, par ire & forte main,

Incontinent de ma robbe le sein,

Ie m’escriay, en disant de la sorte,

Vit il encor? ha außi ie suis morte.

Il vit, (dit il.) Lors pour mieus m’assurer,

50

Lui tout creintif i’ay contreint me iurer:

A peine ay creu, auec son grand serment,

Qu’encore tu sois en vie seurement.

Et außi tot que le cœur me reuint,

De l’enquerir de tes faits me souuint.

55

Dessus le champ me conta amplement

De toutes tes faits: en premier lieu comment

Les puissans beufs de Mars (le Dieu de guerre)

Aus piez d’erein labourerent la terre.

Comment par toy les dents du dragon furent

60

Semez en terre, & tot gens armez creurent:

Comment ces gens qui de terre estoient nez

Leurs cuors de vie à un iour destinez

Ont mis à fin bien miserable, & vile,

Entretuez par bataille ciuile:

65

Puis le dragon veillant tu as veincu.

I’en

[p. 111]

A IASON.

111

I’enquier encor comment tu as vescu

Entre ces cas: si que l’espoir, & doute

Font que ie croye, & außi que i’en doute.


En racontant chacune chose ainsi,

70

D’ardeur de dire, il vient à ce point ci

De descouurir ton ofense enuers moy.

Helas ou est ta promesse, & ta foy?

Ou est la Loy, & droit des espousailes? ↓↓

Et le flambeau plus propre aus funerailles?

75

Tu n’as pas eu de moy la iouissance

Faite en cachette, & par mauuaise usance:

Iuno y fut, dame des mariages

Auec Hymen, plein de fleurs, & fueillages:

Mais ne Iuno, n’Hymen pareillement,

80

Ains la furie y porta, laidement

Pleine de sang, flambeaus maudits, & sales.


Mais quelle afaire auois ie des Thessales?

Ni de leur nef? & puis dedens ma terre

Que venois tu, ô Typhis Nocher, querre?

85

Ici n’estoit votre esperé thresor,

Le beau monton auec sa laine d’or.

Limno n’estoit la maison possedee ↓↓

Du vieil Eta le pere de Medee.


Ie proposois par nous femmes außi

90

Premierement vous dechasser d’ici:

(Mais me tiroit mon malheur au contraire)

Nous sauons bien außi la guerre faire,

Les hommes veincre: ainsi par forte voye

Sau

[p. 112]

112

HIPSIPHYLE

Sauuer de toy ma vie ie deuoye.


Iason. 95

Or áy ie donq l’homme en ma vile vù,

En mon palais, & en mon cœur receu:

Auecques moy ici tu as esté

Par double yuer, außi par double esté.

La moisson tierce estoit, quand toy contreint

100

De faire voile, auec pleurs tu t’es pleint.

Disant ainsi, Hipsiphyle, m’amour,

Aller m’en faut: si ie vi au retour,

Tousiours auras loyal espous en moy,

Qui ton espous me depars dauec toy:

105

Le fruit de nous, caché dedens ton ventre,

Prospere soit, & vif en ce monde entre,

Dont ie sois dit le pere, & toy la mere.

Et cela dit feingnant douleur amere,

Tes pleurs couloient dessus ton faus visage,

110

Si que ne puis rien dire d’auantage.

Dernier montas en ton sacré nauire, ↓↓

Qu’incontinent voler on eust pù dire:

Le vent singlant tes voiles emplissoit,

Et à ta nef toute onde obeissoit:

115

Tu auois l’œil en terre, & moy en mer.

Lors ie m’en vais en pleurant bien amer,

Monter la tour en place descouuerte,

Et qui sur mer ha vuë bien ouuerte.

Parmi mes pleurs ie voy plus loin, & mieus,

120

A mon desir fauorisans mes yeus.


I’ay fait pour toy meinte priere sainte:

Pour

[p. 113]

A IASON.

113

Pour ton retour i’ay fait mes vœus en creinte,

Que pour toy saufores doy acomplir.

Quoy, acomplir? pour Medee remplir

125

De ses desirs, mon poure cœur se deult,

Et mon amour, meslé d’ire, me meut.

De porter dons au temple auráy ie enuie

Pource que pers Iason tout plein de vie?

Sera frapee, & mise à mort la beste,

130

Pour le malheur qui dessus moy s’arreste?

Certes außi onques ne fut bien seure,

Ains ie doutois de son pere à toute heure,

Qu’il lui donroit une dame de Grece:

Grecques creingnons, mõ mal d’ailleurs s’adresse:

135

De l’ennemi de qui ie n’auois doute,

Amerement ie suis nauree toute.

Vne étrangere ha mon cœur tourmenté,

Qui ne te plait pour bien fait ni beauté:

Mais te fortrait, & de toy est aymee

140

Par t’enchanter. De sa serpe charmee

S’en va copant meinte herbe qu’elle enchante:

D’atraire en bas la lune resistante,

Auec son cours, ha par fort attenté,

Et d’offusquer du soleil la clarté.

145

Les eaus arreste, & les fleuues tortus:

Rochers, & bois tirez, & abatus,

Sont de leur lieu en autre lieu passez:

Elle connoit les os des trespassez:

Comme enragee elle vous court souuent,

h

L’habit

[p. 114]

114

HIPSIPHYLE

150

L’habit desceint: & les cheueus au vent,

Par les tombeaus: dens la cendre amortie,

Des mots brulez, certeins os elle trie,

Les gens absens par son sort met en rage:

Elle vous fait de cire meinte image,

155

Que de poingnante aguille amerement,

Elle vous pique au foye viuement:

Et (ce que mieus i’aymasse ne sauoir)

Par l’herbe vieut atirer, & auoir

L’amour tant dine, & qui s’aquiert trop mieus

160

Par bonne meurs, & beau corps gracieus.


La peus tu bien embrasser de bon zelle, ↓↓

Et en un lict t’endormir auec elle

De nuict sans creinte? Ha, par ses mots sorciers

Le ioug te met, ainsi qu’aus taureaus fiers.

165

Par mesme sort que les serpens apaise,

Elle te vainc, & en ioue à son aise.

Entre les preus nommer elle se fait,

Et prend außi l’honneur de ton haut fait:

L’espouse nuit au bruit de son espous.

170

Desia aucuns font bruit à tous les coups, ↓↓

Qui vont tenant de Pelias la part,

Que tes hauts faits viennent de magique art.

Le peuple croit cela, & par tout crie,

Ce n’est Iason, ny sa force hardie

175

Qui ha conquis la toison d’or, non, non:

Mais c’est Medee, en charme ayant renom.


Alcimede.

Certes ce bruit ne plait point à ta mere,

(Dem

[p. 115]

A IASON.

115

Eson.

(Demande luy) ni außi à ton pere,

A qui vient bru de froide region.


180

Medee prenne en son septentrion ↓↓

Vn sien espous, depuis Tanaïs, fleuue,

Iusqu’en Colchos, quelle en cherche, et en treuue:

Vers la Scythie entre les marescages

De son païs, fasse ses mariages.


185

Iason leger, & de cœur plus muable

Que n’est le vent du Primtems variable,

Pourquoy n’ont point tes paroles de foy?

Tu t’en partis mon espous d’auec moy:

Pourquoy n’es tu mon espous reuenu?

190

Ie sois espouse à Iason sauf venu,

Comme ie fus à Iason departant.


Si la noblesse, & hauts noms tu quiers tant, ↓↓

Voici, ie suis de Thoäs engendree

Bacchus ayeul sa femme ha decoree

195

D’une couronne, & d’estoilles luisantes,

Qui vont passant d’autres moins esclerantes.

Quant à mon dot, pren Stalimni mon Isle,

Bonne au labeur, & terre bien fertile.

Meintenant donq voulant ces entendre,

200

Tu me peus bien auec ces choses prendre.

I’ay d’auantage enfanté en faison,

(De toy & moy resioui toy Iason)

Et pour l’amour qu’au pere ie portois,

Estant enciente, alors certes i’estois

205

De douce charge alaigrement chargee:

h 2

Heur

[p. 116]

116

HIPSIPHYLE

Heureuse encor, de deus suis deschargee:

Par la faueur de Iuno, deus gemeaus

Thoas, &
Eunæes.

I’ay enfanté, ce sont deus garsons beaus:

A qui ils sont semblables, si tu veus

210

Le demander, on te connoit en eus:

Ils ne font point faus tour, ne vitupere,

Au reste ils sont semblables à leur pere.

Lesquels enfans (tu n’en dois point douter)

I’ay presque fait par deuers toy porter,

215

Ambassadeurs pour leur mere: mais elle

Medee.

M’en destourna, la maratre cruelle.

I’ay creint Medee, elle est plus que maratre.

Sa main est faite à tout forfait s’esbatre.

Celle enragee à toutes hardiesses,

Absyrtus. 220

Qui par les champs getta son frere en pieces,

A mes enfans ne feroit point de mal?

Ce nonobstant, O fol & desloyal,

Par les poisons de Medee fortrait,

De moy à elle on dit qu’eschange as fait.


225

Par deshonneur cette ieune paillarde

Auecques toy sa chasteté hazarde:

Mais nous ha ioints le chaste mariage.

Eeta.

Son pere elle ha trahi d’un faus courage,

Pour te suiuir, & la toison rauie:

Thoas. 230

Et i’ay sauué à mon pere la vie.

Colchos laissa, de son pere la vile,

Lemnos.

Et ie demeure en Stalimni mon Isle.

Mais que me sert tout ce, quand la meschante

Passe

[p. 117]

A IASON.

117

Passe la bonne? & celle qui enchante,

235

Et qui de sort, & de crime est dotee,

De mon mari est trop mieus acointee?


Quant est du fait des femmes de Lemnos, ↓↓

Pour t’y respondre, ô Iason, en deus mots,

Ie te diray que mon cœur le reprouue:

240

Ie ne l’ensuy, & außi ne l’aprouue:

Mais despit quiert tout moyen de vengence.


Or respons moy, o Iason, quand i’y pense,

S’il eust esthé ainsi que vent contraire

T’eust ci chaßé, comme il deuoit bien faire,

A ton de-
sir.
245

Et qu’en mon port, ta compagne auec toy,

Fusses entré, & lors pleine d’esmoy

Ie fusse auec mes deus gemeaus venue

(Prirois tu pas le terre estre fendue

Pour t’engloutir?) meschant, de quelz meintiens

250

Eusses tu pù me voir auec les miens?

O desloyal, & de mercy indigne,

De quel tourment, & mort estois tu digne?

Or de par moy tu fusses en seurté,

Non pas pourtant que tu l’as merité,

255

Ains c’est pourtant que suis facile, & douce:

Mais la meschante eut bien eu la secousse:

I’eusse rempli de son sang mon visage, ↓↓

Le tien außi, que par son faus bruuage

El’ m’a fortrait: brief de grand rage aydee,

260

Vne Medee eusse esté à Medee.


Que s’il y a ha quelque Dieu tout parfait,

h 3

Qui

[p. 118]

118

HIPSIPHYLE

Qui de là sus entende mon souhait,

Comme se pleint Hipsiphyle ainsi fasse

Celle qui tient en notre lict ma place:

265

Que le tourment par droit sente, & l’ennui

Tel qu’elle fait le sentir à autrui:

Et comme suis d’espous desheritee, ↓↓

Mere de deus enfans d’une portee:

Laisse soit de son espous ainsi

270

Quand elle aura eu deus enfans außi:

Et ce qu’elle ha acquis iniustement,

Ne lui demeure, ains perde pirement:

Banie soit, & coure vagabonde,

Sans nul repos trouuer par tout le monde.

275

Comme elle ha fait tout de sœur à son frere,

Absyrte.

Comme elle ha fait tour de fille à son pere,

Eta.

Cruelle soit (par mon souhait & cri)

A ses enfans, außi à son mari.

Quand elle aura tousiours couru grand erre,

280

Enuironné & la mer, & la terre,

Parmi l’air vole, & n’ait point de surté,

Mais desespoir, & toute maleurté:

Et pour la fin se souille de son sang? ↓↓


Brief ie qui suis fraudee de mon rang

285

De mariage, ainsi dresse mes vœus:

En mariage or viuez malheureus.


Fin de l’Epitre de Hipsiphyle à Iason, qui est la sixieme.

ANNOTACIONS
sur l’Epitre de Hipsiphy-
le à Iason.
*

Ou est la Loy, & droit des espousailes?

Et le flambeau plus propre aus funerailles?


En ce tems là on alloit espouser auec un
flambeau ardent.

Lemnos n’estoit la maison possedee

Du vieil Eta le pere de Medee.


L’Isle de Lemnos, est à present nommee
Stalimni, ou Stalimene, & encore Limno,
n’ayant gueres changé de son nom antique.
Elle est situee entre Thrace et Euboee, que
lon dit à present Romanie, & Negrepont.

Dernier montas en ton sacré nauire,

Qu’incontinent voler on eust pù dire.


Le nauire de Iason, auoit nom Argo, & le
Poëte l’apelle sacré, par ce qu’il estoit souz la
sauuegarde de Minerue, autremẽt dite Pallas.

La peus tu bien embrasser de bon zele,

Et en un lict t’endormir auec elle

De nuict sans creinte?


Lon peut aussi dire, de nuict en creinte,
car d’aucuns exemplaires Latins ont, Impa-
uidus, & les autres ont, Iampauidus.

Desia aucuns font bruit à tous les coups,

h 4

Qui

[p. 120]

Qui vont tenant de Pelias la part,

Que tes hauts faits viennent de magique art.


Pelias estoit oncle de Iason, qui ne l’ay-
moit pas, ains ne demandoit que la mort de
son nepueu, pour les raisons que i’ay dites en
la preface de la presente epitre.

Medee prenne en son Septentrion:

Vn sien espous, depuis Tanaïs, fleuue,

Iusqu’ẽ Colchos, quelle en cherche, et en treuue.


Le fleuue que lon disoit anciennement
Tanaïs, on le nomme à present en langage
Turc, le Tana: en Tartare, Don, & Reschan.

Si la noblesse, & hauts noms tu quiers tant,

Voici, ie suis de Thoäs engendree:

Bacchus ayeul sa femme ha decoree

D’une couronne, & d’estoilles luisantes,

Qui vont passant d’autres moins esclerantes.


Thoäs, pere de Hipsiphyle, fut fils de Bac-
chus. Voyez la fin de ma preface sur l’epitre
d’Ariadne à Theseus, qui est la dixieme, pour
sauoir de quelle couronne c’est que le Poëte
entend.

Quant est du fait des femmes de Lemnos,

Pour t’y respondre, ô Iason, en deus mots,

Ie te diray que mon cœur le reprouue,

Ie ne l’ensui, & außi ne l’aprouue.


Le Poëte entend de ce qu’elles auoiẽt tué
tous les hommes en une nuict, comme i’ay

dit

[p. 121]

121

dit en la Preface: le Latin porte,

Lemmiadum facinus culpo, non miror Iason:

Ce que l’on interprete, non imitor: com-
me, miratoremq; Catonis, id est imitatorem.
Et pourtant ie l’ay traduit, Ie ne l’ensui[.]

I’eusse rempli de son sang mon visage,

Le tien außi, que par son faus bruuage,

El’ m’a fortrait:


Le Poëte veult dire que Hipsiphyle eust si
bien esgratigné le visage de Medee, laquelle
lui auoit distrait par bruuages amatoires son
ami Iason, que le sang en fust sauté sur le
visage d’lle mesme Hipsiphyle, & aussi
de Iason.

Et comme suis d’espous desheritee,

Mere de deus enfans d’une portee,

Laisse soit de son espous ainsi,

Quand elle aura eu deus enfans außi.


Ces souhaits, & malediccions auiendrent:
car Iason delaissa Medee auec deus enfans, &
print à femme Creusa, fille de Creõ, Roy des
Corinthiens: & Medee s’enfuit en Athenes.

Et pour la fin, se souille de son sang.

Hipsiphyle souhaite que Medee se tue par
soymesme.

Fin de l’annotacion sur lepitre de Hipsi-
phyle à Iason.

h 5

PRE

[p. 122]

122

PREFACE SVR
L’EPITRE DE DIDO
A ENEAS.
*

APres que la Troye fut destruite, Eneas
fils de Venus, & d’Anchises, laisa son
païs, fit faire des Nauires en la cité de Antã-
dre, apelee à present au païs, sancto Dimi-
tri: puis se mit sur mer auec son pere, son
fils Ascanius & ses Dieus domestiques, &
plusieurs Troyens. Premierement arriua en
Thrace, ou (comme plusieurs pensent) il
bátist une vile dite Ænus, à present Æno,
mais bien tot apres amonnesté de s’enfuir
par prodiges sines ou presages, & par l’auer
tissement de Polydorus, que Polymnestor
Roy de Thrace auoit iniquement uté, il s’en
vint en Delos, à present Sdiles, ou il eut re-
sponce de l’oracle d’Apollo, qui fut mal en-
tendue, & mal interpretee par son pere An-
chises. Et pource passant les Cyclades vint
en Candie, que Anchises pensoit estre la ter-
re fatale, & promise par l’oracle: Mais estant
là tourmenté de pestilence, fut en dormant
ammonesté par ses Dieus domestiques de
partir de ce lieu. De là vint aus isle Stropha-

des

[p. 123]

123

des, à present Striuali: & puis en Epire, à
present la Cimera, ou Epirotee: ou il fut
bien recu de Helenus Troyen: & fils de
Priam, qui en ce Royaume auoit succedé à
Pyrrhus. Puis de là vint en Calabre, dond il
departit incontinent espouuenté de la venue
de Diomedes, qui sont en la mer de Sicile, pro-
cheines du mont Ethna. De là enuironnant
la plus grande partie de Sicile, vitn en Dre-
panum, (c’est un mont de Sicile, qui s’estend
en la mer du coté de septentrion, à present
Drapani) & en Meleque, ou son pere mou-
rut, comme dit Virgile, auquel il fit la pom-
pe funebre, & dressa son sepulcre en Sicile:
puis (ayant reçu prouision de vin, & d’autres
choses necessaires de Acestes, Troyen, qui re
gnoit en Sicile) fit voile, querant l’Italie, la-
quelle il auoit entendue de Creusa sa fem-
me, & de l’oracle reçu en Delos, & de Hele-
nus, lui estre terre fatale, & promise par les
Dieus, mais par tẽpeste de mer, & tourmẽte
des vens, fut poussé en Libye, ayant perdu un
seul nauire de vingt qu’il auoit. De cas d’a-
uenture en ce tems là, (comme Virgile ha
feint, & apres lui Ouide) Dido, qui s’en estoit
fuye de Tyrus, (pour la cruauté & auarice de
Pygmalion son frere, qui auoit occis Sicheus

espous

[p. 124]

124

espous de Dido, pour auoir ses tresors,) ba-
tissoit en Libye une nouuelle vile dite Car-
thage, & auoit acheté de Hiarbas Roy de Ge
tulie, autãt de terre & de place qu’elle pour-
roit enuironner d’une peau de taureau, La-
quelle est estẽdit si long en petites conroyes
qu’elle comprint vingt deus stades de terre,
en quel espace elle batissoit sa vile. un stade
contenoit 125 pas (toutefois celui que Her-
cules courut, mõtoit 1130 & un Mile, comme
s’apellẽt les lieuës d’Italie, cõtiẽt huit stades.
Ainsi quãd Eneas fut venu vers elle, lui, & les
siens furent bien reçuz, & traitez. Et peu de
tẽs apres elle mit son amour en lui, & eut sa
cõpagnie. En test esta lui seiournant là, fut en
dormant auerti par son pere Anchises, & par
Mercure q Jupiter lui enuoyoit, de se depar-
tir de là, & faire voile en terre qui lui estoit
destinee. lui n’osant tenir ce propos de son de
partemẽt à la Royne Dido, & se preparãt se-
crettemẽt, la Royne s’en douta: & apres auoir
en vain trop prié Eneas de demourer, lui es-
crit cette epitre, cõme Ouide feint : par laqlle
s’efforce le retirer du propos de faire voile,
tãt par ce qu’il est hõneste & bien seant qu’il
demeure auec celle qui l’a biẽ reçu, biẽ logé
biẽ traité, & lui ha fourni, & aus siẽs, & se-
couru en toutes choses, & à laqlle il ha pro-

mis

[p. 125]

125

mis foy de mariage: cõme par ce qu’il sera
plus suremẽt auec elle, que de se mettre aus
dãgers de la mer tẽpestueuse, & pleine de va
gues, & aller chercher une terre incerteine,
laissant ceste ci, ou estoit Dido, seure & cer-
teine. Apres qu’elle ha recité ses bienfais en-
uers lui, le prie que, s’il ha conclu & arresté
de s’en aller, à tout le moins qu’il atende en-
cor un petit, tant que la tourmẽte de mer soit
apaisee: q s’il ne veut lui faire ce seul biẽ d’a-
tẽdre peu de tems, elle le menace, de se tuer:
ce quelle fit, car elle se tua de l’epee mesme
qu’Eneas lui auoit dõnee, voyant de sa haute
tour les Troyens departir & faire voile, cõ-
me escrit Virgile. Elle le menace aussi qu’elle
fera escrire un Epitafe sur son tombeau, qui
declarera cõmẽt Eneas est cause de sa mort.

Nonobstant Bocace en son liure des no-
bles & vertueuse Dames, escrit de la mort
de Dido autremẽt, & son honneur, la met-
tant au rãg des vesues chastes: & la verité est
aussi, qu’Eneas vint en Italie plus de cent ans
auant q Dido fust: & aussi Ausonius ha escrit
un epigrãme à la louenge de la pudicité d’el

le. Mais Virgile ha ainsi escrit de Dido, &
apres lui Ouide, en faueur de Cesar Auguste
& des Rommeins, & en defaueur & deshon
neur des Carthaginois, leurs anciẽs ennemis.

TRA

[p. 126]

126

TRADUCCION
DE LA VII. EPITRE
D’OVIDE.
*
Dido escrit à Éneas..

LE cigne blanc chante ainsi au riuage

De Meander, dessus l’humide herbage,

Triste & seulet, pour dernier reconfort,

Lors qu’il se sent aprocher de la mort.


5

Ie ne te parle esperant te mouuoir,

Ains à malheur, & sans aucun espoir.

Mais du bienfait ayant perdu l’honneur,

Mon cœur & corps estant à deshonneur,

Ce m’est bien peu de perdre mes propos.


10

Tu as conclu, contraire à ton repos,

T’en aller loin sur mer tempestueuse,

Et delaisser Dido la malheureuse.

Les mesmes vents, soufflans dedans tes toiles,

Emporteront & ta foy & tes voiles.

15

Tu as conclu ces deus choses expresses,

De leslier tes nauz, & tes promesses,

O Eneas: & l’Italie te plait

Aller chercher, sans sauoir ou elle est:

Et ne te meut ni la neuue Carthage

20

Ses murs croissans, ni tout en son seruage,

Tu

[p. 127]

A ENEAS.

127

Tu vas fuyant tes promesses ia faites,

Et en quiers faire autres par longues traites:

Tu vas chercher par le monde autre terre:

Cette ci est ia tienne sans conquerre.

25

Et bien, encor qu’en l’Italie tu viennes,

Qui te donra les préminences siennes?

Qui est celui, tant soit beste, qui donne

Si tot sa terre à l’estrange personne?

Ce que tu quiers c’est trouuer autre amour,

30

Autre Dido, pour lui iouer faus tour:

Et que ta foy soit encore promise

Pour la fausser, & la rompre à ta guise.

Quand pourras tu telle vile batir

Comme Carthage? & d’une haute tour

35

Voir tout au bas tes peuples alentour?

Que tout te vienne encor à tes souhaits,

Et qu’ils soient bien acomplis & parfaitz.

Ou prendras tu une femme qui t’ayme

Ainsi que moy d’ardante amour extreme?

40

Ie brule, ainsi comme torche de cire ↓↓

Auec le soufre, ou comme on pourroit dire

L’encens qu’on gette au feu des mortuaires:

Et à mes yeus, à tout repos contraires,

Tousiours un seul Eneas se presente:

45

Le iour, la nuict Eneas represente

Dedens mon cœur continuellement,

L’ingrat & sourd, vù le bon traitement

Et

[p. 128]

128

DIDO

Et vù les dons, les graces & bienfaits

Que lui vueil faire, & que ia lui ay faitz:

50

Duquel außi bien vouloir ie deuroye

Le brief depart, si fole ie n’etoye.

Or nonobstant qu’il me veuille abuser,

De mauuais cœur ie ne lui puis user:

Mais ie me plains de son traytre courage,

55

Apres mes pleints ie l’ayme d’auantage.


Dame Venus mets hors cette misere ↓↓

Ta belle fille: o frere Amour, ton frere,

Tant rigoureus, vien cherir, embracer,

Et à ton camp reduire & auancer:

60

Ou moy, qui ay l’amour encommencee:

(Car ne desdaigne amour en ma pensee)

Que lui außi mon amour ne desprise:

Ie suis trompee, & faussement se prise,

Venus.

Il est par trop à sa mere contraire.


65

Pierres & monts, & arbres qu’on voit faire

Sur hauts rochers & deserts leurs croissance,

Tygres cruelz, pleins d’outrage & nuisance,

T’ont engendré: ou la mer que tu vois

De vent esmue. Ou vas tu toutefois?

70

Ou t’enfui tu par contraire tempeste?

L’yuer facheus me fasse ores ce bien

Que quelque tems tu sois encores mien.

O Eneas, voy comme Eurus tourmente

Les flots de mer, par force violente.

Par

[p. 129]

A ENEAS.

129

75

Par flots me soit cette grace venue,

Dont i aymerois trop mieus t’estre tenue.

Plus que toy sont flots & vents raisonnables,

Et à mon vueil plus prompts, & secourables.


Ie ne suis pas tant à desestimer

80

Qu’ailles mourir, me fuyant loin par mer:

Combien pourtant que ta grand’ lascheté

L’ayt desserui, & tresbien merité.

Tu as conçu vers moy une grand hayne,

Qui par trop cher te coute, & trop de peine,

85

S’il ne te chaut de mourir nullement,

Mais que de moy t’enfuies promptement.

Dedens briefs iours les vents s’apaiseront,

Et les Tritons en mer calme courront,

Estant montez sur leurs cheuaus bleuzuerts:

90

Que fusses tu comme les vents diuers

Ores muable. & le seras ainsi

Si tu n’es dur plus qu’arbre, & pierre außi.


Dea s’il estoit que ne sceusses que c’est

Que de la mer muable, & sans arrest?

95

Veus tu encor mettre en mer ta fiance,

Ou tant souuent as eu mauuaise chance?

Mais bien, iaçoit que la mer calme encores

Le desancrer te vousist permettre ores

Que tu pretens nauiguer, nonobstant

100

Si haute mer y ha des dangers tant:

Nul proufit n’ont, ains par trop se mescontent

Pariures gens qui dessus la mer montent:

i

Ce

[p. 130]

130

DIDO

Ce lieu est propre à punir les pariures:

Et par sur tout les torts faits, & inures

105

Contre l’amour: Car des amours la mere ↓↓

Nue fut nee en la mer de Cythere.


Ie crein de perdre un homme variable,

Qui m’a perdue, & m’a fait miserable:

Ie crein de nuire à celui qui me nuit:

110

Que l’ennemi, qui loin de moy s’enfuit,

Tombe en la mer en maints dangereus lieus.

Or sus vy donq: ainsi te perdray mieus ↓↓

Que par ta mort: plus tot ie me propose

Que tu sois dit estre de ma mort cause.


115

Mais pren le cas (ce ne soit point presage)

Qu’en mer tu sois sur le point de naufrage,

Que feras tu? & à quoy penseras?

Incontinent en ta pensee auras

En mon endroit ta promesse faulsee,

120

Et faulsement Dido seule laissee

Par le Troyen, contreinte à mort non due.

L’esprit verras de ta femme deçue

Tout plein de sang, ayant cheueus espar:

Adonq les maus venans de toutes parts

125

(Ce diras tu) ie les ay meritez:

Faites moy grace, & plus ne m’agitez.

Les foudres lors qui sur toy tomberont,

Tu penseras que transmis te seront.


Donne relache à ton ire, & à celle

130

De la mer rude, en recompense telle

Que

[p. 131]

A ENEAS.

131

Que tu feras trop plus seur nauigage.

Ie te diray encores d’auantage,

Iülus, A-
scanius.

Ton petit fils te retarde, non moy.

C’est bien assez d’auoir ce bruit sur toy

135

Que m’as liuree au point de mort prefix:

Qu’ont merité ni tes Dieus, ni ton fils?

Tes Dieus du feu de Troye deliurez,

Par vents seront en naufrage liurez:

Mais auec toy tu ne les portes pas:

140

Ains faulsement te vantes de meint cas,

Qu’ayes porté tes sacres, & ton pere:

Tu mens de tout: car ta langue profere

Non pas à moy les premieres mensonges:

Seule ne suis abusee en tes songes.


145

Si tu t’enquiers d’une chose sans plus,

Ou est la mere au beaus Iülus,

Ie dy qu’elle est morte seule en langueur, ↓↓

Par son mari laissee en grand rigueur.

Tant de beaus cas de toy me racontois,

150

Lors, par pitié, tresbien ie te traitois:

Ce qu’as soufert pour l’auoir delaissee ↓↓

Moindre sera que pour moy ofensee

Tu soufriras, car ton offense est telle

Qu’elle est plus grãde enuers moy qu’enuers elle:

155

Et ie ne doute, ains ie me fay certeine,

Que pource t’ont tes Dieus tant mis en peine.

Depuis sept ans & par mer, & par terre

Es agité: malheur te suit, & serre:

i 2

En

[p. 132]

132

DIDO

En tel estat, par tempeste affligé

160

Ie t’ay reçu, & surement logé.

A peine ayant ton nom bien entendu,

I’ay sous tes mains mon royaume rendu.

Et plus aus Dieus que ces biens t’usse fait

Tant seulement, & que de notre fait

165

La renommee en fust enéuelie.

Le iour auquel une soudeine pluie

Nous contreingnit en la cauerne entrer,

Me nuisit trop, & vint mal rencontrer.

I’auois oui un cri, que ie pensois

170

Estre le cri des Nymphes, toutefois

C’estoit le cri des Furies mal nees

Qui predisoit mes dures destinees.

O chasteté rompue, pren vengeance

De moy, qui fey à Sicheus ofense:

175

Vers qui ie vais, moy triste & malheureuse,

Pleine de honte, & toute vergogneuse.


De Sicheus i’ay l’effigie sacre ↓↓

Qui est dedens ma chapelle de marbre,

Fueillage, & laine au deuant est pendue:

180

I’ay de ce lieu la parole entrendue

De mon espous, disant en basse voix,

Dido vien t’en: & ce par quatre fois.

Ta femme deuë or ie vien sans atendre,

(Lui respondi ie) & si (las) me vient rendre

185

Le mien forfait tardiue, & variable

Pardonne moy l’ofense pardonnable:

Le

[p. 135]

A ENEAS.

135

Ainsi mourront & l’enfant & la mere,

L’enfant qui est d’Ascanius le frere:

Et mesme peine auront ne plus ne moins

190

Les deus qui sont ensemble en un corps ioints:


Mais de partir le Dieu t’a commandé. ↓↓

De venir donq voudrois qu’il t’eust gardé,

Et qu’onq Troyen n’eust ma terre touchee.

Car par ce Dieu que ta nef tant fachee

195

D’onde terrible, & de contraires vents,

Te tient en peine en la mer si long tems.

Tu ne deurois auec si grande peine

Troye chercher, s’elle estoit riche, & pleine,

Comme elle fut alors qu’Hector viuoit.

200

Mais toutefois tu ne vas querant droit

Simoïs fleuue, en ton païs de Troye,

Ains quiers la Tybre, ou tu scez la voye:

Et ou seras poure hoste, & estranger,

Bien qu’à souhait y ailles sans danger.

205

A peine außi verras tu l’Italie

En ta vieillesse, & ta force faillie:

Comme ie voy que l’Itale se cache,

Elle lointeine, & tes nauz fuit, & fache.


Pren donq plus tot, & außi pour le mieus,

210

En dot present ces peuples, & ces lieus:

Et les tresors lesquelz Pygmalion

Ha pourchassez par grande ambicion.

Transporte ici trop plus heureusement

La Troye antique: & tu sois dinement

i 4

Au

[p. 136]

136

DIDO

215

Au Royal siege, & tenant sacré sceptre.


Que si ton cœur desire en la guerre estre,

Si Iülus appete estre veincueur,

Et trionfer auec son ieune cœur:

Ce mien païs bien tot lui fournira

220

D’un ennemi, q’uil suppeditera:

(A celle fin que rien ne vous defaille)

Ci est la paix, & ci est la bataille.


Si te suppli par le nom de ton pere,

Et par les traitz de Cupido ton frere,

225

Par Troyens Dieus, lesquelz t’acompaignerent

Lors que du feu de Troye se sauuerent.

Qu’ayes pitié, & prennes à merci

Dido la tienne, & sa maison außi.

Qu’ainsi tousiours ayent victoires pleines

230

Ceus de ta gent, qu’auecques toy tu meines:

Et que l’armee arriue de Grece,

Te soit la fin de perte, & de tristesse:

Qu’Ascanius ainsi ses ans parface

Eureusement, & soient en molle place

235

Couchez, & mis, pour seur, & bon repos,

D’Anchises vieil, le tien pere, les os.


Mais que dis tu? en quoy áy ie meffait,

Sinon que i’ay bien aymé en effet?

Ie ne suis pas de Thessalique terre, ↓↓

Achilles. 240

Dond fut celui qui te liura la guerre:

Außi ne suis de Mycene la grande:

Encontre toy n’as eu une grand’ bande

De

[p. 137]

A ENEAS.

137

De mes parens: ni mon espous, ni pere,

Pour te liurer l’assaut en guerre amere.


245

S’il te désplait, & tu prens à diffame

De ma’apeler ton epsouse & ta femme:

Apelle moy seulement ton hostesse,

Non pas ta femme, estant nom de hautesse:

Dido veult bien estre ce que voudras,

250

Quand seulement pour tienne la tiendras.


Ie connoy bien cette mer Affricaine

En certein tems elle est trop incerteine

Pour nauiguer, & pour faire voyage:

En autre temps est bonne au nauigage:

255

Et quand le vent propice permettra,

Nauigueras, & la voile on mettra.

Ores au port ton nauire enserré

Est lité d’herbe, & trop mieus assuré.


Commande moy, ie prendray garde au tems

260

Que tu auras meilleurs & plus dous vens:

Lors seiourner ie ne te permettrois,

Quand mesmement toymesme le voudrois.

Tes gens außi, tous las, & affligez,

Quierent du tems pour estre soulagez.

265

Ta nef rompue, & à demi refaite,

Quiert peu de tems à fin d’estre parfaite.


Pour mes biens faits, encor pour d’auantage

(Si t’en doy faire) & pour le mariage

Que i’esperois auec toy ie demande

270

Petit de tems, & demeure non grande.

i 5

En

[p. 138]

138

DIDO

En atendant que la mer se tempere,

Et que l’amour par le tems s’amodere,

A supporter les maus me feray forte.


Si tu ne veus permettre en nulle sorte

275

Faire seiour, i’ay ia tout arresté

De me tuer: certes ta cruauté

Ne pourra pas regner sur moy long tems.

O plust aus Dieus, & qu’ils fussent contens

Que ton œil vist le trespoure meintien

280

De l’escriuante, ayant le glaiue tien!

Ie te rescri, & ay en mon giron

Ton glaiue nu, qui tout à l’enuiron

Est arrousé des larmes de mon pleur:

Puis le sera de mon sang par malheur.

Eneas a-
auoit laissé
son espee
à Dido.
285

Que ton present à ma mort bien conuient

A peu de frais mon tombeau te reuient.

Mais ce n’est pas de ce tems, seulement,

Que le glaiue ha poind mon cœur durement:

En mesme lieu fut nauré d’amour dure.


290

Anne ma seur, qui scez ma forfaiture,

O ma seur anne, ores trauailleras,

Et sur ma mort funerailles feras.

Nul n’escrira, ci git Dido sechee,

En cendre auec le sien mari Sichee:

295

Mais fera tel Epitaphe trouué

Sur mon tombeau, & en marbre graué:

CI GIT DIDO, QUI D’ENEAS A TORT

REÇVT LA CAVSE, ET L’ESPEE DE MORT:

PVIS

[p. 139]

A ENEAS.

139

PVIS TOT APRES DE CELLE MESME ESPEE

300

S’EST PAR SA MAIN D’VN MORTEL COUP
  FRAPEE.


Fin de l’epitre de Dido à Eneas,

ANNOTACIONS
SVR L’EPITRE DE
Dido à Eneas.
*

Ie brule ainsi comme torche de cire

Auec le soulphre ou comme on pourroit dire

L’encens qu’on gette au feu des mortuaires:

Et à mes yeus, à tout repos contraires,

Tousiours un seul Eneas se presente.


I’ay lù, en un exemplaire de Venise, deus
vers qui ne se lisent pas ordinairement:

Ut pia famosis addita thura rogis

Ænasq; oculis semper vigilantibus hæret.


Dame Venus mets hors cette misere

Ta belle fille: ô frere Amour, ton frere,

Tant rigoureus, vueilles tot embracer,

Et à ton camp reduire & auancer.


Dido, estant femme d’Eneas, auoit Venus
pour belle mere, & Cupido pour frere, ou

beau

[p. 140]

140

beau frere, qui est le Dieu d’amour. Ainsi
Dido se dit belle fille de Venus, & apelle
Amour ton frere, & le prie de ranger son fre
re Eneas au camp des amoureus (Car Eneas
& Cupido sont tous deus fils de Venus) ou
bien qu’il la renge elle mesme, dont elle se-
roit trescontente: mais aussi qu’il face que
Eneas ne desprise les prieres d’elle, qui seroit
ainsi rengee à la suggeccion d’Amour.

Contre l’amour, Car des amours la mere

Nue fut nee en la mer de Cythere.


Venus, nee de l’escume de la mer, fut por
tee premierement en l’isle de Cythere à pre-
sent dite, Cerigo.

Or fus, vi donq: ainsi te perdray mieus

Que par ta mort.


Dido veut dire qu’il vaut mieus qu’elle
soit sans son ami vif, que sans son ami mort.

Ie dy qu’elle est seule morte en langueur,

Par son mari tuee en grand rigueur.


En fin du second liure des Eneïdes, Eneas
raconte à Dido comment il perdit Creusa sa
femme, en eschapant du feu, & de la meslee
de Troye: ce qu’à present Dido tire à son
propos contre Eneas, en l’acusant de men-
songe & de meurtre de sa femme Creusa.

Ce qu’as soufert pour l’auoir delaissee

Moindre sera que pour moy ofensee

Tu

[p. 141]

141

Tu soufriras, car ton offense est telle

Qu’elle est plus grãde enuers moy qu’enuers elle.


Le Poëte veut dire que Dido ha plus fait
de biẽs à Eneas q̃ sa premiere femme Creu-
sa, par ce que Dido l’a reçu & secouru estant
poure & tourmenté de la marine: & que, vù
les grans biens qu’elle lui ha faits, il ha plus
grand tort de la laisser: & par consequent
deura estra plus pluni que de ce qu’il laissa
Creusa, pour laquelle laissee il auroit ia esté
tourmenté l’espace de sept ans sur la mer.

De Sicheüs i’ay l’efigie sacre,

Qui est dedens ma chapelle de marbre.


Il estoit lors permis à un chacun de reuerer
saintement celui ou ceus, trespassez de sa
parenté, que lon vouloit: mesmement de bá-
tir & dédier une chapelle à leur honneur: &
ie croy qu’Ouide vouloit entendre cela,
quand il escriuoit en l’epitre de Briseïs,

Semper iudicijs ossa verenda meis:

Perq; triũ fortes animas (mea numina) fratrum:


Ce que i’ay ainsi traduit en la precedente
epitre troisieme
.

Os qu’à iamais i’honore:

Et par les trois que comme Dieus i’adore.


Fueillage & laine au deuant est pendue.

Lon souloit lors honorer les Dieus de cer-

teins

[p. 142]

teins stemmates, qui sont comme dit l’inter-
prete de Sophocles, des rameaus enuelopez
de laine noire, ou blanche: Car Virgile dit q̃
deuant l’image de Sicheüs y auoit de la lain-
ne noire & des rameaus, & Ouide dit qu’il y
auoit de la laine blanche: mais il y en a pou-
uoit bien auoir de toutes deus.

Mon mari mort, meurdri pres des autez,

Ou fut tué par grandes cruautez,

Tomba à terre: & mon frere à l’estime,

L’honneur & bruit d’un tant enorme crime.


Sicheüs, oncle & mari de Dido, estoit
prestre d’Hercules, premiere dinité apres le
Roy: & ainsi comme il sacrifioit fut tué par
Pygmalion, son neueu, & frere de Dido, sous
espoir d’auoir son tresor caché dont il auoit
bruit.

Puis ça, puis là ie vais fuyant sans cesse,

Et mon païs lors du tout ie delaisse:


Cela fut par l’auertissement de l’esprit de
Sicheüs, qui s’aparut à elle de nuict, & lui re
uela tout le forfait & meurtre de Pygmaliõ.
Et faut entendre que Dido s’enfuit de la vile
de Tyrus, à present nommee Sur, qui est une
antique & bien renommee vile de la region
de Phenice, qui est en l’Asie maieur, faisant
partie de la Syrie, & ioignãt à la Iudee. Icelle
vile est au bout de la mer, & estoit acienne-

ment

[p. 143]

143

ment en une Isle: mais Alexandre le grand,
qui l’assiega, la fit tenir à terre ferme: & fit
crucifier quasi tous les hõmes qui y estoit,
par ce qu’eus estant serfs, auoient occis leurs
vrays signeurs & maitres, s’estoient faits si-
gneurs de la vile, & auoient fait aliances de
mariages auec leurs maitresses: comme re-
cite Iustin au dixhuitieme liure de son Hi-
stoire. En icelle vile de Tyrus se faisoiẽt an-
ciennement de bonnes teintures d’escarlate.

Mais qu’atens tu de me lier les bras,

Et rendre tot captiue à Hiarbas?


C’est une permission ironique, urgente, &
pitoyable.

Mais de partir le Dieu t’a commandé:

C’est une obieccion ou response qu’Eneas
lui pourroit faire, disant que le Dieu Mercu-
re ou Apollo s’estoit aparu à lui, & auoit
commandé qu’il departit de Carthage, pour
faire voile en Italie. de ce voyez le quatrie-
me liure des Eneïdes. Or à cette obgeccion
d’Eneas, Dido lui respond,

De venir donq voudrois qu’il t’eust gardé

Et qu’onq Troyen n’eust ma terre touchee,


Mais que dis tu? en quoy t’áy ie meffait,

Sinon que i’ay bien aymé en effet?

Ie ne

[p. 144]

144

Ie ne suis pas de Thessalique terre,

Dont fut celui qui te liura la guerre:

Außi ne suis de Mycene la grande.


Achilles, qui fit de grans exploits de guerre
contre les Troyens estoit de Larissee, vile de
Phtie, païs voisin de Thessalie: & Aga-
memnon & Menelaüs, aussi ennemis des
Troyens, & Chefs de l’armee des Grecs,
estoient de Mycene, vile de Peloponnese,
q̃ l[’]on dit à present la Moree: & de ce trois
ici Dido entend: quand elle dit:

Ie ne suis pas de Thessalique terre,

Dont fut celui qui te liura la guerre:

Außi ne suis de Mycene la grande.


Comme si elle disoit, il n’est ia besoin que
tu me fuyes, ne que tu me portes hayne, car
ie ne suis pas de la race de ceus qui ont fait
guerre contre toy, & contre les Troyens.

Fin de l’Annotacion sur l’Epitre
de Dido à Eneas.

[p. 145]

145

PREFACE SVR
L’EPITRE DE HER-
mione à Orestes.

TAntalus fils de la Nymphe Plote & de
Iupiter, engendra de Thaïgete, ou
(comme les autres dient) de Penelope, Nio-
be, & Pelops: De Pelops & Hippodamie, fil-
le du Roy Oenomaus, furent engendrez
Atreus, Thyestes, & Plisthenes, que aucuns
dient estre Atreus mesme: Lequel Plisthenes
(ou Atreus) engẽdra Mega-
laüs de Aeropa: Menelaüs engendra Mega-
penthe d’une captiue de Lydie: & d’Heleine
fille de Tyndarus, il engendra Hermione:
Combien que Duris, de Samo, die en l’expo-
sicion de Lycophron, que Hermione soit fil-
le de Theseus, qui premierement rauit He-
leine. Agamemnon Roy de Mycene eut de
Clytemnestre des fils Alesus & Orestes, &
des filles, Chrysothemis, Laodice, & Electre,
& celle que le Poëte Lucresse apelle Iphia-
nasse. Or Menelaüs allant à la guerre de
Troye, laissa la charge, & gouuernement de
de sa maison à Tyndarus, lequel donna Her-
mione, estant encore bien ieune, en mariage
à Orestes son cousin germain: & laq̃lle aussi

k

son

[p. 146]

146

son pere Menelaüs, estant au camp deuant
Troye, promit bailler en mariage à Pyrrhus,
fils d’Achilles: non sachant q̃ Tyndarus l’eust
ia donnee en mariage à Orestes. Menelaüs
estant de retour en Sparte, apres la destruc-
cion de Troye, liure Hermione à Pyrrhus,
qui l’emmena en la vile de Phthie, qui est en
Thessalie, ou (comme les aucuns dient) en
Epire. Mais cõme elle haït Pyrrhus, & n’eust
à gré ce second mariage, aymãt Orestes, elle
lui manda qu’il la pourroit facilement deli-
urer des mains de Pyrrhus: dont Ouide ha
pris l’occasion d’escrire cette Epitre au nom
de Hermione. Orestes apres qu’il eut tué sa
mere & Egystus le paillard d’icelle, & qu’il
fut gueri de sa fureur, demouroit en

Mycenes


là il eut nouuelles que Pyrrhus estoit allé en
Delphos, pour rendre graces à Apollo de ce
qu’il auoit vẽgé la mort de son pere: Orestes
y alla, & y parfit son entreprise. Car peu de
tẽs apres, cõme lon trouuast Pyrrhus tué, le
cõmun bruit fut q̃ ce auoit esté fait par Ore
stes, à cause q̃ Hermione retourna incõtinẽt
auec lui, & eut de lui des enfans Thisamenes
Corinthus, & Orestes. Orestes mari de Her-
mione, fut Roy de Mycenes, apres la mort
d’Egisthus, par l’espace de quinze ans: &
commença à regner en l’an du monde 2789
auant la natiuité de Iesuchrist 1173.

[p. 147]

147

TRADUCCION
DE LA VIII. EPITRE
D’OVIDE.
*
Hermione escrit à Orestes.

PYrrhus le fils d’Achilles renommé, ↓↓

Et pourtant fier, tient mon corps enfermé

Contre l’honneur, le droit, & la raison:

I’ay regretté ce lien de prison

5

Tant que i’ay pù, pour n’estre en tel effort:

Mon bras de femme au reste n’est pas fort.

Las, que fais tu, ô Pyrrhus? i’ay crié:

Mon corps sera du lien deslié:

Ie ne suis pas sans homme qui me venge:

10

I’ay un signeur dessous qui ie me renge.

Lui trop plus sourd que la mer en tourment,

Quand ie criois, Orestes, hautement,

Par les cheueus m’alloit treinnant chez lui.

Qu’eusse ie plus de malheur & d’ennui,

15

Si Sparte estant par bataille conquise,

Ie fusse prinse, & en seruage mise?

Si l’ennemi barbare, & fiert auecques

Mizitre.

Venoit rauir les ieunes dames Grecques?

Andromaché ne fut tant malmenee,

20

Quand Troye fut par feu Grec ruïnee,


k [2]

Mais

[p. 148]

148

HERMIONE A ORESTES.

Mais si tu as enuers moy quelque amour,

O Orestes, fay moy donc ce bon tour

De me venir recouurer vaillamment,

Qui par droit suis tienne premierement.

25

Or respon moy, si ton betail compris

Compa-
raison.

En ton étable, estoit robé, & pris

Voudrois tu pas auec puissantes armes

Pour le r’auoir mouuoir guerre, & alarmes?

Mais pour ta femme emmenee, & rauie,

30

Seras couard, & creintif de ta vie?


Sois ton beau pere en exemple, & miroir ↓↓

Qui batailla pour sa femme r’auoir,

Et iustement meut guerre à l’ennemi.

S’il eust esté comme toy endormi,

Helene. 35

Auec Paris seroit encor ma mere.

Comme elle fut auant la guerre amere.

Ia ne te faut des grans voiles dresser,

Ni assembler les Grecques bendes toutes,

Vien seulement, rien ne faut que tu doutes.

40

Ce nonobstant en ce point & par guerre,

Tu me deurois recouurer, & conquerre.

Car ce n’est chose en un espous blamee,

De conquerir sa femme bien aymee.

Atreus.

Quoy? nous auons un mesme ayeul tous deus: ↓↓

45

Quand mon espous ne seroit tu ne peus

Nier que sois mon vray cousin germain.

Comme espous donq vien par ta forte main ↓↓

Donner

[p. 149]

A ORESTES.

149

Donner secours à ton espouse ici:

Comme cousin à ta cousine außi.

50

C’et double point qui te doit esmouuoir

Pour la raison, à faire ton deuoir.


Tindareus, venerable homme, & sage,

(Tant pour ses meurs, comme à cause de l’aage)

M’a deliuree, & mariee à toy:

Maternel. 55

Lui, mon ayeul, eut puissance sur moy:

Mais puis apres mon pere m’a promise

A ce Pyrrhus, qui me tient de main mise:

Et si estoit mon pere ignorant lors

Qu’ußions desia promesses, & accords.

Tynda-
reus.
60

Mon ayeul donc, qui d’origine, & race

Est le premier, soit premier d’eficace.

Il est tout seur que quand ie t’epousois,

En ce faisant à nul ie ne suisois:

Et meintenant si femme à Pyrrhus suis,

65

En ce faisans ie t’ofense, & te nuis.


Mene-
laüs.

Si croy ie bien mon pere excusera

La notre amour, & le deuoir fera:

Car autrefois il sentit bien les flesches

d’Amour.

Du Dieu volant, qui en son cœur fit bresches:

70

La forte amour, iusques aus armes prendre,

Qu’il s’est permis, permettra en son gendre.

De cest exemple il faudra que tu t’armes

Qu’il ha ma mere aymee iusqu’aus armes.

Tel est vers moy que mon pere à ma mere:

75

Tel est Pyrrhus que Paris l’adultere

k 3

Hoste

[p. 150]

140 [sic.] [sic pour 150]

HERMIONE

Hoste estranger, qui chez nous poursuiuit

Ma mere Heleine, & en fin la rauit.


Quoy que Pyrrhus s’aille vantant sans cesse

Pour les hauts faits, & la grande prouësse

80

Du capiteine Achilles, pere sien:

Vanter te peus außi des faits du tien,

Le chef de tous, qui ordre à tout mettoit:

Et dessous qui l’Achilles mesme estoit.

Lui estoit Duc, ton pere chef des Ducs:

85

Ton grand ayeul Pelops, puis Tantalus. ↓↓

Fils Iupiter: si tu as bien nombre,

De Iupiter es cinquieme en degré.

Puis tu n’es pas sans force belliqueuse:

Mais ta vaillance est un peu odieuse,

90

Qui as porté armes contre ta mere, ↓↓

Laquelle auoit trahi de mort ton pere.

Et quel moyen en cela aurois tu?

Ie voudrois bien que ta force, & vertu

En autre lieu meilleur se fust montree:

95

L’ocasion n’as quise, ains rencontree.

Or l’as tu donq mise à chef, & parfaite:

Car Egysthus, dont tu fis la deffaite,

Ensanglanta la maison voirement,

Comme ton pere auoit premierement.


100

Pyrrhus m’escrie, & ton loz tourne en blame,

Et ce pendant me veut tenir à femme,

Et me permet le regarder en face.

Le cœur me creue, & l’ire me defface,

Et

[p. 151]

A ORESTES.

[1]51

Et m’enfle toute en indignacion

105

Pleine d’aigreur, & d’inflammacion.


Quelcun deuant Hermione, par ire

O sera il d’Orestes du mal dire?

Ce tems pendant ie n’ay aucune force,

Mais de pleurer seulement il m’est force:

110

Et par mes pleurs außi, certeinement,

I’ay de mon ire aucun allegement,

L’eau de mes yeus dessus mon sein s’écoule

Comme un ruisseau, ou un fleuue qui coule:

Ie n’ay que pleurs, de pleurs ma face est pleine,

115

Sans cesse issans comme d’une fonteine.


Mais cela est l’arrest, & destinee

A laquelle est notre race ordonnee:

Lequel arrest, & facheuse ordonnance

Iusques à moy court sus, & fait nuisance.

120

Nous toutes (las) de Tantalus extraites,

D’efforcemens sommes bien trop sugettes.

Ie n’ecriray du Cigne mensonger,

Ne me plaindray pour Iuppiter charger, ↓↓

Qui fut caché dessouz plume d’oiseau:

125

Mais ie diray que sur un char nouueau, ↓↓

Et estranger, fut menee, & rauie

Celle qu’on dit la belle Hippodamie:

Au lieu ou est un col de terre grand

(Quon dit Isthmos) deus mers loin separant: ↓↓

130

Et puis Castor & Pollux bataillerent

Heleine.

Tant que leur seur d’Athenes ramenerent ↓↓

k 4

La

[p. 152]

152

HERMIONE

La belle Heleine: Heleine encor fut prise

Paris.

Du Troyen hoste, & dessus la mer mise.

Pour la rauoir depuis se mit en voye

135

L’armee Grecque, allant contre la Troye.

Certes à peine en memoire ie porte:

Mais m’en souuient encore en quelque sorte,

Tout fut rempli de trouble, & pleurs ameres:

L’ayeul pleuroit, la seur, les gemeaus freres:

140

Leda prioit d’afeccion extreme

Trestous les Dieus, & son Iupiter mesme.

Lors mes cheueus encor cours, arrachant

(Car i’estois ieune) & bien fort me fachant,

Criois (helas toute pleine d’esmoy)

145

Sans moy, ma mere, ah, t’en vas tu sans moy?

(Car son mari alors n’y estoit point)

Or à fin donc qu’on ne doute en nul poinct

Que de Pelops soye extraite à malheur,

Pyrrhus.

Ie suis en proye au nouueau conquereur.

150

Que plust aus Dieus qu’Achilles regretté, ↓↓

Eust le dur trait d’Apollo euité:

Cela est seur que de son fils le pere

Reprouueroit ce tort & vitupere:

Car autrefois il n’ut à gré tel cas,

155

(Et maintenant encor n’auroit il pas)

De voir lépoux pour son épouse en peine

Qu’on emmenoit par surprise soudeine:

Hermio-
ne.

Et à present außi ne lui plairoit

Qu’à Orestes sa femme on tolliroit.


Qu’áyie

[p. 153]

A ORESTES.

153

160

Qu’áyie forfait d’auoir les dieus cóntraires?

Quel malin astre empesche mes afaires?

Premier ie fus sans ma mere en bas aage:

Mon pere estoit en guerre en equipage:

Tous deus viuoient, quãd sans tous deus i’estoye.

165

Ie ne t’ay point (ô ma mere, & ma ioye)

Entretenue en mon petit babil,

Et à ton col n’ay mis mes petis bras,

Comme enfans font aus mere, pour esbas.

Ie n’ay esté en ton giron, ma mere,

170

Comme une charge & plaisante & legere.

Tu n’as point en [sic.] [sic pour eu] le soin de me parer,

Ny de mon lit nuptial preparer,

Quand ie fus mise en mon nouueau mesnage.

A ton retour m’en allay au riuage

175

Au deuant toy, mais tu dois certeine estre

Que ie n’y pù ma mere reconnoitre:

Si pensois bien que tu fusses Heleine,

Quand te voyois de si grand beauté pleine.

Tu demandois laquelle estoit ta fille.

180

Tant seulement ce bien, pour des maus mile,

M’es auenu, qu’Orestes m’est espous,

Qui toutefois sans le hazart des coups,

Et si pour soy ne combat, m’est tollu.

Pyrrhus me tient, lequel ie n’ay voulu,

k 5

Es

[p. 154]

154

HERMIONE

185

Et qui ha bien trop audacieus cœur,

Mene-
laüs.

Quand mon pere est de retour, & veinqueur.

Voila le bien que la Troye destruite

M’a apporté, que serue suis reduite.


Quand toutefois du Soleil les cheuaus

190

Resplendissans, sont montez aus lieus hauts,

Ou ils vous l’ont charié & tiré,

Lors n’est mon cœur tant triste & martiré:

Mais quand la nuict en chambre m’a recluse,

Vrlant, pleingnant, & de douleur confuse,

195

Et quand au lict malheureus ie me couche,

Alors au lieu de dormir sur ma couche,

Mes yeus ne font office que de pleurs

Toute la nuict: & entre mes douleurs

Ce mien espous ie fui tant que ie puis.

200

Comme ennemi auec lequel ie suis.


En tant de maus souuent perds connoissance:

Et lors, par fois, n’ayant plus souuenance

Des gens & lieus, ce Pyrrhus cy ie touche,

Puis tout soudein me retire en la couche

205

Au loin de lui, connoissant qu’ay forfait,

Et pense auoir mes bras souillez de fait.


Assez souuent, cuidant Pyrrhus nommer

Ie nomme Oreste, & puis ie vien aymer

Ce changement, & faute en mon langage,

210

En la prenant ainsi qu’un bon presage.


Or ie te iure, en cœur bien douloureus,

Par mon lignage en ce point malheureus,

Et

[p. 155]

A ORESTES.

155

Et par le chef du lignage, qui tonne, Iuppiter.

Qui terre & mer, & son Ciel mesme estonne,

215

Et par les os de ton pere, oncle mien,

Certeinement qui te doiuent ce bien

Qu’ils sont vengez par ta main vaillamment,

Et au tombeau en repos doucement:

Ou ie mourray auant cours de nature,

220

Ou ie, qui suis de la progeniture

De Tantalus, seray bien tot, sans plus,

Femme de toy, extrait de Tantalus.


Fin de l’epitre de Hermione
à Orestes.

ANNOTACIONS
sur l’epitre de Hermione
à Orestes.

PYrrhus le fils d’Achilles renommé,


Ie n’ay esté d’auis de tourner ces deus vers
qui s’enuiuent, & qui se [lisent] en d’aucuns
liures Latins, comme superscription.

Alloquor Hermione nuper fratremq; uirumq;

Nunc fratrem, nomen coniugis alter habet.


Sois ton beau pere en exemple, & miroir

Qui batailla pour sa femme r’auoir,


Le Poëte entẽd de Menelaüs, oncle paternel

d’Orest

[p. 156]

156

d’Orestes, qui lui estoit aussi sõ Sire, ou beau-
pere, parce ce q̃ Orestes estoit espous de sa fille.

Quoy? nous auons un mesme ayeul tous deus:

Quand mon espous ne seroit tu ne peus

Nier que sois mon vray cousin germain.


Le Poëte entẽd Atreus pere de Menelaüs,
& pourtant ayeul paternel de Hermione: &
aussi pere d’Agamemnon, qui engẽdra Ore-
stes, & pourtãt aussi ayeul paternel d’Orestes.

Ton grand ayeul Pelops, puis Tantalus.

Fils Iupiter: si tu as bien nombre,

De Iupiter es cinquieme en degré.


La raison est, car Iupiter engẽdra Tantalus,
& Tantalus Pelops, Pelops Atreus, Atreus
Agamemnon, & Agamemnon Orestes.

Comme espous donq vien par ta forte main

Donner secours à ton espouse ici:

Comme cousin à ta cousine außi:


Le Latin porte,
Frater succure sorori:
Qui vaut à dire, frere donne secours à ta
seur: en quoy le Poëte abusiuemẽt prẽd le nõ
de frere & seur pour cousin & cousine car il
est certein que Hermione et Orestes estoiẽt
enfans des deus freres, à sauoir que Menelaüs
& Agamemnon: cõme aussi les Iuifs apeloiẽt
freres & seurs tous ceus qui estoient d’une
mesme ligne, en quelque degré que ce fust.

Qui

[p. 157]

157

Qui as porté armes contre ta mere,

Laquelle auoit trahi de mort ton pere.


Orestes tua Clytẽnestre, auec Egysthus son
paillard, qui auoiẽt tué son pere Agamemnõ.

Ie ne diray du Cigne mensonger,

Ne me plaindray pour Iuppiter charger.


Iupiter esprins d’amour de Leda femme de
Tyndarus, & mere d’Heleine, se mua en Ci-
gne, & vint pondre en son giron deus eufs,
de l’un desquels ilssirent Castor & Pollux, &
de l’autre Heleine & Clytemnestre.

Mais ie diray que sur un char nouueau,

Et estranger, fut menee, & rauie

Hors son païs la belle Hippodamie.


Hippodamie fille d’un roy d’Arcadie qui est
en Pelopõnese, à present la Moree, fut rauie
par Pelops, ayeul de Menelaüs, & menee au
char dudit Pelops par la trahisõ de Myrtilus.

Au lieu ou est un col de terre grand

(Quon dit Isthmos) deus mers loin separant:


Toute la terre est diuisee en quatre parties:
Premierement en terre ferme, qui se touche
& tient sans estre diuisee grandemẽt de mer
ou de fleuues: puis en Isle, qui est terre tota-
lement diuisee par la mer ou par fleuues:
Puis en terre quasi Isle, autrement dite Cher-
sonesus, qui est terre en long & large assez
espandue en la mer, mais toutefois tenant à

terre

[p. 158]

terre ferme. Puis y a Isthmos, qui est un
col de terre tenant à deus mers: son contraire est
apellé en Latin Fretum, & Porthmus: qui est un bras
de mer estroit entre deus grandes terres fer-
mes. Cetui Isthmos dont Ouide parle, est en
Achaïe, qui depuis ha esté dite Peloponnese,
à cause de Pelops qui y regna, & à present la
Moree: & ledit Isthmos separe la vile de Co-
rynthe d’auec celle de Megare, entre les-
quelles y auoit un temple dedié à Neptune.

Et puis Castor & Pollux bataillerent

Tant que leur seur d’Athenes ramenerent.


Heleine seur de Castor & Pollux, fut pre-
mieremẽt rauie aus ioutes, ou luites par The
seus, & menee en Athenes. Puis ses freres l’al
lerent conquerir, & amenerent auec elle
Ethra, mere de Theseus. Depuis fut encor
icelle mesme Helene rauie par Paris, & me-
nee à Troye.

Que plust aus Dieus qu’Achilles regretté,

Eust le dur trait d’Apollo euité.


Paris delacha son arc contre Achilles, & le temple d’Apollo: pour tant
le Poëte appelle le trait d’Apollo: ou il veut
dire qu’Apollo fauorisoit à Paris.

Fin de l’annotacion de la
huitieme epitre.

PREFACE SVR
L’EPITRE DE DEIA-
NIRE A HER-
CVLES.
*

DIodore ne veut afferme (ce semble)
qu’il y ayt eu plus de trois Hercules,
mais ceus qui ont bien cherché & lù, ont
trouué qu’il y en a eu si: dond le cinquie-
me est Indien, qui est nommé Belus: le sixie-
me est filz d’Alcmene, & de Iupiter, tiers de
ce nom, auquel Hercules sixieme sont attri-
buez les faits des autres. Et fut engendré en
cette sorte. Iupiter se transforma en guise
d’Amphitryon, mari d’Alcmene, & ce pen-
dant que le mari estoit en guerre, coucha
auec icelle Alcmene l’espace d’une nuit, qu’il
fit furer autãt que trois, pour en auoir meil-
leur iouissance: elle pensoit que ce fust son
mari qui fust retourné de la guerre pour l’ẽ-
bracer. En cete nuit là fut engendré Hercu-
les, lequel par Eurystheus Roy de Mycenes,
fut enuoyé contre les monstres, & à toutes
choses fortes, & dificiles à faire. Ce que Eu-
rystheus faisoit en faueur, & par la finesse de
Iuno, à fin que Hercules mourust. Car Iuno

le

[p. 160]

160

le hayoit comme engendré de son mari en
une autre femme: & pource lui enuoya les
serpens quand il estoit petit enfant au ber-
ceau, lesquels il etrangla. Et en tout & par
tout fut victorieus contre les monstres, mais
non pas contre les femmes, desquelles il fut
veincu trop vileinement. Car apres qu’il eut
veincu les monstres & surmõté tous les tra-
uaus qui lui estoient commandez par Eury-
stheus, il demoura cinq ans en un mõt d’Ar-
cadie: puis delaissant Megare fille de Creon
roy de Thebes, laquelle il auoit espousee, vint
demander en mariage Yole fille de Euryte
roy d’Echalie: & quand elle lui fut refusee,
s’en alla en Etolie, ou il print à femme Deïa-
nire, fille d’Oeneus, Roy de Calydon, & de la
Royne Althee, Meleager estant ia trespassé.
Mais trois ans apres s’en alla hors de Calydõ
de facherie d’auoir tué d’un coup de poing
Eurynõ, ieune enfant son seruiteur: & mena
auec lui sa femme Deianire, & son petit fils
Hyllus, qu’il auoit eu d’elle. Puis quand il fut
venu au fleuue Euenus, trouua Nessus le cẽ-
taure qui passoit les gens pour argent, lequel,
quãd il eut porté Deianire & passee outre le
fleuue, la voulut forcer: mais elle cria, & re-
quit l’ayde de son mari Hercules: qui estoit
en l’autre riuuage: lors Hercules le trauersa

de sa

[p. 161]

161

de sa sagette. Or Nessus sentant blessé à
mort, & se voulant finemẽt venger proomit à
Deianire de lui bailler une recepte pour fai
re que Hercules m’aymeroit iamais autre
femme qu’elle. Si lui dist, & enseigna qu’elle
baignast en huile, & en son sang qui decou-
loit de sa plaie, la chemise d’Hercules, & que
s’il la vétoit ainsi, iamais n’aymeroit autre
femme. Hercules, puis apres se souuenant
du refus que Euryte lui auoit fait de sa fille
Yole, & s’en voulant vẽger, vint aire guerre
contre les enfans d’Euryte, qui estoient To-
xeus, Milio, & Pithius: & auec l’ayde des
Archadiens, qui l’auoient acompagné au
partir du mont Pheneus, print d’assaut la
vile d’Echalie: tua les fils de Euryte, &
rauit Yole leur seur. De l’amour de la-
quelle il fut tant espris & abusé, qu’il endu-
ra sous elle toutes les choses qu’il auoit pre-
mierement enduree sous Omphale, Royne de
Lydie, & mena Yole captiue de l’isle Eu-
boe, à present Negrepont, au mont Ceneus,
pour sacrifier aus Dieus pour la victoire. Et
enuoya secretement Lychas son seruiteur do
mestique vers Deianire, qui estoit en la vile
de Trachine, à fin qu’elle lui baillast l’ha-
bit (soit surpli ou chemise, ou d’autre sorte)
duquel il auoit acoutumé se vétir quand

l

il fai

[p. 162]

il faisoit sacrifice. Mais Deianire, ayant su
q̃ son mari Hercules portoit amitié à Yole,
& desirant estre la premiere, & principale
en son amour, bailla au messager ledit habit
qu’elle auoit trempé en huile, & sang de
Nessus le Centaure, qui lui auoit donné ce
conseil, & Lychas le messager de ce n’en sa-
ouit rien: qui porta l’habit à Hercules, lequel
il vetit: & incontinent apres le poison entra
petit a petit dens son corps, & le tourmenta
à merueilles. Cela fut en l’an cinquantedeu-
zieme de son aage. Ainsi surpris de rage &
de fureur, getta en la mer le poure Lychas
ignorant du cas: & enuoya Lycimnius &
Iolaüs en Delphos vers Apollo, pour auoir
quelque remede à ce tourment: l’Oracle
commanda qu’on batist une haute tour de
bois au mont Oita, & du reste que Iupiter y
pouruoiroit. Iolaüs & ses gens firent le com-
mandement d’Apollo, se doutans de ce qui
auiendroit. Hercules en desespoir monta en
la tour, & le seul Philoctetes en reconnois-
sance des sagettes q̃ Hercules lui auoit don-
nees, y mit le feu: & incontinent la foudre
descendit tout à l’enuiron, qui brula la tour.
Iolaüs et Philoctetes venas puis apres pour
cueillir les os, n’en trouuerent point. lors
penserent, & creurent que Hercules estoit

transp

[p. 163]

163

transporté aus cieus. Iuno, à la requeste &
priere de Iupiter, monta sur son lict, & pro-
duisit Hercules tout vetu cõme si elle l’eust
enfanté. Ce que les nacions barbares ont
estimé qu’elle faisoit pour le faire son filz
adoptif: & lui donna Hebe, sa fille, en ma-
riage. Menetius fils de Actor fit premier sa-
crifice à Hercules d’un taureau, cheureau,
& belier. Mais pour retourner au propos,
Deianire ayant sù le tourmẽt en quoy estoit
son mari Hercules, pour l’habit empoisonné
qu’elle lui auoit enuoyé, lui escrit cette epi-
tre: remontrant premierement le tort qu’il
lui ha fait, & puis apres declarant son inno-
cence. Les compleintes & regrets sont repe-
tez souuent, comme de celle qui delibere de
se pendre. La fin fut telle que de grand dou-
leur & regret du tourment de son mari, pro-
cedant de par elle (toutefois innocente) elle
se pendit (cõme Diodore ha escrit) mesme
deuant que Hercules fut mort. Et Hyllus,
son fils, print Yole à femme apres la mort
de son pere, & par son commandement: puis
eut des enfans d’elle. Ceci est amplement
descrit par le Poëte au neuuieme liure de la
Metamorphose, & comment Hercules fut
deïfié: ce que ie ne recite, pour cause de
brieueté.

[p. 164]

164

TRADUCCION
DE LA IX. EPITRE
D’OVIDE.
*
Deianire escrit à Hercules.

La vile ou
regnoit
Euryte.

IOyeuse suis qu’Echalie veincure

A notre honneur, entre autres, est venue:

Mais ie me pleins que cil qui la conquit

Se laisse veincre à femme qu’il veinquit.


5

Vn bruit soudein ha couru par la Grece,

Qui est infame, & contre ta prouësse:

Hercules.

Que cil lequel Iuno, ne mile maus

Veincre n’ont pù par infinis trauaus:

Yole l’a dessouz le ioug rengé.

Eurist

[p. 165]

10

Eurystheus est ainsi de toy vengé,

Qui ne peut mieus que cela souhaiter:

Iuno.

Pareillement la seur de Iuppiter,

Maratre tienne, en doit faire grand feste,

De voir en toy ce vice deshonneste.


15

Tu ne fais pas, qu’ores sois aperçu

Estre le grand, qui pour estre conçu,

N’eut grande assez une seule nuict (voire

Si c’est un cas que lon doiue bien croire.)

Certes Venus plus que Iuno t’a nuit:

Iuno. 20

Car cette ci te chargeant iour & nuict

De mil trauaus, t’esleue en grande estime:

Venus.

L’autre t’abbat, & sous ses piedz t’oprime.


Auise un peu de toutes parts la terre

Que la mer bluë euironne & enserre,

25

Paix vient de toy, qui en terre est logee: ↓↓

Toute la mer est à toy obligee.

De tes biensfaits, & vertus acomplies,

Les deux maisons du soleil as remplies.

Le ciel, lequel apres ce monde ci

30

Te portera, tu as porté außi.

Hercules fort d’espaules, & de bras, ↓↓

Astres, & ciel soutint apres Atlas.


Qu’as tu gaigné sinon faire connoitre

Ton deshonneur, & par tout aparoitre,

35

Si tu conioints ta paillardise infame

Aus premiers faits, plein de loz, & de fame?

N’est ce pas toy qu’on dit auoir bien fort

l 3

Dens

[p. 166]

166

DEIANIRE

Dens ton berceau pressez iusqu’à la mort

Les deux serpens? chose grande, & insine,

40

Ia te montrant de Iuppiter filz dine.

Tu commenças trop mieus que tu n’acheues.

Les premiers faits, dond en loz tu t’esleues,

Estoient plus grans que ne sont les derniers:

Les derniers sont moindres que les premiers,

45

Qui t’esleuoient en honneur trionfant:

Cet homme est bien autre que lui enfant.

Celui lequel meinte beste cruelle,

Iuno deesse ennemie mortelle,

Ni Eurysteus Roy plein de malueillance,

50

Rendre veincu, dont ils sont pleins de honte,

Le seul amour meintenant le surmonte.


Obiecciõ.

Mais on me dit que suis bien renommee,

Quand d’Hercules ie suis femme nommee:

Iupiter.

Qui pour beau pere ay cil qui là sus tonne

55

Par ses cheuaus, ausquelz la course il donne.


Comme les beufs diuers de taille ou d’aage,

Ne font bien ioints ensemble au labourage,

Ainsi la femme est mal appariee,

A un mari plus hautein mariee.

60

Ce n’est honneur que l’estat ou noblesse,

Mais c’est labeur, quand elle charge & blesse

Celui qui vient s’y ioindre, & atacher.

Quelconque femme appete de chercher

Vn bon parti, qu’elle son pareil quiere.

Mon

[p. 167]

A HERCVLES.

167

65

Mon mari est tousiours de moy arriere:

Ie connoy mieus l’estranger qu’on rencontre,

Que mon mari qui bataille alencontre

Des monstres forts, & des horribles bestes.


Moy poure vesue en prieres honnestes

70

Dens ma maison toute seule adonnee,

Suis en grand peine, & tousiours malmenee

De pensemns que mon mari ne meure

Par monstres forts, qu’il poursuit à toute heure.

Entre Lions, qui quierent à repaitre,

75

Entre Sangliers & Serpens ie pense estre:

Ie voy les chiens acharnez dessus lui,

Meint songe vein me trouble, & donne ennui,

Foye & poulmon qu’es bestes on regarde,

Et tout cela ou de nuict lon prend garde.


80

Moy malheureuse enquier de tout le monde

Quel bruit de toy y court tout à la ronde:

De toy ne puis sauoir rien de certein:

Doute est chaßé par l’espoir incertein,

Et puis l’espoir est chaßé par le doute.

85

Nul n’est ici de ta parenté toute:

Ta mere est loin, laquelle est desplaisante

Qu’à Iuppiter elle fut onq plaisante.

Amphitryon ton pere, n’est ici

Hyllus.

Auecques moy, ni notre fils außi.

90

Eurstheus seul ie sens en moy sans cesse,

L’executeur du tort de la deesse,

Et de son ire inique encontre toy,

l 4

Et

[p. 168]

168

DEIANIRE

Et laquelle ire est trop longue pour moy.


Or ce m’est peu que tout cela ie porte,

95

Mais loin de moy ton amour se transporte,

O Hercules, & peult chacune femme

Estre de toy enceinte par diffame.

Ie ne vueil point ici dire comment ↓↓

Augé tu pris auec efforcement,

100

Dedens un val qui est en Archadie,

Ni qu’engrossas la Nymphe Astydamie, ↓↓

Ni acuser tes impudiques meurs

D’auoir forcé cinquante filles seurs, ↓↓

Sans qu’une seul ait esté delaissee

105

Qui de par toy n’ait esté embrassee:

Mais seulement, pour ton forfait recent,

D’un cas bien laid, & à toy non decent,

Omphale.

D’une putein faut que ie parle & die, ↓↓

Dont suis maratre à Lamus de Lydie.


110

Meandre fleuue, en une mesme terre

Qui vire fort (l’eau ne prend droit son erre

Aint bien souuent la reçoit & repoulse)

A veu orné en femme molle, & douce

Hercules fort: son col, qui les hauts cieus

115

Trouua legers, eut carquan precieus:

Et d’enchainer il n’a eu honte encor

Ses puissans bras auec bracelets d’or,

Ni de parer ses membres vertueus

De diamans, & rubis somptueus,

120

Et autrefois fut sous ces puissans bras

Le

[p. 169]

A HERCVLES.

169

Le fort Lion de Nemee mis bas:

La peau duquel cil qui en fut le maitre

Porte sur soy à son coté senestre.

Tu as osé ta perruque aspre & forte,

125

D’un ruben peint lier tout en la sorte

Que fille ou femme: Or auec blanc Peuplier ↓↓

Conuenoit mieus à toy de la lier.

Nulle honte as d’auoir en ta luxure

Ceint le tien corps d’impuqieu ceinture

130

A la façon d’une femme eshontee:


A ton esprit ne s’est representee ↓↓

Aucunement, la personne, ou figure

Diomedes
Roy de
Thrace.

Du fauz tyran, plein de cruauté dure,

Qui fit manger les gens à ses cheuaus:

135

En cet habit, auquel tant peu tu vaus, ↓↓

Si Busiris t’eust vù, n’en eut fait conte:

De toy veinqueur lui veincu eust eu honte.

Et Anteüs les rubens de ton col ↓↓

Arracheroit, pour souz tel homme mol,

140

Et femenin, ne demourer soumis

En deshonneur, & estre à la mort mis.


On dit de toy qu’entre Ioniques filles, ↓↓

Portes panier, & qu’entre elles tu files,

Creingnant, ainsi qu’une simple chambriere,

145

D’estre batu de ta maitresse fiere.

O Hercules, n’as tu point de vergoingne

De ta main mettre à si basse besongne,

Qui autrefois par tes faits tant notoires

l 5

Fut

[p. 170]

170

DEIANIRE

Fut apliquee à si hautes victoires?

150

De ton gros doigt, qui est fort & robuste,

Tu vas filant, & rens conte au pois iuste ↓↓

De ta fusee au pris de ta filace

A ta maitresse ayant beauté de face.

Ha quant fuseaus, qu’en filant tu tordois,

155

Tu as rompus de tes gros & forts doigs?


On dit de toy, malheureus hebeté,

Que trop creignant d’estre bien fouëté

De ta maitresse, as tremblé à ses pieds.

Toy desarmé tes faits tant publiez

160

Lui racontas, que taire tu deuois:

C’estasauoir qu’estranglé tu auois

Les serpẽs

Les longs Serpens, lesquelz en ton enfance

Entre tes mains pressas à grand puissance,

Quãd de leur queuë ils faisoiẽt des tours maints

165

Tout alentour de tes petites mains.


Tu racontas que git mort puis apres ↓↓

En Erymanthe, ou croissent les Cypres,

Le grand
Sanglier.

Le grand Sanglier, dont la pesante charge,

Fache la terre, & trop la presse, & charge.


Diomed. 170

Diomedes außi tu n’as point tù,

Duquel la teste au croc de fer pointu

Tu as plantee en sa maison de Thrace:

Ni ses cheuaus, & meinte iument grasse

De l’humain sang, tu n’as tù außi bien:


Gerion. 175

Ni Gerion, triple monstre, combien

Que tous les trois faisoient un corps unique,

Ger

[p. 171]

A HERCVLES.

171

Gerion riche en betail Hispanique:

Cerberus.

Ni Cerberus, la tres horrible beste,

Qui en un corps eut außi triple teste,

180

Auec serpens en son col enlassez,

Qui de siffler n’estoient iamais lassez.


l’Idre, ser-
pẽt à cens
testes.

Ni le serpent taire tu n’as voulu

Qui de son damp, & perte ha mieus valu:

Car en perdant une teste abatue

185

Deus lui venoient pour la teste perdue:


Anteus.

Ne cil lequel, perdant terre, & son estre,

Tu suffoquas entre ton bras senestre

Et ton bras droit, grand Geant pesant & fort,

Qui te sentit encor estre plus fort.

Les Cen-
taures.
190

Puis tu n’as tù les Centaures diformes, ↓↓

Mal se fiant en leurs corps de deus formes,

Et en leurs piedz: dont la troupe orde, & sale

Tu dechassas hors des monts de Thessale.


Peus tu conter, ces hauts faits de vertu,

195

Toy delicat d’escarlate vétu?

Et ne veut point ta langue honnestement

Se retenir pour ton mol vétement?

Mais, qui plus est, ta dame trop aymee

S’est deuant toy de ton armure armee,

200

Et ha porté cette belle despouille

De son captif, qui en l’amour se fouille.


Ironie.

Or meintenant sois fier, & haut de cœur,

Va raconter les faits de toy veinqueur.

Ce qu’à bon droit tu ne serois, en somme,

Certe

[p. 172]

172

DEIANIRE

Omphale. 205

Certeinement elle se montra homme:

A laquelle est inferieur d’autant

Que ton haut cœur, lequel eut de loz tant,

C’estoit bien plus à toy de surmonter

Que monstres forts que tu as pu donter.

210

A elle vient de tous tes faits l’honneur:

Sors de tes biens: le fruit & le bon heur

Ta dame prend de toute ta louenge.


O deshonneur, & vilein cas estrange!

Omphale.

Sur son coté ta dame ha atachée

215

La dure peau du Lion arrachee

Tu es deçu, sans entendre cela,

Du Lion n’est cette despouille là,

Mais c’est la tienne, &, à ce que ie voy,

Le fort Lion, veinquis, & elle toy.


De l’Hy-
dre.
220

Les traits plongez dans le sang du serpent

La femme porte, & son coté pend,

Qui sa quenoille, estant chargee, & pleine,

Ne peult porter quasi que bien à peine:

Et est sa main de la massue armee,

225

Qui ha souuent meinte beste assommee:

Et si ha vù, & ha fait aparoir

De son mari les harnois au miroir.


Ces cas i’auois ouï tant seulement,

Et pouuois bien ne croire entierement

230

Tout ce bruit là, qui de bien loin prouient:

Mais de l’oreille à l’œil mon mal s’en vient,

Et ma douleur trop facheuse, & amere:

Lon

[p. 173]

A HERCVLES.

137 [sic.] [sic pour 173]

Yole.

Lon me fait voir la paillarde étrangere, ↓↓

Que lon m’ameine ici deuant mes yeus:

235

Et ie ne puis un cas tant odieus

Dißimuler, ni ma douleur tresforte:

Tu me permets encor qu’on la transporte:

Meintenant vient, & deuant tous arriue

Yole.

(Qu’il me faut voir mal gré moy) la captiue:

240

Et ne vient point en triste estat, ainsi

Comme captifs, pleins de dueil, & souci,

De leur fortune aportans témoignage,

En abaissant, & cachant leur visage.

Elle se marche esleuee, & pompeuse,

245

Luisante en or, & robbe precieuse.

En tel estat comme tu mesmement

Fus en Phrygie orné trop mollement:

Son œil hautein sur le peuple elle gette,

Non pas ainsi que captiue, ou sugette,

250

Mais comme dame en son trionfe heureuse:

On penseroit qu’elle est victorieuse

D’Hercules preus, & mieus ne pourroit estre

Si son païs, & pere estoient en estre.

Parauenture außi que Deianire

255

Sera laissee, & dechassee en ire

Par Hercules, & cette amie infame

Ne sera plus s’amie, mais sa femme.

Hymen, qui est le Dieu de mariage,

Conioindra donq par un trop laid usage

260

Les corps vilains de l’Eurytide Yole

Et

[p. 174]

174

DEIANIRE

Et d’Hercules, plein de pensee fole.


Ie pers l’esprit touchant ce pensement:

Dessous moy court froideur, & tremblement,

Et puis ma main paresseuse, & pesante,

265

En mon giron repose languissante.

Entre plusieurs certes tu m’as aymee,

Mais par honneur, & bonne renommee:

Ne te repens de m’aymer par vertu,

Tu as pour moy par deus fois combatu.

Pachico-
lam.
270

Acheloüs cueillit sa corne route, ↓↓

Dens son eau roide, en pleurant, puis en doute

Cacha dedens sa teste bien frotee.

Et de sn sang cheualin l’eau gáta

Lors que ton trait venimeus le tua.


275

Mais que me sert ainsi mettre en auant

Tous ces propos? puis, qu’en te rescriuant

Le bruit accourt, qu’en trop mortelle peine

Est mon mari par la poison vileine

De la chemise enuoyee par moy?


280

Ha, qu’áy ie fait? & iusqu’à quel esinoy,

Iusqu’à quel point m’a reduite, & rengee

L’amour ialouze à tout malheur forgee?

Que doutes tu cruelle Deianire

Presentement la dure more eslire?


285

Le tien espous mourra il en tourment ↓↓

Au mont Oita, tresmiserablement:

Et tu viuras toy cause du malheur,

Lui

[p. 175]

A HERCVLES.

175

Lui estant mort en tresápre douleur?

Et puis quel porte onques témoignage

290

Qu’à Hercules suis iointe en mariage?

Le témoignage en sera par ma mort.


Regrets de
Deianire.

O Meleagre, O mon frere ia mort, ↓↓

Tu connoitras assez tot, pour le seur,

Que par ma mort außi ie suis ta seur.


295

Que doutes tu cruelle Deianire

Presentement la dure mort eslire?


O! ma maison malheureuse, & ma race,

Haut esleuee, & puis par malheur basse!

Oeneus.

De ses enfans mon pere est delaißé,

300

Et de vieillesse il est ia tout caßé.

Tydeus mon frere hors son païs errant, ↓↓

S’en va bien loin terre estrange querant.

Meleagre.

L’autre fut vif auec feu fatal né: ↓↓

Althee.

Ma mere s’est le coup morel donné.


305

Que doutes tu cruelle Deianire

Presentement la dure mort eslire?


Par la loy ceinte en mariage enclose,

Ie pry n’auienne onq cette seule chose

De m’estimer qu’expres t’ay fait ce tort

310

Pour te distraire en te mettant à mort.


Nessus.

Quand de Nessus le cœur d’amour preßé,

Fut de ton trait roidement trauersé

Lors il me dit (en me iouant faus tour)

Mon sang coulant peut attraire l’amour:

315

Voilà pourquoy l’abit ie t’ay transmis,

Que

[p. 176]

176

DEIANIRE A HERCVLES.

Que dens ce sang, trop venimeus, i’ay mis.


Que doutes tu cruelle Deianire

Presentement la dure mort eslire?

Eneus.

Or adieu donq mon pere en ton vieil aage:

Gorge. 320

Adieu ma seur, & adieu d’auantage

Tydeus.

Le mien païs, & mon frere, lointein

De mon païs, errant & incertein.

Adieu außi, o iournee derniere,

Et à mes yeus la derniere lumire:

Hercules. 325

Adieu mari qui du mal que te fis

Sauuer te vueille: Adieu Hyllus mon fils.


Fin de la neuuieme epitre qui est de
Deianire à Hercules.

ANNOTACIONS
sur la precedente Epitre de
Deianire à Hercules.
*

Paix vient de toy, qui en terre est logee:

Toute la mer est à toy obligee.


Le Poëte dit ceci pour raison des mõstres,
& des brigãs, & tyrãs q̃ Hercules auoit tué.

Hercules fort d’espaules, & de bras,

Astres, & ciel soutint apres Atlas.


C’est une ficcion qui ha pris son ocasion
de ce que Hercules fut Astrologue, & en

science

[p. 177]

177

science d’Astrologie succeda à Atlas.

Ie ne vueil point ici dire comment

Augé tu pris auec efforcement,


Augé fut fille de Alesus roy d’Archadie,
qui eut de Hercules un fils qui fut nõmé Te-
lephus, par ce qu’il auoit esté nourri d’une
cerue, que les Grecs apellent Elaphos.

Ni qu’engroissas la Nymphe Astydamie,


Astydamie, fut fille du Roy Ormenus, qui
la refusa bailler à femme à Hercules, sachãt
qu’il auoit Deianire; Hercules irrité de ce,
lui fit guerre, print sa vile, le tua, & rauit &
depucella Astydamie, de laquelle il eut un
fils nommé Ctesippe.

Et puis des seurs au nombre de ciquante [sic.] [sic pour cinquante].

Hercules en une nuict despucella les cin-
quante filles de Thepsis Athenien, lesquelles
il engrossa toutes, chacune d’un fils, qui furẽt
nommez les Thespiades: & le croyez.

D’une putein faut que ie parle & die,

Dont suis maratre à Lamus de Lydie.


Le poëte dit ceci de Omphale, royne de
Meonie, & Lydie, que Hercules ayma tant
qu’il se rendit fort suget à elle: sous laquelle
il endura les mesmes choses qu’il fit depuis
sous Yole: de ladite Omphale il eut un fils
nommé Lamus, duquel Deianire se dit estre
maratre.

m

Or

[p. 178]

178

Or auec blanc peuplier

Conuenoit mieus à toy de la lier.


Peuplier est un grand arbre, croissant pres
des eaus: dont il y en ha de deus sortes, c’est
à sauoir qui ont les fueilles blanches, & d’au
tres les ont noires.

A ton esprit ne s’est representee

Aucunement la personne ou figure

Du fauz tyran, plein de cruauté dure,

Qui fit manger les gens à ses cheuaus.


Le Poëte recite les faits cheualeureus de
Hercules, dont la souuenance lui deuroit fai
re honte, & le retirer de ses laschetez & pail[]
lardises infames. Par ce tyran est entendu
Diomedes, Roy de Thrace, qui faisoit man-
ger à ces cheuaus les gens qui passoient par
son païs: mais Hercules le fit mourir de pa-
reille mort.

En cet habit, auquel tant peu tu vaus,

Si Busiris t’eust vù, n’en eut fait conte:

De toy veinqueur lui veincu eust eu honte.


Busiris estoit Roy d’Egypte, que Thrasius
enseigna tuer en sacrifice les estrãgers, pour
faise auoir l’eau au païs plein de seicheresse:
lequel Trasius fut premier tué pour expe-
rience de son conseil: & comme Busiris en
vouloit autant faire à Hercules, Hercules le
tua lui mesme.

Et

[p. 179]

179

Et Anteüs les rubens de ton col

Arracheroit, pour souz tel homme mol,

Et femenin, ne demourer soumis

En deshonneur, & estre à la mort mis.


Anteüs estot un geant de Lybie, grand
luicteur, que Hercules suffoqua.

On dit de toy qu’entre Ioniques filles,

Portes panier, & qu’entre elles tu files,


Ionie est une contree pres de Meonie, &
pres du fleuue Meandre, en laquelle sont
Ephese & Smyrne, viles, & le fleuue Caistre.
En ce païs là estoit Hercules auec la Royne
Omphale, qui le faisoit filer & porter le pa-
nier comme une chambriere.

Tu renz conte au pois iuste

De ta fusee au pris de ta filace

A ta maitresse ayant beauté de face.


Le Poëte veut dire que la grande beauté de
la Royne Omphale, rendoit Hercules si be-
ste & si suget.

Tu racontas que git mort puis apres

En Erymanthe, ou croissent les Cypres,

Le grand Sanglier.


Erimanthe est le mont d’Arcadie, ou Her-
cules tua le grand Sanglier qui gastoit toute
la contree.

Puis tu n’as tù les Centaures diformes,

Mal se fiant en leurs corps de deus formes.


m 2

Les

Les Centaures estoient monstres, en Thes-
salie, demi hommes & demi cheuaus, les-
quels Hercules deffit en troupe, tuant une
partie, & chassant l’autre.

Lon me fait voir la paillarde étrangere,

Que lon m’ameine ici deuant mes yeus:

Et ie ne puis un cas tant odieus

Dißimuler.


Le Poëte apres auoir long tems parlé
d’Omphale, parle meintenant en cet endroit
d’Yole, la derniere femme que Hercules ay-
ma, retournant à son premier propos, & com
mencement de l’epitre. Pendant qu’Hercu-
les estoit ainsi efeminé & abusé en l’amour
d’icelle Yole, Deianire lui enuoya la chemise
empoisonnee, n’y pensant autre mal, sinon
qu’elle eust la vertu de retirer Hercules de
l’amour de l’autre, cõme faussemẽt lui auoit
donné entendre le Centaure Nessus. Voyez
la Preface de la presente epitre de Deianire.
I’ay escrit Yole par Y, pour le diuiser d’auec
o, à fin que lon ne lise Iole par deus syllabes,
comme lon fait Ioram & Ioseph: ce qui cor-
romproit le vers.

Acheloüs cueillit sa corne route,

Dens son eau roide, en pleurant, puis en doute

Cacha dedens sa teste bien frotee.


Acheloüs fleuue d’Acarnanie, non loin

d’Etolie

d’Etolie, ou estoit la ville de Calydon, com-
batant contre Hercules pour Deianire, se
mua en serpent, puis en taureau, à qui Hercu
les rompit la corne: & le croyez ainsi.

Le tien espous mourra il en tourment

Au mont Oita, tresmiserablement?


Oita est une montaigne entre Thessalie,
& Achaïe, sur laquelle Hercules se fit bru-
ler, pour finir le tourment que la chemise
empoisonnee lui donnoit. I’ay escrit ledit
nom de montagne par la diphtongue oi,
que nous François auons prinse des Grecs
ou que les Grecs ont prinse de nous, & que
nous prononçons selon leur ancienne, &
vraye prononciacion qu’ils prononçoyent la
diphtongue omicron iota: combien que
les modernes Grecs, pour la plus grãde part,
proferent ladite diphtongue par i, simple.
Ainsi donq ie pronõce Oita, comme croitre,
voir, voisin, oison, toisõ, loisir, ioye: ce qui est
bien plus propre & naturel à notre langue,
que de le mettre par la diphtongue œ,
comme font les Latins, qui n’ont pas la diph-
tongue oi, comme nous, & nous aussi n’a-
uons pas la diphtongue œ, comme eus, au
moins qui nous soit propre.

O Meleagre, O mon frere ia mort,

Tu connoitras assez tot, pour le seur,

m 3

Que

Que par ma mort außi ie suis ta seur.


Le Poëte veut dire que comme Meleagre
est mort pour l’amour qu’il portoit à Ata-
lante, aussi Deianire mourra pour l’amour
qu’elle porte à Hercules: & par ce fait de-
montrera qu’elle est sa femme, l’aymant
iusques au mourir.

Tydeus mon frere hors son païs errant,

S’en va bien loin terre estrange querant.


Tydeus estoit ainsi fugitif, pource qu’il
auoit tué, sans y penser, son frere Mena-
lippus.

L’autre fut vif auec feu fatal né.

Quant Meleagre fut nouueau né, sa mere
vit les Deesses fatales mettre au feu un tison
ardent, en disant, O enfant, tu viuras tant que
ce tison durera: lors sa mere retira du feu
ce tison, & le garda: puis en fin, par
vengeance, le mit au feu: &
ainsi mourut Meleagre.
Voyez le huitie-
me liure de la
Metamor-
phose.

Fin de l’Annotacion de l’Epitre
de Deianire.

PREFACE SVR
L’EPITRE D’ARIADNE
A THESEVS.
*

MInos roy de Crete, à present Candie,
fils de Iupiter & d’Europa, fit guerre
contre les Atheniens, pource qu’ilz auoient
par trahison occis son filz Angrogeus: Et
apres plusieurs grans batailles les contrein-
gnit que tous les ans pour punicion ils en-
uoyeroient sept ieunes filz, & sept filles pu-
celles en Crete, pour estre deuorez du Mi-
notaure, que Pasiphae, femme de Minos,
auoit engẽdré, couuerte du taureau par l’art
& subtilité de Dedalus, lors que son mari
estoit en guerre contre les Atheniens. Or
auint que le sort des Atheniens tomba sur
Theseus, comme nous auons dit en la Pre-
face de l’Epistre de Phedra à Hippolit: & alla
en Crete pour estre deuoré par le Minotau-
re. Mais Ariadne estant esprise de sa beau-
té, & bonne grace, l’auertit, & lui donna le
moyen commẽt il occiroit le Minotaure, &
comment il eschaperoit, & sortiroit du labi-
rynthe, Ainsi Theseus s’en retourna victo-
rieus, & departant de Crete de nuict secrette

m 4

ment

ment auec Ariadne, & Phedra sa seur, s’en
vint prendre port en l’Isle dite autrefois Die,
& puis apres dite Naxos, & à present Nicsie:
ou il eut auertissement de Bacchus, de laisser
Ariadne, & pour cause de creinte d’aller con
tre la volonté de Bacchus, laissa Ariadne en
cette Isle endormie parfondement: & sans
elle s’en retourna en son païs. Elle à son ré-
ueil se voyant seule, & ainsi laschement de-
laissee par Theseus, lui escriuit cette Epitre
suiuante, comme le Poëte feint. Par laquelle
elle l’acuse de cruauté, trahison, & ingrati-
tude. Et en fin apres plusieurs regretz & cõ-
pleintes, le prie de reuirer son nauire, & faire
voile vers elle pour l’accueillir & repren-
dre. La fin fut telle que Theseus ne retourna
point la querir, mais Bacchus la trouua en
cette isle, & la print pour femme, & la trans-
porta aus cieus auec sa couronne: & ha esté
transmuee en sine qui s’apelle Couronne. Le
Poëte descrit bien sa transmutacion au
premier liure de l’art d’aymer
& au tiers des Fastes, & au
huitieme de la Me-
tamorpho-
se.

Fin de la Preface.

TRADVCCION
DE LA X. EPITRE
D’OVIDE.
*
Ariadne escrit à Theseus.

EN toute beste ay trouué amitié

Trop plus qu’en toy, qui n’as nulle pitié.

Il ne pouuois estre, certeinement,

Pis qu’auec toy, ô plein de faus serment.

5

Ce que tu lis, Theseus, i’enuoye à toy,

Du port duquel tu departis sans moy:

Ou m’a trahi & trop deçu mon somme,

Et toy, qui bien y auisois, faus homme.

C’estoit au tems auquel premier la terre

m 5

Boit

[p. 186]

186

ARIADNE

10

Boit la rosee außi clere que verre,

Et que dessus les vert fueillus rameaus

Chantent cachez les beaus petis oiseaus.

Ie ne say pas si lors i’estois veillante,

Ou du sommeil encor toute pesante,

15

Quand i’estendois dedens le lict mes bras

Cherchant Theseus, mais il n’y estoit pas:

Parquoy mes mains deuers moy retiroye

Et puis apres encor les auançoye.

Deus ou trois ie tátay de tout point

20

Dedens le lict, Theseus n’y estoit point.

Creinte chassa le sommeil loin de moy.

Lors me leuay toute pleine d’esmoy,

Sautant du lict assez habilement,

Auquel Theseus n’y estoit nullement.

25

Soudein ie fy ma poitrine sonner

De coups de poing que ie me vins donner:

Et comme estoient mes cheueus mal en ordre:

Par despit vins les arracher & tordre:


A la clarté de la Lune luisant

30

Si verray rien qu’arene, vais visant:

Mon œil ne voit qu’arene, & que riuage.

Puis ça puis là ie cours sans meintien sage.

L’arene haute, à mes piedz trop durette,

Tardoit les pas de moy ieune fillette.

35

Ainsi à moy, qui par toute la riue

Criois, Theseus, auec son de voix viue,

Les creus rochers, par leur trespiteus son,

Raport

[p. 187]

A THESEVS.

187

Raportoient lors & redisoient ton nom.

Tant de fois donq que t’apeloit ma voix,

40

Le lieu außi t’apeloit tant de fois:

Ce lieu vouloit se montrer secourable,

En respondant à moy tant miserable.


Vn mont y eut auquel peu d’arbres croissent, ↓↓

Et au sommet bien clers y aparoissent,

45

C’est un Rocher en pendant meintenant,

Que flot de mer auec bruit va minant:

Ie montay là (le courage m’aydoit:)

Estant là sus, ma vuë s’estendoit

Bien loin sur mer, & vis ta nef lointeine,

50

D’un vent singlant ie vy ta voile pleine:

(Des vens cruelz me suis seruie außi:)

Ou ie la vy, ou me semblant ainsi,

Ie deuins toute außi froide que glace,

Et demouray demi morte en la place.

55

Mais le grand dueil, & la douleur puissante,

Ne me tint pas trop long tems languissante:

Ce dueil m’excite, il m’excite, & m’emhorte

Crier, Theseus, tant que puis à voix forte:

Ou t’enfui tu (ie m’escrie) reuire:

60

O faus Theseus, remaine ton nauire:

Car il n’a pas son nombre entier & plein.

Ainsi criois apres toy bien à plein,

Et ne pouuant tousiours crier bien haut,

Ie viens supplir de ma voix le defaut

65

A coups de poing, dont ie frappois sans cesse

Mon

[p. 188]

188

ARIADNE

Mon estomac, & cœur plein de tristesse.


A brief parler, en cette destresse ample,

Mes maus & mots estoient meslez ensemble.

Et puis encor haussant en l’air mes mains,

70

Et les batant te fy des sines meints,

Afin que si tu n’usses pù m’entendre,

Tu m’usses vù les mains debatre & tendre:

Et si pendi à un baton bien long

Vn linge blanc, t’amonnestant adonq

75

Qu’estois laissee en ce lieu despouruuë:

Puis tot apres ie te perdu de vuë.

Lors ie pleuray (ia du precedent dueil

Ma tendre ioue estoit lasse, & mon œil.)

Mais que pouuoient mes yeus alors mieus faire

80

Que de pleurer en ce lieu solitaire,

Puis que desia tes voiles estendues

Estoient bien loin de mon regard perdues?


Ou ça, & là courant m’en suis allee,

Toute seulette, & toute escheuelee,

85

Ainsi que fait la Bacchante à sa guise, ↓↓

Quand de fureur Bacchique elle est surprise:

Ou froidement sur un roc m’en vins seoir

Pour la grand mer mieus contempler & voir:

COmme mon siege estoit de pierre froide,

90

Pierre ie fus aßise en pierre roide.


Vers notre lict souuent aller ie veus.

Qui nous deus eut, mais n’en put rendre deus.

Mieus ie ne puis que marcher en tes pas,

Au

[p. 189]

A THESEVS.

189

Au lieu de toy, qui auec moy n’es pas:

95

Et que baiser le linge ou ie couchois,

Toute moite encor de toy, qui me touchois.

Dessus le lict ie me baisse, & m’abouche:

Puis de mes pleurs estant pleine la couche,

Lui vais criant, deus y auons couché,

100

Rens en donq deus: ou est l’autre caché?

Nous sommes deus venu coucher ici,

Pourquoy donc deus n’en retournons außi?

O lict pariure, ingrat, plein de cautelle,

La plus grand part de nous, las, ou est elle?


105

Ha, que feráy ie? Et seulette ou iráy ie?

Rien n’est ici qui mon grand dueil allege:

L’isle est deserte, & ny voy nul ouurage

De gens, ou beufs, propres au labourage.

De toutes pars on voit le bout de terre,

110

Et l’eau de mer qui l’enuironne & serre:

Nul nautonnier n’appert en mer hauteine,

Ne nulle nef tient ci voye incertaine


Combien que i’usse ores propices vens

Pour nauiguer, & de nauz & des gens

115

(Pren qu’ainsi soit) mais ou pourrois ie tendre?

En mon païs ne pourrois terre prendre:

Car tu peus bien facilement sauoir

Que ne me veut mon pere receuoir.

Quoy qu’à souhait i’eusse la mer bonace,

120

Et qu’Eolus retinst des vens l’audace,

Hors mon païs tousiours serois vagante.


O Crete

[p. 190]

190

ARIADNE

O Crete belle, en cent bourgs abondante,

Ou Iuppiter fut nourris, desormais,

Pour mon forfait, ne te verray iamais:

125

Car i’ay trahi mon païs & mon pere,

Le iuste Roy (double chose bien chere)

Quand, ô Theseus, le fil pour sauf conduit

Ie te baillay, qui sans mal t’a conduit

Dens le tortu labirynthe & obscur:

130

Quand me disois, par le danger tresdur

Auquel ie suis, ie ure en la main tienne,

Tant que viurons nous deus, tu seras mienne.

Or nous viuons, & tienne ne suis point:

Si femme vit, estant en ce dur poinct

135

Enseuelie en trahison maudite

De son mari, & en tous maus confite.


Que pleust aus Dieus quãd ta main fut armee

De la massue, ainsi m’ust assomee

(O desloyal, & menteur faussement)

140

Comme mon frere assommas lourdement.

Au moins la foy que tu m’auois promise

Fust par ma mort bien tot à sa fin mise.


Or meintenant non seulement ie pense

Quels maus i’auray, mais mon esprit pourpense

145

Tous les grans maus de Fortune insensee

Que peut soufrir la femme delaisse:

A mon esprit se presentent cent formes

De dure mort, terriblement diformes:

Et moindres maus ha la mort corporelle

Que

[p. 191]

A THESEVS.

191

150

Que la doutance, & atente d’icelle.


Ie doute ia que tot les loups courront

D’ici, de là, que me deuoreront

Auec leur dent rauissante, & habile.

Parauanture encores que cette isle

155

Nourrit ici non seulement des loups,

Mais tygres fiers, auec des lions rous:

Et puis on dit que la mer aus riuages ↓↓

Gette souuent de grans phouques sauuages.


Et qui pourra me garentir außi

160

De receuoir maints coups d’espee ici?

Il ne m’en chaut, mais que tant seulement

Serue ne sois, liee estroitement

De grosse corde, ou de cheine pesante:

Mais que ne sois comme poure seruante

165

Filant la laine en grand sugeccion,

Qui noble suis de generacion,

Qui le Roy Minos ay pour mon pere.

Pasiphaë.

Et puis la fille à Phebus pour ma mere:

Et (ce qui est encores d’auantage)

170

Qui t’ay promis la foy de mariage.


Sur terre ou mer si ie gette ma vuë,

Ou sur la riue, ayant grand’ estendue,

Terres & mers me font de grans menaces:

Le ciel restant, ie crein des Dieus les faces

175

Aus yeus mortelz aportans frayeur grande.

Ie suis laissee en proye, & en viande

A toute beste en ce facheus destour.


Bien

[p. 192]

192

ARIADNE

Bien qu’il y eust des gens ci alentour,

Aus [estrangers] ne puis aiouter foy,

180

Qui sis desia trop deçuë par toy.

Ha, plust aus Dieus qu’Androgeüs mon frere ↓↓

Fust en ce monde, & en vie prospere,

Et n’ust esté, ô Athenes, defait, ↓↓

Qui mort des tiens soufriz pour ce forfait:

185

Et ta massue, ô Theseus, de neuds pleine

Minotau-
re.

N’ust l’homme & beuf assommé en grãd peine:

Et que le fil baillé ne t’usse pas:

Pour te conduire au retour pas à pas:

Fil bien souuent de main en main tiré,

Le labi-
rynthe.
190

Quand du chemin tortu t’es retiré.


Ie ne suis point certes emerueillee

Que deuers toy la victoire est allee,

Et que tu as l’homme, & beuf mis à mort:

Ton estomac de fer bien dur & fort

195

Ne pouuois pas par la corne estre ouuert.

Combien que tu n’usses esté couuert,

Si auois tu assez pour ta defense

De ton cœur dur & de grant resistence:

Là tu as mis aïmans, & caillous:

En ton
cœur.
200

Là dedens as un Theseus passant tous

Caillous tresdurs en force, & en durté.


O faus dormir, & plein de cruauté,

Qui m’as tenue ainsi pesante! mais

Ie deuois estre assopie à iamais

205

Du long sommeil de l’eternelle nuict.

O vens

[p. 193]

A THESEVS.

193

O vents cruelz, prompts à ce qui me nuit,

Et à me faire en dueil, & pleurs confire!

O main cruelle, ayant voulu occire

Minotau-
re.

Mon frere, & moy! O foy par trop cruelle

210

Qui ha le nom, & non l’efect en elle,

Laquelle foy t’ay donnee à fiance

A ta requeste, & à ta grande instance.


Contre moy femme, ont trois choses en somme

Trop conspiré, la foy, le vent, le somme.

215

Ie ne verray donq point la larme amere,

(Quand ie mourray) de ma piteuse mere:

Et ie n’auray nul parent en ces lieus,

Qui de ses doigs viendra clorre mes yeus.

En l’air estrange, & region facheuse

220

S’en volera mon ame malheureuse:

Et nul parent ou ami ne viendra,

Qui de mon corps mort auec sa main oindra:

Mes les oiseaus de la mer voleront

Dessus mes os, qui sans tombeau seront.

Ironie. 225

Voilà l’honneur, le sepulcre, & cercueil

Qu’ay merité, pour t’auoir fait recueil.


Tu t’en iras en Athenes, & puis

Estans reçu tresbien en ton païs,

Quand tu seras entre tes peuples haut,

230

Et conteras que ta prouesse vaut,

Comme as tué l’homme & beuf, Minotaure:

Comme es sorti du labirynthe encore.

Raconte außi que seule m’as laissee,

n

Ie

[p. 194]

194

ARIADNE

Ie ne doy estre entre tes faitz, passee.


235

Ton pere n’est Ægeus, n’Ethra ta mere:

Rocher, & mers sont ta mere, & ton pere.

Que plust aus Dieus que de ta pouppe haute

Ton œil me vist: il n’y ha point de faute

Si mon meintien tant piteus auois vù,

240

Que tu serois à quelque pitié mù

Mais si des yeus de ton corps ne me vois,

De ton esprit me peus voir toutefois.

Sur un rocher auquel l’eau bat, & bruit:

Voy mes cheueus tous espars en la sorte

245

Que fille va pleurant sa mere morte.

Voy mon habit baigné en pleurs qui semble

Baigné en pluye: & mon poure corps tremble

Ainsi que font en un plein champ les blez,

De forte bize agitez, & troublez:

250

Mes doigs tremblans escriuent mal à droit.


Ie ne te vueil requerir orendroit

Par mes biens faits, en toy mal adressez:

Mais, s’ils ne sont d’aucun gré compensez,

Au moins pour bien que ie n’aye pas mal.

255

Si ie ne t’ay sauué d’un cœur loyal,

(Pren qu’ainsi soit) si n’est il dit pourtant

Que iusqu’à mort tu me pourchasses tant.


Ces poures mains tant lasses, dequoy i’ay

Frappé mon cœur tant triste, & affligé

260

Ie vais tendant, helas moy malheureuse,

Vers

[p. 195]

A THESEVS.

195

Ver [sic.] [sic pour Vers] toy lointain en la mer spacieuse.

Ces cheueus ci, qui restent seulement.

Ie te fay voir ores piteusement.


Or pour la fin ie te pry d’une chose,

265

Par mes grans pleurs, dont tes faits sont la cause,

Ta nef en ça, ami Theseus, tourne:

Change de vent, & deuers moy retourne:

Si ie suis morte alors qu’arriueras,

A tout le moins mes os tu cueilliras.


Fin de la dixieme Epitre, qui est d’A-
riadne à Theseus.

ANNOTACIONS SVR
la precedente Epitre de
Ariadne à The-
seus.

Vn mont y eut auquel peu d’arbres croissent,

Et au sommet bien clers y aparoissent:

C’est un Rocher en pendant meintenant.


Il y ha semblable passage en l’Epitre d’E-
none à Paris
sur le commencement: le trans-
lat porte

Vn bien grand roc regarde loin en mer:

A l’exposicion duquel le lecteur pourra recourir si bon lui semble.

Ainsi que fait la Bacchante à sa guise.

Des femmes Bacchantes y ha aussi exposi-

n 2

cion

[p. 196]

196

cion sur l’epitre de Phedra à Hippolyt, vers
le commencement des annotacions.

Et puis on dit que la mer aus riuages

Gette souuent de grans phouques sauuages.


Phouques, sont bestes de mer, qui ont poil,
& viennent dormir de nuict en terre: & en
dormant soufflent, ronflent, & respirent un
son en maniere du cri d’un veau, pource on
les apelle veaus marins. Hippolyt, que Phe-
dra aymoit, mais non lui elle, fut tiré, & es-
quartelé par ses cheuaus espouuentez d’une
phouque marine. voyez la preface de l’epi-
tre de Phedra à Hippolyt.

Ha, plust aus Dieus qu’Androgeüs mon frere

Fust en ce monde, & en vie prospere,


C’est une coutume, & quasi un fait de fem
me de ramener au deuant, & tousiours en
ieu, les commencemens, & premieres causes
de leur malheur, comme appert quasi en
chacune de ses epitres.

Et n’eust esté (ô Athenes) deffait,

Qui mort des tiens souffris pour ce forfait.


C’est une apostrophe, c’estadire parole
adressee à la vile d’Athenes, à present Cethi-
ne, ou Satines. Ce propos de la mort des Athe
niens a esté exposé en la preface de la pre-
sente epitre, parquoy n’est besoin le repeter.

FIN.

[p. 197]

197

LE TRANSLA-
TEVR AUS LE-
CTEVRS.
*

IE VOVS vueil bien auertir
(amis Lecteurs) qu’en tradui-
sant les dis Epitres d’Ouide
precedentes, ie ne me suis
tant voulu renger aus termes
qu’au sens, mais le plus pres qu’il m’a esté
possible, & le plus brief que notre langue l’a
pù permettre (certes non sans trauail d’es-
prit) i’ay rendu le sens de l’auteur: si que
bien souuent i’ay tourné deus vers Latins en
trois François, & quelque fois un pour un:
dond me montreray, parauanture non à tort,
plus rude, obscur, & dificile qu’es autres eu-
ures de mon inuencion, ou ie suis libre en
mon esprit, & non contreint. Toutesfois, au-
tant que i’ay pù, i’ay euité la contreinte &
obscurité, dond ie suis ennemi naturel: & ne
me suis, pour cette raison, en quelques pas-
sages tant voulu assugetti à la rime, q quand
le sens s’est mieus offert autrement, ie ne

n 3

l’aye

[p. 198]

198

l’aye diminuee de son honneur, & pris la fa-
cile rencontre & brieueté du sens, pour sui-
ure l’intencion de l’auteur de plus pres, &
l’affeccion des personnes: estimant la rime
estre la ministre, & chambriere du sens, &
non au contraire. Ce neantmoins i’ay con-
ioint, & gardé, à mon pouuoir, la dinité du
sens, & richesse de la rime: & n’ay fait com-
me aucuns Traducteurs François, mesme
antiques, qui laissent en blanc les passages
plus difficiles, & quelquefois quatre ou six
vers Latins (mais dix ou douze) tout d’une
tire: & qui, au contraire, aussi quelques
autres fois, pour un ou deus vers Latins, en
faisoient six, ou huit, ou dix vers François,
y aioutans, & glosans beaucoup de leur sens:
& quelquefois encor donnoient en leur
translat un sens du tout contraire au sens de
l’auteur, faute de bien vieiller, & auiser de
pres. Le premier vice est comme essoiner,
detrencher, & mutiler l’auteur: le second,
trop le confondre, & entreprendre sur lui:
& le tiers, est le renuerser, corrompre &
contreindre à notre sens: qui sont trois vi-
ces tresgrans, & insuportables, à tout bon
œil, en un Traducteur.

Quand est de ce que aucuns, de trop pe-
tit iugement en la connoissance des lan-

gues

[p. 199]

199

gues, se pleignent des Traducteurs qui ne
traduisent mot pour mot, & ligne pour
ligne, comme s’ils commettoient une gran-
de ofense, & estoient indines du nom de
Traducteurs: combien qu’il peut sembler,
que ie leur aye assez respondu ci dessus, di-
sant que i’ay quis le sens plus que les mots:
toutefois ie leur vueil satisfaire amplement,
à cause que i’en voy plusieurs tomber en cet
erreur & ignorance. En premier lieu donq,
lon scet bien que chacune langue ha sa pro-
pre phrase, & propriété particuliere, de sor-
te que bien souuent ce qu’en une langue se
pourra pas bien proprement, & facilement
dire en six, en une autre langue.

Ainsi c’est une chose, ie ne di pas dificile,
mais du tout impossible de faire, i’entende
traduire mot pour mot, sans corrompre, &
diminuer l’honneur, la grace, & proprieté
des langues.

Secondement c’est mal auisé que la Tra-
duccion se puisse bien faire commune-
ment, & du tout, de vers pour vers: car qui
bien auisera, un vers Latin ha tousiours
deus ou trois syllabes, voire quelquefois
six ou sept, plus que le vers François: i’enten
des vers Latins exametres, & pentametres,

n 4

qui

[p. 200]

200

qui sont les plus communs, & dont se font
plus de traduccions. Aussi l’on voit quelle
rudesse, & mauuaise grace ont les Traduc-
cions ainsi faites de vers pour vers. Ce que
aucuns ont affecté trop curieusement, pen-
sans faire plus que les autres, & n’auisans
point (au contraire) le grand vice d’ob-
scurité, & confusion en laquelle ilz sont
tombez: de sorte qu’ilz ne sont rien moins
que venuz à leur fin esperee d’honneur &
gloire: car leurs vers, pour toute recom-
pense, sont minez des vers, comme lon
voit tous les iours. Au reste, les repre-
neurs des traducteurs disent, que commu-
nement lon faut en ce que quelques dic-
cions des auteurs on omet, qui mesme
ont grace & eficace: & au conraire, quel-
ques autres on aioute, qui sont propres
aus traducteurs, ou pour le remplissement,
ou pour la rime, à fin de rentrer à la tail-
le. Mais, certes, autrement ne se peut,
faire, que quelques mots de l’auteur ne
soient omis, & laissez, & quelques autres
du traducteur aioutez: mesmement en vers
François, pour la taille, toutefois se doit
faire de si bonne grace, tant bien & pro-
prement qu’ilz semblent estre comme de
l’auteur: de sorte que si l’auteur eust escrit

en

[p. 201]

201

en la langue qu’on le traduit seroit vray
semblable qu’il auroit ainsi escrit, ou à peu
pres. Et au contraire aussi, le moins que
lon peut laisser des mots de l’auteur, quand
mesmement ils seruent au sens ou à la gra-
ce, c’est bien tousiours le meilleur: le tout
à la discrecion & bon iugement du tradu-
cteur, l’honneur & reuerence gardee des
deus langues.

Or, changeant propos, touchant des
noms antiques des viles, Isles, mers, portz,
passages, goulphes, & destroits, ie les ay
laissez en ma traduction, pour la plus
grande partie, tant pour la reuerence de
l’antiquité, comme pource qu’en si gran-
de confusion de langues & d’opinions, en
la diuersité des noms des païs estranges,
& inconnuz, quant à moy, ie n’ay osé
m’assurer des propres noms presens, sinon
de quelques uns, que i’ay pris, d’un liure in-
titulé, l’estat du grand Turc, & des tables
de la Grece, & de ceus qui ont reuu &
addicionné le Ptolomee: desquels noms
presens i’ay usé en ma traduccion, & de
bien peu, & ne l’ay fait sinon qu’il me ve-
noit mieus à propos, pour le nombre, ou
pour la taille: & y ay mis le nom antique
à cote en la marge. Car i’ay auisé, & con-

n 5

nu

[p. 202]

202

nu par liures, & entendu par gens qui ont
esté en ces païs de la Grece, que bien sou-
uent une isle, vile ou port sont nommez
par les Turcs, par les Tartares, par les
François, par les Latins, par tout diuerse-
ment: ie di encor, diuersement, par noms
presens: & non seulement par noms anti-
ques. Et quand est des noms propres des
personnes, ie les ay laissez aussi, pour la
plus grande partie, selon que ie les ay
trouuez en Latin: car de les tourner au-
trement tous, ou grande partie, ie ne l’ay
voulu entreprendre à cause que lon les peut
tourner diuersement, & aussi que les opi-
nions sont diuerses entre les sauans, & le
proces non decidé pend encor deuant le
iuge: pareillement à fin que, sans en rien
douter, lon entendist mieus de quelles per-
sonnes mon translat parleroit: atendu que
les mesmes & propres noms Latins des
personnes, y sont demourez entiers, &
non changez, comme i’ay dit, pour la plus
grande partie: car i’ay seulement tourné,
& aproprié à notre langue, ceus qui appro-
choient plus de pres de nos terminaisons, &
qui estoient plus usagers & faciles.

Or meintenant ie vueil declaer quel
bien & utilité lon peut tirer de ma traduc-

cion.

[p. 203]

203

cion. Le proufit donq qui en vient est dou-
ble. Premierement, quant à la Rhetori-
que, qui est l’art & science de bien dire &
bien escrire (& n’est pas l’art de rimer,
comme aucuns ignorans en abusent de ce
mot de Rhetorique) à cause que dens ces
precedentes epitres lon y sent, & reconnoit
la vertu de dire du Poëte tant estimé, les
propos bien deduits, les raisons & argumens
de bonne inuencion, les motz bien couchez
& apropriez, les belles comparaisons ou si-
militudes, les fortes & aparentes persuasions, les
conclusions pleines de grandes & vehemen-
tes afeccions: à brief parler la grace & effi-
cace du Poëte.

Secondement, l’utilité est quant aus meurs:
pource qu’il n’y ha personne tant adonnee
& eschaufee en l’amour voluptueuse, qui
n’en soit bien refroidie, & destournee, apres
qu’elle aura bien leu ici dedens, & bien con-
sideré les peines & miseres des amoureus, les
poignãtes passions, les pertes de sens, & fo-
les perturbaciõs, les belles paroles & fausses
promesses, les regretz & cõpleintes, les im-
paciences & inconstances: &, pour la fin, les
mauuaises issues auec desespoir, mal respon
dans à leur commencement tant ioyeus &

tant

[p. 204]

204

tant plein de grand espoir. Ainsi donc cette
traduccion est faite pour l’utilité commu-
ne, car quand ici dedens sont racontees
les grandes facheries & infortunes des Da-
mes amoureuses, c’est un miroir & exemple
de ne faire comme elles, ains au contraire,
estre sages au despens d’autrui, comme dit
le prouerbe. Et, quand est de celles qui ont
bien aymé leurs maris & gardé l’honnesteté
de mariage, qui voudroit plus bel exemple
de chasteté, bonté, souci, creinte, deuoir &
amitié enuers sa patrie que de Penelopé en-
uers son mari Vlysses? que de Deianire en-
uers son mari Hercules? D’auantage, ia soit
que l’euure traite d’amour, toutefois si n’y
ha il rien de vilein ou deshonneste qui puisse
inciter ou eschaufer les Lecteurs à mal: com
me y pourroit auoir aus liures de l’art d’ay-
mer, & aus Elegies d’amour, composees par
le mesme Poëte Ouide. Que si d’auenture
lon peut tirer quelque mauuais exẽple d’au-
cune de ces Epitres, ce sera principalement
de la quatrieme, ou est declaree l’amour
desesperee de Phedra à Hippolyt: mais pour-
quoy prendre lon plustot exemple sur la vi-
cieuse amour de la malheureuse Phedra, que
sur la belle & honorable chasteté du ver-
tueus Hippolyt? lequel ne voulut iamais con

sentir

[p. 205]

205

sentir au desordonné & enragé desir de sa
fole maratre Phedra? Le tout sera donq pris
en bonne part (comme i’espere) par ceus
qui seront raisonnables, & qui au-
ront tant soit peu de sel en
leur teste. Adieu amis
Lecteurs.
*

[p. 206]

206

PREFACE SVR
L’EPITRE DE CANACE
A MACAIRE.
*

MAcaire & Canace, fils & file du Roy
Eolus, s’entr’aymerẽt incestueusemẽt,
& coucherent ensemble facilemẽt sous cou-
uerture de fraternité: dont auint, que Cana-
ce enfant un fils, lequel voulant secrette-
ment faire porter par sa nourrice, hors du
palais de son pere, à fin qu’il fut alaité &
nourri, ce malheureus enfant ce prĩt à crier,
& se fit entendre du Roy son ayeul, qui en-
trant en colere, pour le forfait & malheu-
reuse amour de son fils & fille, commanda
que ledit enfant fut getté aus chiens: puis
enuoya par un de ses satellites, une espee à sa
fille pour en user selon ses demerites, de la-
quelle on dit qu’elle se tua. Toutefois auant
que mourir elle escriuit à son frere, qui s’e-
toist getté en frãchise au temple d’Apollon,
& lui delcara sa fortune & piteus état mor-
tel:le priant qu’il recuillit les os du petit en-
fant, son fils, & qu’il les portast en fin en une
mesme sepulture, auec ceus de la mere.

[…]

PREFACE SVR
L’EPITRE DE MEDEE
A IASON.
*

COmme Iason fut en sa force & vigueur
de ieunesse & de beauté, des inconti-
nent qu’il arriua en Colcos, il fut le bien ve-
nu, reçù, & aymé de Medee, fille du Roy du-
dit lieu: laquelle, apres la promesse de ma-
riage, lui enseigna de paruenir à ses fins, c’est
assauoir de rauir la toyson d’or: Et quand il
l’eut prise, il fit voile en grande diligence
auec la toyson d’or & Medee: apres lesquels
alle le Roy Eeta, pere de Medee, pour les
poursuiure & arréter: Mais la malheureuse
Medee mit son petit frere Absyrte en pieces,
puis les geta au riuage, à ce que son pere re-
tardast sa poursuite à les cueillir, pour les
mettre en sepulture, & eus ce pendant gai-
gneroient païs: ce qu’ils firent: & arriuerent
en Thessalie à sauueté: auquel lieu les Poë-
tes disent que Medee raieunit, par ses en-
chantemens, le vieillard Eson, pere de Iason:
& puis qu’elle usa apres d’une mechãte ruse
enuers les filles du Roy Pelias, oncle de Ia-
son: lequelle elle fit mourir sous couuerture

de le

[p. 220]

220

de le faire raieunir comme l’autre. En fin (soit pour ce crime, ou pour autre) Iason de-
chassa Medee, & print pour femme Creusa,
fille de Creõ, Roy de Corinte: Pourquoy Me-
dee alors entrant en furieuse rage de ialou-
sie, escriuit cette Epitre à Iason, le menassant
de subite & tresaigre vengeance, s’il ne
la veut reprendre, en dechassant
sa concubine Creusa: &
en fin tua par despit
ses enfans quel-
le auoit eu
de lui.
*

Fin de la Preface.

[…]

[p. 240]

PREFACE SVR
L’EPITRE DE LAO-
damie à Protesilaüs.
*

PRotesilaüs nauigeant auec les Grecs à Troye, fut arrété cõme les autres par
la tẽpeste de mer, au port Aulide: ce qu’ayant
entendu Laodamie, sa femme, elle bien ay-
mant son mari, & troublee de plusieurs son-
ges, lui escriuit cette Epitre: par laquelle
l’amõnestoit ne se getter en hazard de guer-
re, mesmement atendu le piteus oracle (que
lon tenoir comme Profecie) qui disoit que
le premier des Grecs qui descendroit en la
terre de Troye, y mourroit. Or auint
que Protesilaüs, comme le plus
vaillant, y descendit le pre-
mier: & aussi y fut
il tué par He
ctor.

Fin de la Preface.

[…]

[p. 256]

PREFACE SVR
L’EPITRE D’IPERME-
stra à Linus.

DAnaüs, fils de l’ancien Belus, eut de
plusieurs femmes cinquante filles, les-
quelles son frere Ægistus ou Ægyptus, de-
manda pour femmes à ses cinquantes fils:
mais Danaüs ayant eu responce par l’oracle,
qu’il deuoit estre occis par le mari de l’une
de ses filles: & voulant euiter ce danger,
monta en sa nauire, & singla droit en Argos.
Or Ægistus (prenant ce fait à indignité, com-
me s’il eust esté méprisé de son frere) enuoya
ses cinquante fils auec une armee, poursuy-
ure son frere Ægistus: & sous tel comman-
dement, & charge expresse de ne retourner
sans le tuer, ou q̃ les mariages fussent acom-
plis. Ægistus dõq par eus assiegé, leur accorda

le

[p. 257]

257

le mariage de ses filles: ausquelles secrette-
ment il auoit baillé à chacune un glaiue, ex-
pressemẽt pour occir leurs maris la premi-
re nuict, quand ils seroient endormis & rem
plis de vin & de viande auec leur nouuelle
ioye. Ce qu’elles firent toutes, excepté seule
mẽt une, à sauoir Hypermestra. laquelle ayãt
pitié de son mari Linus (aucũs disent Lincus,
autres Linceus) l’auertit, & lui conseilla s’en-
fuir promptement vers son pere Ægistus.v Mais comme Danaüs connut que Hyperme
stra n’auoit fait son cõmandement ainsi que
les autres, il la vous fait prendre, & reserrer
en prison bien estroitement. Elle donq estãt
ainsi enfermee pour auoir sauué son cousin
germain & son mari, lui enuoya cette epitre,
le requerãt la venir deliurer de captiuité: ou,
si elle y meurt, l’ensepulturer. Mais Linus en
fin la deliura, & tua Danaüs, pere d’elle. Les
Poëtes feignẽt q̃ ces meurtrieres seurs (qu’ils
nõment Belides & Danaïdes, du nom de leur
pere & pere grand) sont aus enfers punies
de telle peine qu’elles cuidẽt rẽplir d’eaeu un
vaisseau persé: qui coule incessamẽt, & au-
tãt en gette cõme elles en mettẽt, dont Oui-
de fait mencion en plusieurs passages, mes-
sme en la Metamorphose liure quatrieme.

Fin de la Preface.

[…]

[p. 269]

269

PREFACE SVR
L’EPITRE DE PARIS
A HELEINE.
*

PAris nauigeãt de Troye en Sparte, au-
trement dite Lacedemon (soit pour
recouurer par ambassade la Dame Hesione,
seur de son pere Priam, que Hercules auoit
liuree à Telamon en la premiere prise de
Troye, soit pour iouïr de la belle Heleine,
dont il auoit grande esperance, & promesse
de la deesse Venus:) fut nohorablement re-
ceu par Menelaüs, comme beau ieune prin-
ce qu’il estoit. Mais Menelaüs ayant besoin
de faire voile en Candie pour partager les
biens & possession de son pere Atreüs, de-
laisse Paris chez lui: commandant à sa fem-
me Heleine qu’elle le traitast autant bien
comme lui mesme. Adonq Paris, voyant l’o-
casion se presenter à lui, s’efforça d’atraire à
son amour la belle Heleine, lui escriuãt cette
artificielle epitre par laquelle il lui declare
la grande ardeur de son amour enuers elle.

Fin de la Preface.

[…]

[p. 291]

PREFACE SVR
L’EPITRE DE HELEI-
NE
A PARIS.
*

HEleine, femme du Roy Menelaüs,
ayant receu l’epitre du beau ieune
amoureus Prince Paris, comme irritee lui
respond (pour sauuer son honneur & estima-
cion) s’efforce de rabatre ses raisons & per-
suasion: entremeslant ce pendant toutefois
quelques petis traits de plume, descouurans
aucunement son affeccion: à sauoir qu’elle
ne vouloit ne pouuoit despriser l’amitié que
ce ieune Prince lui portoit: à quoy elle de-
montre bien quel est le naturel des femmes.
En fin, quasi se rendant veincue, l’auise s’il ha
quelque chose à lui mander, de ne le faire
par lettres, mais ses deus Damoisel-
les bien fiables, Climene et Etra: ce
qu’il fit, & aussi elles deus
suiuirent Heleine
à Troye.
*

t 2

[…]

[p. 313]

PREFACE SVR
L’EPITRE DE LEANDER
A HERO.
*

LEander demourant en Abide, ville ma-
ritime d’Asie, etant amoureus de la
belle Hero de la ville de Seste d’Europe si-
tuee vis à vis de lautre, auoit de coutume

v 5

trauer

[p. 314]

314

trauerser toutes les nuits le bras de mer à
nage, qui est entre les deus villes, pour aller
iour de ses amours. Mais comme, pour la
grande tempeste de mer, sept iours fussent
passez sans qu’il y nageat, il donne cette epi-
tre fuyuante, à un hardi nautonnier qui osa y
passer par telle rigueur de tems. Par icelle,
epitre donq il reconforte son amie, prote-
stant que son cœur est tousiours ferme &
stable en l’amour: & se complaint du mau-
uais tems contraire à son desir en fin lui pro-
met, si le tems continue, qu’en despit de sa
rigueur il se hazardera de passer vers elle,
pour iouïr de sa tres desiree presẽce: ce qu’il
fit aussi, mais à son grand dam: car il y laissa
la vie entre les rigoureus flots de la mer. Au
reste ce bras de mer que lon appeloit Helle-
spont qui est entre Seste & Abide, ti-
rant vers Constantinople, est appelé
apresent l’etroit de Callipoli,
& le Castelle: mais les
François l’appellẽt
le bras Saint
Georges.
*

Fin de la Preface.

[…]

[p. 332]

332

PREFACE SVR
L’EPITRE DE HERO
A LEANDER.
*

HEro ayant reçu l’Epitre de son ami
Leander, lui respond par autre epitre,
declarant qu’elle desire principalemẽt d’estre
tousiours bien aymee de lui: puis le semond
& incite venir vers elle: puis l’acuse de pa-
resse: puis se courrouce contre la mer: puis
creint que ne la delaisse pour autre nouuelle
amie. En fin toutefois l’ammonneste, ne se ha-
zarder de trauerser la mer iusques à ce que
les vents & tempestres soyent apaisez. Mais le
poure miserable ne suiuit pas ce conseil de
sa bonne amie & bienaymee: aussi lui en
print mal, & à elle semblablement pour l’a-
mour de lui, car il y fut noyé & suffoqué:
comme elle mesme celle mesme nuict de
deuant qu’elle escriuit, en auoit eu quelque
vision & sinifiance par songe, en dormant
sur le poinct du iour.

Fin de la Preface.

[…]

[p. 375]

375

PREFACE SVR L’EPI-
TRE D’ACONCE D’ACONCE A
CIDIPPE.

AConce estant allé à la solennité de la
feste de Diane, en Delos, ou s’assem-
bloient les pucelles solenellemẽt fut espris
d’amour de Cidippe, incontinent qu’il l’eut
veuë tant belle: mais comme il n’osat la
prier d’amours, par ce qu’elle estoit de no-
ble & haut lignange, il escriuit par cautel sus
une belle & riche pomme deus Vers, sous
tel sens: Ie te iure en conscience, par les mi-
stiques sacres de Diane, que ie iray auec toy
compaigne & espouse: puis geta la pomme
aus piez de la belle fille, laquelle n’enten-
dant point cette ruse, vint à lire sans y pen-
ser, & en lisant douta de promettre mariage
à Aconce. Car la loy portoit que les paroles
prononcees deuant la deesse Diane au tem-
ple de Delos, deuoient estre tenues & acom-
plies. Or toutefois peu de tems apres, le pere
d’elle, ignorant ceci, vous la promet en ma-
riage à un autre: & incontinent elle va tom-
ber en une grosse fieure continue. Parquoy
Aconce par cette epitre s’efforce de tout son

A 4

esprit

[p. 376]

376

esprit, lui persuader q̃ la maladie lui ha esté
euoyee par la deese Diane, couroucee de
ce que cette ieune Damoiselle n’auroit acõ-
pli ce qu’lle auroit promis en sa diuine pre-
sence. Et à fin qu’elle ne doute d’estre abu-
see, ou prise par ruse encor une autre fois, il
commence son epitre en l’assurant de non:
puis lui veut faire haïr l’autre à qui elle
auroit depuis promis mariage:
quand il dit que toute sa
maladie ne vient
que par
lui.

Fin de la Preface.

[…]

[p. 392]

PREFACE SVR L’EPI-
TRE DE CIDIPPE A
ACONCE.

QVand Cidippe eut entendu que cette
fieure lui estoit auenue par vengean-
ce de Diane courroucee, elle ayma mieus
contre le vouloir de son pere condescendre
au desire d’Aconce, que d’estre plus longue-
ment tourmentée de maladie.

[…]

[p. 405]

405

PREFACE SVR
L’EPITRE DE SAPPHO
A PHAON.

SAppho, comme i’ay declaré au liure
des medales, fut une femme Poëte, du
tems de Tarquin Prisque, de laquelle Pla-
ton mesme admiroit la sapience: Ce non-
obstant estant vesue d’un homme bien ri-
che, de qui elle une fille, s’enamoura de
Phaon desmesurement. Car comme il fut
allé en Sicile, elle ayant doute d’estre peu
aymee de lui, d’une ardeur & impaciente
rage d’amour, proposa au peril de sa vie ap-
paiser cette fureur, & se getta d’un mont
d’Epire en la mer: ayant toutefois premie-
rement escrit à son ami Phaon l’epitre sui-
uante, semee de plusieurs amoureuses & la-
siues afeccions, pour recouurer le sien ami:
& ne laisse aucun point qui face à l’esmou-
uoir d’auoir pitié & cõpassion d’elle ainsi par
lui delaissee. Et ne faut tant s’esmerueiller,
si elle ieune vesue brunette & riche, fut tant
esprise & rauie de l’amour de Phaon: atten-
du que lon tient qu’il estoit beau à merueil-

C 3

les

[p. 406]

406

les. Ie me tais de la fable que lon dit, que
lui estãt passeur sur la riuiere, ou põtanier, passa
une fois Venus de riue à autre, sans lui de-
mander payemẽt: elle adonq le voulut bien
recõpenser, lui baillãt une boëte pleine d’un
onguent dont il se frota une seule fois, & de-
uint incontinẽt le plus beau de tous les hom
si que pour sa grand beauté toutes les
femmes de Metelin furent esprises de son
amour, mais principalemẽt la sauãte Sappho.
Elle eut pour amie Erinne, aussi Poëte: & lon
trouue en un epigrãme grec, que d’autant q̃
Sappho en vers lyriques passoit Erinne, d’au
tãt Erinne passoit Sapho en vers exametres.
Elle inuẽta une sorte de vers, qui de son nom
sont nommez Sapphiques. Elle fut apelee la
dixieme Muse, & nõbree entre les neuf Poë-
tes lyriques. En Metelin, d’ou elle estoit, y eut
une autre Sappho, de mauuais bruit.
Vous pourrez voir ce qu’en dit Celius Rodi
ginus li. 9. chap. 24. & li. 10. chap. 2. & Pline
chap. 23. qui attribue à la vertu de certeine
herbe, que Sappho auroit ainsi ardẽment &
impaciemment aymé Phaon: ce qui reuient
quasi au propos de la fable cy dessus, à cause
de longuent de Venus.

Fin de la Preface.

[…]

[p. 453]

453

PETIT AVERTIS-
SEMENT AUS
LECTEURS,
*
Par Charles Fontaine, sur son translat
des dix premieres Epitres d’Ouide.

MEs bons signeurs, i’ay pensé
qu’il seroit bon vous auertir
en peu de paroles, que si d’a-
uẽture quelques gens peu en-
tenduz me mettoiẽt au deuãt
tels propos, de fait ou de penser, Cõment? ces
epitres d’Ouide n’auoient elles pas, ia long
tems ha, esté traduites par le signeur Octo-
uian de saint Gelais? quel besoin estoit il
donq de la presente traduccion, & de faire
une chose ia faite? Ie leur pourrois ainsi re-
spondre, qu’icelui mesme Octouian auoit
aussi mis en vers François les Encïdes de
Vergile, lesquelles, ce nonobstant, M. Loïs
des Masures, ha depuis quelques annees, re-
commencé de traduire. Aussi pareillement
feu mõsieur de saint Ambrois, et monsieur
de saint Romat ont bient traduit apres icelui
Octouian, les epitres de Paris à Heleine,

F 3

d’Hel

[p. 454]

454

d’Heleine à Paris, de Leander à Hero, & de
Hero à Leander: ce qu’ils n’ussent fait (ce
croy-ie) s’ils eussent connu que le premier
traducteur eust satisfait aus bons esprits. En
quoy disant ie n’enten le blamer, ains plustot
le vueil ie excuser, & prendre en bõne part
ce qu’il ha fait lors que notre langue Fran-
çoise n’estoit pas encor bien auant sortie de
son enfance, ni n’estoient les arts & sciences
tant esclarcies, ni les esprits si prompts, vifs
& agus comme de present. D’auantage ce
n’est pas nouueauté ni blasme que deus per-
sonnes traduisent une mesme euure, en di-
uers ou mesme tems: ainsi plustot honneur
à eus, & plaisir à vous Lecteurs, pour la di-
uersité des traduccions, lesquelles vous pou
uez conferer, & en iuger auec bon iugemẽt,
& à loisir, aussi auec recreaction d’esprit, car
nature se recree en diuersité. Mesmement
n’a pas long tems que les signeurs Carles
& Pelletier ont tous deus mis en vers Fran-
çois l’Odyssee d’Homere, ou partie d’icelle.
Et plusieurs autres aussi de notre tems ont
fait rencõtre à tourner & traduire de Grec,
de Latin, & d’Italien certeins mesmes liures.
Et puis y ha encor que outre ma presente
traduccion, i’ay fait des argumens ou pre-
faces, pour declarer les raisons des histoires

&

[p. 455]

455

& fables, sur lesquelles Ouide auoit pris l’o-
casion d’escrire ces Epitres: & aussi i’ay fait
des annotacions sus les dix epitres par moy
traduites, pour plus ample declaracion & in-
telligence des passages obscurs & dificiles
qui sont en icelles: ce que n’auoit fait le si-
gneur Octouian. Ainsi i’espere que prẽdrez
en bonne part cette mienne defense, auec
ce mien labeur. Et quant à l’utilité qui en
pourroit venir, & à l’ordre que i’ay tenu en
en ce translat, vous en verrez, incontinent apres celle d’A[]
riadne à Theseus, qui est la dixieme & der-
niere par moy translatee: Et, à ce que n’igno
rez de quel tems estoit Ouide, ie trouue
qu’il fut né en l’an de la créacion du monde,
trois mil neuf cens vingt & qautre, auãt
la natiuité de notre sauueur Iesu-
christ trentehuit ans, & le
troisieme an du regne
de l’Empereur
Auguste.
*

[…]